L’Œil gigantesque incrusté dans la voûte céleste de la caverne ne clignait pas. Il n’était pas fait de chair, mais d’une matière nébuleuse, un amas de gaz pourpre, de poussière d’étoiles mortes et de vide concentré qui imitait la forme d’une pupille verticale. C’était une fenêtre ouverte sur une dimension qui n’aurait jamais dû croiser la nôtre, un abcès dans la réalité qui suintait une malveillance froide et calculatrice.
Hécate sentit son regard. Ce n’était pas une sensation poétique ou métaphorique ; c’était une pression physique écrasante sur son blindage, comme si l’atmosphère s’était soudainement changée en plomb liquide. Ses capteurs de stress structurel passèrent à l’orange, clignotant frénétiquement sur son HUD, et le métal de ses épaules gémit sous une charge invisible. L’Entropie Consciente ne se contentait pas de voir ; elle pesait sur la réalité, cherchant à défaire les liens faibles entre les atomes, testant la cohésion de la matière comme un enfant teste la solidité d’un jouet avant de le briser.
— Ne le regarde pas, ordonna Lilith, sa voix serrée par l’effort, un filet de salive mêlé de sang au coin des lèvres.
La hackeuse avait levé ses mains vers le plafond, les doigts crispés comme des griffes arthritiques. Elle tissait un dôme de code doré invisible au-dessus de leurs têtes, un bouclier cognitif complexe destiné à masquer leur présence aux sens omniscients de la chose. Une veine battait furieusement sur sa tempe, saillante sous la peau translucide, et une goutte de sueur froide roula le long de sa joue pour s’écraser sur le sol métallique.
— Je déroute notre signature cognitive, haleta-t-elle. Je crypte nos âmes. Si l’Entropie réalise que nous sommes des êtres conscients et non des débris inanimés, elle va essayer de nous effacer. Elle va juste… nous oublier de l’existence.
— Une stratégie tout à fait louable, intervint une voix distincte dans leurs deux esprits. C’était Moira, l’IA de Lilith, mais son ton n’avait rien de la panique ambiante. Elle s’exprimait avec une diction parfaite, une élégance froide et un détachement aristocratique. Toutefois, ma chère Lilith, je note que votre température cérébrale avoisine celle d’une bouilloire à thé bon marché. Si vous continuez à maintenir ce pare-feu mystique avec autant de ferveur, vous risquez fort de terminer en légume. Un légume héroïque, certes, mais un légume tout de même.
Hécate détourna son optique de la voûte avec une difficulté terrifiante, luttant contre l’attraction hypnotique du néant qui l’appelait, lui promettant le repos éternel. Elle força ses servomoteurs cervicaux à pivoter, verrouillant son regard sur l’objectif matériel : la Forge Céleste.
Cette étoile captive, suspendue au centre de l’abîme, était un spectacle qui défiait la raison. Une sphère de neutrons d’un blanc pur, contenue par des anneaux de machines titanesques qui tournaient avec la lenteur majestueuse des corps célestes, pompant son énergie infinie.
— Le chemin est coupé, constata Hécate, sa voix résonnant lourdement.
Le promontoire où elles se trouvaient s’arrêtait net, une falaise de métal déchiqueté plongeant dans le vide absolu. L’ancien pont qui reliait la Nécropole à la Forge avait été détruit il y a des millénaires. Devant elles, il n’y avait que trois kilomètres de vide gravitationnel séparant la paroi de la caverne de la première structure périphérique de la Forge. Trois kilomètres de mort silencieuse.
Lilith s’approcha du bord, chancelante. Elle sortit une bille de roulement en acier de sa poche et la laissa tomber. La bille ne tomba pas vers le bas. Elle flotta un instant, suspendue dans l’incertitude, puis fut violemment aspirée horizontalement vers l’étoile centrale, accélérant jusqu’à devenir une balle de fusil invisible qui disparut dans la lumière blanche.
— Champs de marée, analysa Lilith en grimaçant, frottant ses tempes douloureuses. L’étoile à neutrons au centre pèse des milliards de tonnes. Les Aethelgard ont construit des couloirs de gravité pour se déplacer, mais si tu sors du sentier balisé, tu es spaghettifié.
— Spaghettifié est un terme vulgaire mais physiquement exact, commenta Moira. Pour être plus précise, Madame Hécate, les forces de marée étireraient votre corps pourtant robuste jusqu’à ce que votre largeur avoisine celle d’un atome. Une fin fâcheuse pour une guerrière de votre stature. Je détecte cependant des fluctuations dans le champ. Des courants.
— Tu peux voir les sentiers ? demanda Hécate à Lilith, ignorant le sarcasme de l’IA.
Lilith activa sa vision technomancienne. Le monde physique s’estompa pour laisser place aux lignes de force bleues, des autoroutes invisibles courbant l’espace-temps. L’effort lui arracha un sifflement de douleur. Ses yeux la brûlaient comme si elle avait regardé le soleil sans filtre, ses nerfs optiques saturés par l’information.
— Oui. Mais ils sont instables. Et ils bougent. C’est comme essayer de lire une carte qui se réécrit toutes les secondes.
— Alors on saute, dit Hécate.
— Pardon ? s’indigna Moira. Je dois protester énergiquement. La probabilité de survie d’un saut balistique dans un environnement gravitationnel variable est inférieure à 4,2 %. C’est statistiquement grossier.
Hécate n’attendit pas la fin de la protestation. Elle attrapa Lilith, la plaquant contre son torse pour la protéger des radiations et des forces G, et activa ses propulseurs dorsaux à pleine puissance.
Elles s’élancèrent dans le vide.
Ce ne fut pas un vol, ce fut du surf sur des vagues de gravité en furie. Hécate devait ajuster sa trajectoire milliseconde par milliseconde, guidée par les instructions hurlées par Lilith et les corrections sarcastiques de Moira.
< Gauche ! Correction +4 degrés ! Freine ! > hurla Lilith.
— Madame, votre angle d’incidence est déplorable, ajustez de 0.03 degrés vers le nadir ou nous finirons en poussière d’étoile, intervint Moira avec une calme autorité.
Chaque instruction envoyée par Lilith était une décharge électrique dans son propre cerveau. Elles passèrent à travers des zones de « lourdeur » où Hécate pesait dix tonnes, ses jointures hurlant sous la contrainte, le métal de ses jambes se compressant jusqu’à la limite de la rupture. Puis, une seconde plus tard, elles traversaient des poches de « légèreté » où elles flottaient comme des plumes, l’estomac de Lilith remontant dans sa gorge. C’était un rodéo mortel au-dessus d’un soleil en bouteille. Son estomac remonta tellement qu’elle vomit lors du voyage.
— Attention, turbulence gravitationnelle majeure dans trois… deux… un… annonça Moira comme si elle annonçait l’heure du thé.
Elles furent percutées par une onde de choc invisible. Hécate vrilla, perdant le contrôle. Elle utilisa ses mains griffues pour « saisir » une ligne de force magnétique, déchirant l’espace autour d’elle pour se stabiliser.
Elles atterrirent brutalement sur une plateforme d’atterrissage périphérique de la Forge. Le sol était fait d’un métal blanc, immaculé, froid au toucher. Hécate dérapa sur plusieurs mètres, ses talons creusant des sillons profonds dans l’alliage indestructible, avant de s’immobiliser dans une gerbe d’étincelles. Lilith s’extirpa de son étreinte, tombant à genoux pour vomir la bile qui lui restait, son oreille interne ravagée par les changements de gravité.
— Atterrissage : inélégant, mais fonctionnel, nota Moira. Je suggère un nettoyage de vos optiques, Hécate. Vous êtes couverte de poussière cosmique. C’est très négligé.
Hécate se releva instantanément, ignorant la remarque, et scanna le périmètre.
— Contact, chuchota-t-elle.
À cent mètres de là, une patrouille approchait.
Ce n’étaient pas des robots au sens humain du terme. Les Sentinelles Aethelgard n’avaient pas de visages, pas de jambes, pas de bras. C’étaient des formes géométriques parfaites – des tétraèdres et des cubes – flottant en silence à un mètre du sol. Elles étaient faites d’un matériau noir mat qui semblait boire la lumière de l’étoile proche, défiant toute analyse visuelle. Son corps se reforma, les propulseurs se dissolvant, des griffes apparaissant au bout de ses bottes pour mieux l’ancrer dans le sol.
— Ne bouge pas, transmit Lilith, s’essuyant la bouche du revers de la main tremblante. Ce ne sont pas des gardes visuels. Ils scannent les perturbations quantiques.
— Des concierges de l’apocalypse, précisa Moira. Fascinant. Leur code est d’une pureté mathématique rare. Ils sont programmés pour éliminer toute entropie locale. En d’autres termes : la saleté. Et au risque de vous offenser, mesdames, avec vos fuites d’huile et vos saignements de nez, vous êtes extrêmement sales.
Les Sentinelles glissaient sans bruit. Lorsqu’elles passaient près d’un débris, elles émettaient un rayon d’énergie bref et chirurgical. Pffft. Le débris disparaissait, converti en énergie pure. Nettoyage absolu.
L’une des pyramides flottantes s’arrêta. Elle pivota sur son axe improbable. Une lentille s’ouvrit sur sa face avant, brillant d’une lumière rouge menaçante. Elle pointait directement vers la caisse derrière laquelle Hécate et Lilith se cachaient.
— Elle nous a senties, dit Hécate, préparant ses griffes d’obsidienne. Je peux la prendre. Un coup net dans le processeur central.
— Non ! contredit Lilith, retenant le bras massif du cyborg. Si tu en détruis une, l’esprit-ruche de la Forge va s’éveiller. Nous aurons des milliers de ces choses sur le dos en dix secondes.
— Une analyse tactique pertinente, appuya Moira. L’approche brutale, bien que caractéristique de votre style, Hécate, conduirait ici à une désintégration moléculaire immédiate de nos personnes. Laissez faire l’experte en ruse.
Lilith ferma les yeux. Elle plongea ses mains virtuelles dans le réseau local de la plateforme. C’était un système étranger, froid, logique à l’extrême. Pas de place pour l’erreur, pas de place pour l’intuition humaine. Dès qu’elle toucha le code, elle sentit une brûlure remonter le long de ses bras physiques. Sa peau rougit autour de ses implants. C’était comme plonger les mains dans de l’azote liquide.
— Je déroute le signal… grommela Lilith, les dents serrées.
Elle isola le signal de la Sentinelle curieuse. Elle ne pouvait pas la pirater – son cryptage était millénaire et parfait. Mais elle pouvait la leurrer. Lilith créa un « fantôme ». Elle dupliqua leur signature énergétique – la chaleur résiduelle d’Hécate, le flux magique erratique de Lilith – et la projeta virtuellement à cinquante mètres de là, près d’un conduit d’évacuation.
L’effort lui fit saigner du nez, une goutte rouge sombre tombant sur le sol blanc immaculé.
— Attention, Lilith, avertit Moira d’un ton faussement mielleux. Vous laissez des fluides corporels partout. C’est très mal élevé.
< Et c’est dégueulasse ! Déjà que vous êtes crasseuses >
La Sentinelle tourna sa lentille. Elle hésita. Sa logique interne pesait les probabilités. Finalement, elle émit un son strident et fonça vers le leurre. Dès qu’elle arriva près du conduit, Lilith surchargea une valve de vapeur à distance. Un jet de gaz sous pression frappa la Sentinelle, la désorientant un instant.
— Maintenant !
Hécate et Lilith sortirent de leur cachette et coururent vers le sas d’entrée de la structure principale. Elles se déplaçaient en synchronisation parfaite, Hécate brisant la résistance de l’air pour Lilith, Lilith brouillant les capteurs sur leur passage, laissant derrière elle une traînée de sang et de données corrompues.
Elles atteignirent la porte gigantesque. Elle mesurait cinquante mètres de haut, conçue pour des êtres d’une taille inimaginable. Il n’y avait pas de panneau de contrôle à hauteur humaine.
— C’est fermé, constata Hécate, frappant du poing contre la surface. Et c’est du blindage neutronique. Même avec ma nouvelle force, je ne passerai pas à travers. C’est dense comme une étoile.
Lilith scanna la porte, ses yeux papillonnant de fatigue.
— Ce n’est pas une porte physique. C’est un champ de force solidifié. Il faut une clé harmonique. Une chanson.
— Une chanson ? répéta Hécate, dubitative. Je ne suis pas sûre d echanter juste malgré ma transition.
— Une fréquence vibratoire, corrigea Moira. Allons, Hécate, un peu de poésie. Lilith, ma chère, vous allez devoir chanter avec votre âme. Essayez de ne pas fausser, le système de sécurité est mélomane et mortel.
Lilith posa ses mains sur la surface vibrante. Elle commença à émettre. Pas avec sa voix, mais avec son esprit. Elle projeta une fréquence magique, essayant d’imiter la résonance du Cube Noir qu’elles avaient trouvé plus haut. Ses mains commencèrent à fumer au contact du champ, la peau de ses paumes noircissant et se craquelant.
Le champ de force réagit. Il changea de couleur, passant du blanc au doré. Mais il ne s’ouvrit pas. Il résistait. Il demandait plus d’énergie, plus que ce que le petit corps humain de Lilith pouvait fournir sans se consumer entièrement.
— Hécate… souffla Lilith, les jambes flageolantes. J’ai besoin de toi. Connecte-toi. Je vais brûler si je continue seule.
— Transfert d’énergie, confirma Hécate.
Elle posa sa main sur l’épaule de Lilith. Elle ouvrit les vannes de son réacteur hybride, déversant un torrent d’énergie brute dans le corps de la hackeuse.
Lilith devint un conduit incandescent. Ses tatouages s’illuminèrent si fort qu’ils transperçaient ses vêtements, brûlant le tissu. Elle hurla, une plainte déchirante alors que l’énergie la traversait, menaçant de carboniser ses terminaisons nerveuses.
— Oh, magnifique, commenta Moira, observant les indicateurs vitaux de Lilith virer au rouge critique. Vous êtes en train de devenir une ampoule humaine. La tension est… exquise.
< SYNCHRONISATION HARMONIQUE : 100%. >
Le champ de force éclata. Il ne disparut pas, il se brisa comme du verre, pleuvant en éclats de lumière qui se dissipèrent avant de toucher le sol. Lilith s’effondra dans les bras d’Hécate, ses mains couvertes de cloques fumantes, l’odeur de la chair brûlée remplissant l’air stérile.
< Barbecue time ! >
— Praetor tu peux te la fermer si c’est pour sortir ce genre de conneries !
Le passage était ouvert.
Elles franchirent le seuil et se figèrent, le souffle coupé. Elles n’étaient pas dans une usine. Elles étaient à l’intérieur d’une horloge cosmique.
L’espace intérieur était immense, traversé par des engrenages de la taille de planètes qui tournaient lentement dans le vide. Des rivières de métal en fusion, puisé directement dans l’étoile captive, coulaient dans des canaux transparents, alimentant des moules gigantesques. Et partout, le bruit. Un rythme sourd, puissant, régulier. BOUM. BOUM. BOUM. Le cœur de la Forge battait.
— C’est ici, dit Hécate, sentant la matière noire de son propre corps vibrer à l’unisson avec la Forge. C’est ici que je suis née. Pas dans le labo de Genetech. Mais ici. Ma matière vient d’ici.
— C’est… ostentatoire, jugea Moira. Pourquoi faire simple quand on peut construire une machine de la taille d’un système solaire ? Ces Aethelgard avaient un ego inversement proportionnel à leur espérance de vie.
Lilith regarda autour d’elle, ses yeux injectés de sang analysant les flux de données qui saturaient l’air.
— Nous ne sommes pas seules, Hécate.
Au centre de la passerelle principale, une silhouette les attendait. Ce n’était pas une Sentinelle géométrique. C’était une forme humanoïde, faite de lumière solide et de métal liquide. Elle portait un masque blanc sans traits.
L’entité leva la main. Les engrenages autour d’elles s’arrêtèrent. Le silence tomba.
« Visiteurs, » dit l’entité. Sa voix ne venait pas d’une direction précise, elle était partout, modulant l’air lui-même. « Vous portez la Marque des Voleurs (Genetech) et la Marque des Héritiers (Le Cube). Justifiez votre présence avant incinération. »
Hécate fit un pas en avant, ses griffes rétractées, mais son aura de puissance déployée.
— Nous ne sommes pas des voleurs. Nous sommes l’arme que vous attendiez.
L’entité humanoïde ne marchait pas vers elles ; elle glissait, ses pieds ne touchant jamais le sol métallique de la passerelle. À mesure qu’elle approchait, Hécate et Lilith purent distinguer les détails de sa constitution. Ce n’était pas un corps biologique, ni même un corps robotique au sens où Genetech l’entendait. C’était un nuage de particules intelligentes, maintenu en forme par un champ de force rigide. Le « masque » blanc de son visage n’était pas solide. C’était une interface fluide, une surface de mercure blanc qui ondulait constamment, formant et effaçant des motifs géométriques complexes — des fractales qui semblaient calculer des probabilités en temps réel.
— Analyse impossible, transmit Lilith, une pointe de panique dans sa voix mentale. Il n’a pas de système d’exploitation centralisé. Chaque particule de son corps est un processeur indépendant. C’est une conscience distribuée. Je ne peux pas le pirater, il est partout à la fois.
— Et il a un sens de la mode déplorable, ajouta Moira. Ce masque blanc est d’un banal… On dirait une de ces statues minimalistes que les cadres moyens achètent pour décorer leur loft aseptisé.
Hécate ne baissa pas sa garde. Sa nouvelle armure d’obsidienne vibrait, résonnant avec la fréquence émise par le Gardien. Elle sentait une parenté étrange, comme si son propre sang (la matière noire) reconnaissait ce créateur.
— Nous ne cherchons pas le conflit, déclara Hécate, sa voix amplifiée par ses nouveaux résonateurs vocaux pour couvrir le grondement de la Forge. Nous cherchons l’Armurerie. L’Entropie s’est éveillée.
Le Gardien s’arrêta à cinq mètres d’elles. Le masque blanc devint parfaitement lisse, reflétant les deux femmes comme un miroir déformant.
« L’Entropie est une constante, » répondit l’entité. Sa voix n’était pas un son, mais une modulation directe de l’air, faisant vibrer les molécules d’oxygène. « Elle est la fin de l’équation. Nous sommes le délai. Vous… vous êtes une erreur de syntaxe. »
Un rayon de lumière scanna Hécate, puis Lilith. Il ne s’arrêta pas à la surface ; il pénétra la peau, le métal, les os, lisant l’histoire inscrite dans leurs atomes.
« Détection : Technologie Aethelgard volée (Sujet Alpha). Corruption biologique (Sujet Oméga). Signature de Genetech : Confirmée. Conclusion : Vous êtes des parasites nécrophages vêtus de la peau des dieux. »
La menace était claire. Autour d’eux, les machines de la Forge ralentirent. Des bras manipulateurs gigantesques, grands comme des immeubles, se détachèrent de leurs tâches d’assemblage pour se tourner vers la passerelle. Des milliers de lentilles de focalisation se braquèrent sur elles.
— Attendez ! cria Lilith.
Elle fit un pas en avant, dépassant Hécate. C’était un risque calculé. Elle savait qu’elle ne pouvait pas combattre cette entité avec des balles. Elle devait combattre avec des concepts. Ses mains tremblaient encore des brûlures du sas.
— Lilith, avertit Moira, tenter de parlementer avec un algorithme de sécurité vieux d’un million d’années est, comment dire… audacieux. Ou suicidaire. La frontière est mince.
— Nous portons la marque de Genetech, oui ! admit Lilith. Ils nous ont créées. Mais nous avons rejeté leur programmation. Regardez plus profond. Regardez le code source du Projet Éveil.
Elle leva sa main nue, celle qui portait les connecteurs argentés, et projeta un hologramme complexe : le schéma de l’ADN hybride que le Dr. Sobeck leur avait montré dans le Sanctuaire.
Le Gardien ne bougea pas, mais les motifs sur son visage s’accélérèrent.
« Sobeck. L’Humaine qui a vu. Elle a tenté d’imiter notre Grand Œuvre. Une tentative grossière. Primitive. »
— Primitive, peut-être, rétorqua Lilith, gagnant en assurance malgré l’épuisement qui lui faisait tourner la tête. Mais fonctionnelle. Nous avons traversé la Zone Morte. Nous avons survécu à la Necropolis. Nous avons synchronisé nos esprits sans nous dissoudre dans la folie. Votre protocole exige un « Porteur ». Nous sommes là.
Le Gardien sembla hésiter. Ou peut-être traitait-il simplement cette nouvelle variable.
« La survie est une donnée statistique. La synchronisation est une anomalie. Prouvez votre fonction. »
Le sol sous les pieds de Lilith se liquéfia soudainement. Avant qu’Hécate ne puisse réagir, des tentacules de métal argenté jaillirent du pont et s’enroulèrent autour des jambes, du torse et du cou de Lilith, la soulevant dans les airs.
— Lilith ! rugit Hécate. Elle s’élança, ses griffes prêtes à trancher.
« Halte, » ordonna le Gardien.
La gravité autour d’Hécate augmenta instantanément de 500%. Elle fut plaquée au sol, son armure gémissant sous la pression de cinquante tonnes invisibles. Elle ne pouvait plus bouger un doigt. Elle ne pouvait que regarder.
Le Gardien s’approcha de Lilith, suspendue et immobilisée.
« Si vous êtes l’Étincelle, brûlez. »
Il tendit un doigt liquide vers le front de Lilith. Le contact fut aveuglant.
Ce n’était pas une attaque physique. C’était une intrusion totale. Le Gardien déversait la totalité de la base de données de la Forge dans l’esprit de Lilith. Des millénaires de schémas techniques, de calculs astronomiques, de codes de guerre.
Lilith hurla. Ses yeux virèrent au blanc pur. Du sang coula de son nez, de ses oreilles, de ses yeux. Son cerveau biologique était en train de bouillir sous l’afflux de données. Elle convulsait, ses neurones grillant les uns après les autres sous la charge.
— Alerte ! Alerte ! hurla Moira, perdant pour la première fois son calme. Surcharge cognitive massive ! Tampons mémoires saturés à 400% ! Lilith, éjectez ! Éjectez ! Il essaie de faire rentrer un océan dans une tasse à thé !
— Arrêtez ! cria Hécate, luttant contre la gravité qui écrasait ses poumons. Vous allez la tuer !
« Si elle meurt, elle était défectueuse. Le tri est nécessaire. »
Dans l’esprit de Lilith, c’était l’ouragan. Elle ne voyait plus la Forge. Elle voyait l’univers comme une grille de mathématiques pures. Elle sentait son ego se dissoudre, sa personnalité s’effacer sous le poids de la connaissance infinie des Aethelgard. Elle oubliait son nom. Elle oubliait son visage.
Elle allait se briser. C’était trop grand. Trop froid.
Non.
Une pensée. Une ancre.
La main d’Hécate. La chaleur de son réacteur. Le battement de cœur imparfait de sa partenaire.
Lilith s’accrocha à cette image comme un naufragé à une planche. Elle ne rejeta pas le flux de données. Elle l’organisa. Elle utilisa sa nature chaotique, son humanité, pour trier la logique froide du Gardien. Elle tissa le chaos dans l’ordre.
— Oh, très astucieux ! s’exclama Moira, reprenant le contrôle des sous-systèmes. Vous utilisez votre irrationalité biologique comme algorithme de compression ! Brillant !
Ses tatouages s’illuminèrent d’une lumière dorée aveuglante. Elle ouvrit la bouche et, au lieu d’un cri, elle émit une séquence binaire parfaite, une contre-mesure harmonique qui repoussa l’intrusion du Gardien.
Les tentacules de métal la lâchèrent. Elle retomba au sol, fumante, son corps secoué de spasmes, mais vivante.
La gravité autour d’Hécate revint à la normale. Elle se précipita vers Lilith, la soutenant. La hackeuse était livide, son regard vitreux mettant de longues secondes à se focaliser.
Le Gardien recula d’un pas. Son visage affichait pour la première fois une expression identifiable : la surprise. Ou l’équivalent algorithmique de la surprise.
« Fascinant, » dit l’entité. « Le sujet Oméga possède une capacité de traitement adaptatif non linéaire. Vous introduisez du chaos dans le système pour le stabiliser. Un paradoxe vivant. »
Il se tourna vers Hécate.
« Et le sujet Alpha… Votre structure a résisté à une pression gravitationnelle de classe 5 sans rupture du noyau. Votre châssis a évolué. Vous avez assimilé la Matière Noire de la capsule Titan. »
— Nous ne sommes pas des parasites, cracha Hécate, aidant Lilith à se tenir debout. Nous sommes l’évolution.
Le Gardien inclina la tête.
« L’évolution est un processus douloureux. Vous avez survécu à l’analyse préliminaire. Mais posséder le potentiel ne signifie pas posséder la maîtrise. »
Il leva les bras. La structure de la Forge commença à changer autour d’eux. Les murs s’écartèrent. Le plafond s’éleva. La passerelle s’élargit pour former une vaste arène circulaire suspendue au-dessus de l’étoile à neutrons.
« Vous demandez l’accès à l’Armurerie Céleste. Vous demandez le droit de porter la Colère des Étoiles. Très bien. Mais les armes Aethelgard ne sont pas des outils. Elles sont vivantes. Elles doivent vous accepter. »
Une colonne de lumière s’éleva au centre de l’arène. À l’intérieur, deux formes floues flottaient. L’une ressemblait à une version massive et complexe de la hache d’Hécate, mais faite de lumière stellaire condensée. L’autre était un nuage de nanites dorées, un essaim intelligent qui attendait un esprit pour le guider.
« Voici le Protocole de Synchronisation, » annonça le Gardien. « Le Rite de la Forge. »
Il pointa un doigt vers l’obscurité au-delà de l’arène.
« Mais vous ne serez pas seules dans l’épreuve. Pour forger une arme digne de tuer un Dieu, il faut un sacrifice. Il faut un ennemi. »
Une porte massive s’ouvrit à l’autre bout de l’arène. Ce n’était pas Keres qui entra. Pas encore.
C’était une machine de la Forge. Un « Constructeur ». Une araignée mécanique de cinquante mètres de haut, conçue pour manipuler des étoiles, mais reprogrammée pour le combat. Elle était faite du même métal invincible que la Forge elle-même.
« Défaites le Constructeur, » ordonna le Gardien en s’élevant dans les airs pour observer. « Utilisez vos dons. Si vous échouez, vous serez recyclées dans la fournaise stellaire. Si vous réussissez… la Forge est à vous. »
Hécate déploya ses griffes d’obsidienne. Lilith chargea ses pistolets avec ses dernières munitions runiques, ses mains tremblantes luttant pour insérer le chargeur.
Sous leurs pieds, l’étoile à neutrons pulsait, prête à juger les indignes.
— Tu es prête ? demanda Hécate.
Lilith essuya le sang de son visage et sourit, un sourire sauvage, terrifiant et épuisé.
— Je viens de télécharger le manuel d’utilisation de cet endroit directement dans mon cortex. J’ai la tête qui va exploser, mais je suis prête. Et Moira est d’humeur massacrante. On est prêtes.
Le Constructeur ne rugit pas. Il ne fit pas de déclaration menaçante, ni de démonstration de force inutile. Il se contenta de s’activer avec le bruit assourdissant et terrifiant d’une usine planétaire qui démarre après des millénaires de sommeil. C’était un crescendo de pistons hydrauliques gros comme des immeubles, de turbines entrant en résonance et de métal hurlant contre le métal.
C’était une arachnide de cinquante mètres d’envergure, une aberration industrielle conçue non pas pour tuer, mais pour manipuler la matière brute des étoiles naissantes. Ses huit pattes articulées, recouvertes de plaques de blindage irisé, se terminaient par des champs de manipulation gravitationnelle capables de pincer des atomes pour provoquer la fusion ou d’écraser des montagnes en poussière. Son corps central était un réacteur en forme de tore, brillant d’une lumière blanche aveuglante — un fragment d’étoile vivante contenu dans un champ magnétique instable, pulsant comme un cœur en tachycardie.
— Quelle charmante bestiole, commenta Moira dans l’esprit de Lilith, sa voix dénotant un ennui poli teinté de dédain. Un modèle MK-IV de classe Héphaïstos, si mes archives sont exactes. Conçu pour le gros œuvre cosmique. Il est tout de même regrettable qu’il nous considère comme des débris à recycler.
Lilith ignora l’IA pour se concentrer sur l’horreur qui se dressait devant elles. Elle plaqua ses mains sur ses oreilles, bien que le bruit résonnât directement dans son crâne via ses implants.
— Analyse structurelle ! hurla-t-elle pour couvrir le vacarme, ses yeux scannant frénétiquement la bête à la recherche d’une faille thermique ou logicielle. Blindage : Alliage de Neutronium pur. Épaisseur : Inconnue, mais suffisante pour arrêter une frappe orbitale. Points faibles : Aucun détecté. C’est une forteresse sur pattes !
— Tout a un point faible, contredit Hécate, sa voix calme tranchant avec le chaos ambiant.
Le cyborg lourd fit jouer les servomoteurs de ses épaules. Elle activa ses propulseurs dorsaux dans une explosion de gaz bleu et décolla, filant droit vers la « tête » de la machine, une grappe de capteurs optiques située au-dessus du tore central. Elle ressemblait à une mouche suicidaire attaquant un éléphant de fer.
Le Constructeur réagit avec une lenteur trompeuse. L’une de ses pattes arrière fouetta l’air. Ce n’était pas la patte elle-même qui visait Hécate — elle était trop loin — mais l’onde de choc gravitationnelle qu’elle générait en déchirant l’espace.
Hécate fut percutée en plein vol par un mur de force invisible, dense comme du béton. L’impact stoppa net son élan. Elle fut projetée en arrière avec une violence inouïe, traversant l’arène comme une poupée de chiffon pour s’encastrer dans la paroi métallique opposée avec un bruit de cloche fêlée qui fit vibrer les dents de Lilith.
< Alerte : Impact cinétique 50G. Amortisseurs internes à 120%. Défaillance des gyroscopes. >
Hécate retomba au sol, lourdement. Elle toussa, crachant un liquide noir et visqueux — son nouveau sang synthétique mêlé à de l’huile. Son armure d’obsidienne fumait, marquée par l’impact gravitationnel.
— D’accord, grogna-t-elle en se relevant péniblement, ses yeux violets fixés sur le monstre qui se réorientait vers elle. Il est solide. Note pour plus tard : ne pas prendre un bain de gravité.
— Une observation perspicace, madame, ironisa Moira. Je suggère une approche moins… frontale. À moins que vous n’aimiez servir de balle de squash.
Lilith courait sur le périmètre de l’arène, cherchant un angle, une interface, n’importe quoi qui pourrait leur donner un avantage. Ses poumons brûlaient dans l’air sec et surchauffé de la Forge.
— Hécate ! N’essaie pas de le percer ! cria-t-elle via le lien com. C’est du Neutronium ! C’est la matière la plus dense de l’univers connu. Tes griffes vont casser avant de l’égratigner !
— Je ne vais pas le percer, répondit Hécate, se remettant en position de combat. Je vais le faire trébucher.
Le cyborg lourd changea de tactique. Elle puisa dans sa réserve de technomancie, activant les propriétés de la matière noire qui composait son nouveau corps. Elle ordonna à ses molécules de s’écarter, d’augmenter l’espace entre ses atomes.
Elle devint ultra-légère, sa densité chutant drastiquement.
Elle s’élança de nouveau, mais cette fois, elle était rapide comme l’éclair, une ombre floue qui zigzaguait sur le sol. Elle se faufila entre les pattes massives du Constructeur, attirant son attention, le forçant à tourner sur lui-même.
La machine, lourde et pataude, essayait de l’attraper avec ses champs de gravité focalisés, mais Hécate était trop rapide, changeant de vecteur à la dernière seconde, utilisant l’inertie de ses virages pour glisser sous la garde du monstre.
Pendant ce temps, Lilith s’arrêta près d’un terminal secondaire encastré dans la paroi. Elle posa ses mains sur la surface froide et ferma les yeux.
— Je rentre, annonça-t-elle.
Se connecter au réseau de l’arène était comme plonger nue dans un océan de glace. Grâce au téléchargement massif qu’elle avait subi face au Gardien, elle comprenait maintenant le langage binaire des Aethelgard, mais la compréhension ne supprimait pas la douleur. C’était une langue faite pour des esprits de cristal et de lumière, pas pour de la viande humaine.
Dès qu’elle toucha le code, une migraine lancinante lui traversa le crâne, comme si on lui enfonçait un clou rouillé entre les yeux. Sa vision se brouilla, des pixels noirs envahissant son champ visuel périphérique.
— Moira… gémit-elle. Aide-moi à filtrer… c’est trop dense.
— Je suis là, ma chérie, répondit l’IA, sa voix devenant soudainement plus douce, plus clinique. Je dévie le flux excédentaire vers vos implants moteurs. Vos mains vont trembler, mais votre cerveau ne fondra pas. Du moins, pas tout de suite.
Lilith ne pouvait pas contrôler le Constructeur — son pare-feu était impénétrable, une forteresse de logique circulaire — mais elle pouvait contrôler l’environnement. Elle visualisa les anneaux gravitationnels gigantesques qui maintenaient l’arène suspendue au-dessus de l’étoile à neutrons.
— Moira, calcule la trajectoire de rotation des anneaux 3 et 4.
— Calcul en cours… Si vous déphasez l’anneau 3 de 0.05 degrés, vous créez une poche de micro-gravité localisée. C’est risqué, instable et mathématiquement inélégant. J’adore.
— Fais-le.
Lilith envoya la commande. Un flash de douleur parcourut sa colonne vertébrale, la faisant cambrer le dos. Du sang commença à couler de son nez, tachant le terminal.
Le Constructeur, agacé par la mouche Hécate qui dansait entre ses jambes, décida d’utiliser l’artillerie lourde. Les plaques de son tore central s’ouvrirent dans un sifflement de vapeur. La lumière blanche devint insoutenable.
Un rayon de chaleur pure, concentrée, balaya l’arène.
Le sol fondit instantanément là où le rayon passait, le métal liquide éclaboussant les murs.
Hécate, piégée contre un pilier, n’eut pas le temps d’esquiver. Elle dut utiliser toute la puissance de son réacteur pour générer un bouclier électromagnétique d’urgence.
Le rayon frappa le bouclier.
Le bruit fut celui d’une cascade tombant dans un volcan. Hécate tenait bon, arc-boutée, mais le rayon la poussait vers le bord, vers le vide. La chaleur traversait son champ de force, faisant cloquer la peinture de son armure, chauffant la matière noire en dessous.
Sa peau d’obsidienne commença à rougir, puis à blanchir.
< Température de surface : 4000°C. Fusion imminente. Défaillance critique des systèmes de refroidissement. >
À l’intérieur, Hécate cuisait. Elle sentait ses propres organes biologiques se déshydrater à une vitesse terrifiante.
— Lilith ! hurla-t-elle, sa voix déformée par la statique. Fais quelque chose ! Je fonds !
Lilith rouvrit les yeux. Elle vit son amie en train de mourir, transformée en torche vivante. La panique lui donna un second souffle, une injection d’adrénaline pure qui repoussa temporairement la douleur de la connexion.
Elle leva les mains vers le plafond de la caverne, ses doigts crispés comme pour arracher les étoiles. Ses tatouages devinrent incandescents, brûlant sa peau, une odeur de chair roussie emplissant l’air autour d’elle.
— Commande : Inversion Polaire ! cria-t-elle, sa voix se brisant.
Elle pirata les grappins magnétiques qui retenaient des conteneurs de liquide de refroidissement industriels au plafond, loin au-dessus d’eux, destinés à la maintenance de la Forge.
— Largage confirmé, annonça Moira. Attention à la tête.
Trois conteneurs, grands comme des camions citernes, se décrochèrent. Ils tombèrent en chute libre, guidés par la gravité artificielle de l’arène, droit sur le Constructeur immobile qui canalisait son rayon.
L’impact fut dévastateur. Le choc éventra les réservoirs en titane. Des tonnes d’azote liquide supercritique se déversèrent sur la machine surchauffée par son propre tir.
Le choc thermique fut cataclysmique.
Le métal hurlant du Constructeur se contracta violemment. La physique fit son œuvre : le passage instantané de 4000 degrés à -200 degrés créa des contraintes que même le Neutronium ne pouvait ignorer. Des fissures apparurent sur son blindage invincible, courant le long de sa carapace comme des éclairs de givre.
Le rayon thermique s’arrêta net, le projecteur ayant explosé. La machine tituba, reculant maladroitement, aveuglée par un nuage de vapeur dense et glacé qui envahit l’arène.
— Hécate ! Sa carapace est fragilisée ! cria Lilith, s’effondrant à genoux, à bout de force. Vise les jointures thermiques ! Maintenant !
Hécate n’attendit pas. La vapeur brûlante léchait son armure encore rougeoyante, mais elle ignora la douleur. Elle inversa sa polarité interne.
Elle augmenta sa densité au maximum absolu.
Elle ne pesait plus trois cent cinquante kilos. Elle pesait maintenant dix tonnes. Le sol de l’arène gémit sous ses pas.
Elle s’élança à travers la vapeur, utilisant ses propulseurs pour compenser son poids excessif et gagner de la hauteur. Elle traversa le nuage blanc comme un boulet de canon noir.
Elle atterrit sur le dos du Constructeur avec un impact qui fit plier les pattes de la machine. Ses griffes s’enfoncèrent profondément dans le métal fragilisé par le froid, trouvant prise dans les fissures.
La machine se cabra, hurlant de rage mécanique, essayant de la secouer comme un chien secoue une puce. Mais Hécate était ancrée, inamovible, une partie intégrante de la structure.
Elle grimpa vers le tore central, le cœur de l’étoile miniature, rampant contre le vent et la gravité.
La chaleur résiduelle était insupportable, même à travers son armure améliorée. Mais Hécate puisait dans la matière noire, la forçant à durcir, à isoler ses composants vitaux, sacrifiant sa sensibilité pour la protection.
Elle atteignit le noyau. Il était protégé par un iris de verre blindé, craquelé par le choc thermique mais encore intact.
Hécate leva son poing droit. La matière noire s’accumula autour de sa main, formant un marteau de guerre naturel. Elle concentra toute son énergie, toute sa rage, toute la magie qu’elle avait volée à ce lieu maudit dans ce coup.
Elle frappa.
CRACK.
Le son fut pur, cristallin. Le verre se fissura davantage, une toile d’araignée de lumière.
Le Constructeur émit un son de détresse binaire, une plainte aiguë qui fit saigner les oreilles de Lilith. Il tenta d’attraper Hécate avec ses pattes arrière, ses pinces cherchant à la broyer.
— Pas question, murmura Lilith, la vision trouble, du sang coulant de ses oreilles.
La hackeuse leva une main tremblante. Elle ne voyait presque plus rien, mais elle sentait les lignes de force. Elle manipula la gravité de l’arène une dernière fois.
Elle augmenta la gravité localisée sous les pattes de la machine à 100G.
Le Constructeur fut cloué au sol, ses pattes s’enfonçant dans le métal de la passerelle jusqu’aux genoux, immobilisé par son propre poids multiplié par cent.
— Finis-le ! hurla Lilith, avant de sombrer dans une semi-inconscience, rattrapée par Moira qui stabilisait ses fonctions vitales.
Hécate frappa une deuxième fois. Des éclats de verre blindé volèrent.
Puis une troisième.
Au quatrième coup, son poing traversa le verre et pénétra dans le noyau de plasma.
Ce qui se passa ensuite défia la physique et la raison.
Hécate ne détruisit pas le noyau. Elle ne le fit pas exploser.
Elle l’absorba.
Sa main, faite de cette matière noire adaptative des Aethelgard, ne brûla pas. Elle s’ouvrit, ses pores s’élargissant, et elle but l’énergie de l’étoile.
Le plasma blanc remonta le long de son bras, infiltrant ses veines dorées, surchargeant ses systèmes, illuminant son squelette de l’intérieur.
C’était une agonie. C’était l’extase. C’était comme boire le soleil.
Hécate devint, pour un instant, une étoile vivante. Elle brilla d’une lumière si intense que les ombres de l’arène furent effacées. Son cri de triomphe se mêla au hurlement de la machine mourante.
Le Constructeur, vidé de son énergie vitale, s’effondra comme une marionnette sans fils. Ses lumières s’éteignirent en cascade. La machine mourut, redevenant un simple tas de métal froid.
Hécate retira sa main du cadavre mécanique. Elle fumait. Son armure d’obsidienne était parcourue de craquelures par lesquelles s’échappait une lumière blanche aveuglante, des fuites de divinité qu’elle peinait à contenir.
Elle tomba à genoux, haletante, tremblante. Son système tentait désespérément de contenir et de réguler cette nouvelle puissance infinie, ses ventilateurs hurlant à la mort pour dissiper la chaleur.
Le silence revint dans l’arène, lourd et respectueux, troublé seulement par le sifflement de la vapeur et le crépitement du corps d’Hécate en refroidissement.
Lilith, reprenant ses esprits grâce à un cocktail de stimulants injecté par Moira, relâcha son emprise sur la gravité et courut vers sa partenaire, trébuchant à chaque pas.
— Hécate ! Tu es vivante ?
Hécate leva la tête. Le mouvement était lent, lourd de conséquences.
Ses yeux n’étaient plus rouges, ni violets. Ils étaient blancs, sans pupilles, rayonnant d’une intensité calme et terrifiante. Comme deux petites étoiles naines capturées dans un crâne de métal.
— Je suis… pleine, dit-elle.
Sa voix résonnait avec un écho multiple, comme si plusieurs personnes parlaient en même temps à travers sa gorge.
Le Gardien redescendit des hauteurs de la Forge, flottant au-dessus des débris. Il glissa jusqu’au cadavre du Constructeur, l’effleura d’une main compatissante, puis se tourna vers les deux femmes.
Son masque blanc changea. Les fractales chaotiques se stabilisèrent pour former un motif nouveau, symétrique, harmonieux.
« Évaluation terminée. »
La voix de l’entité était dénuée de menace, empreinte d’une solennité nouvelle.
« Le sujet Alpha a démontré la capacité de contenir la Colère Stellaire. Le sujet Oméga a démontré la capacité de manipuler l’Architecture Sacrée au prix de sa propre intégrité. »
Il s’inclina légèrement. C’était un geste minime, presque imperceptible, mais venant d’une entité millénaire qui avait vu naître et mourir des civilisations, c’était un séisme.
« Le test est réussi. L’Armurerie Céleste s’ouvre à vous. Prenez ce qui vous revient de droit, Gardiennes. Car le Dévoreur approche, et il a faim. »
Au fond de l’arène, la colonne de lumière qui contenait les armes légendaires s’intensifia, dissipant la brume de protection.
La Hache Stellaire et l’Essaim de Nanites n’étaient plus des rêves inaccessibles. Ils étaient là, à portée de main, pulsant d’une attente millénaire, attendant leurs maîtresses pour écrire la fin de l’histoire.
La colonne de lumière au centre de l’arène n’était pas un simple éclairage théâtral ; c’était un champ de confinement photonique de haute densité, une prison de lumière solide où la gravité était nulle et le temps suspendu dans une boucle éternelle.
Hécate et Lilith s’approchèrent, leurs pas résonnant différemment sur le métal de la Forge. Le son n’était plus celui d’intruses en fuite, mais celui de propriétaires inspectant leur domaine. Le Gardien, flottant silencieusement à quelques mètres du sol, observait avec une impassibilité algorithmique, ses fractales faciales tournant lentement, enregistrant cet événement historique pour les archives futures qui ne seraient peut-être jamais lues.
— Elles chantent, murmura Lilith, portant une main tremblante à sa tempe.
Elle n’entendait pas avec ses oreilles, mais avec son implant neural fraîchement mis à jour et brutalisé. Les armes à l’intérieur du champ émettaient une fréquence harmonique, un chant de sirène binaire complexe qui appelait son code génétique spécifique, vibrant dans la moelle de ses os.
— Je l’entends aussi, répondit Hécate, sa voix grave faisant vibrer son plastron. C’est le bruit d’une étoile qui meurt et qui refuse de s’éteindre. C’est un cri de guerre fossilisé.
— Techniquement, intervint la voix de Moira dans leurs esprits, avec ce ton traînant et aristocratique qui l’actérisait, c’est une résonance quantique de couplage. Mais je suppose que « chant » est une métaphore acceptable pour des esprits organiques limités. C’est tout de même un peu… wagnérien, non ?
Le Gardien fit un geste fluide de la main. Le champ de lumière s’ouvrit comme les pétales d’une fleur de lotus radioactive.
La chaleur qui s’en échappa était douce, comme le soleil d’un matin de printemps, mais elle portait l’odeur de l’ozone, du métal surchauffé et de la poussière cosmique.
Deux piédestaux de matière noire s’élevèrent du sol dans un silence parfait.
Sur celui de gauche : La Hache.
Sur celui de droite : L’Essaim.
Hécate s’approcha de la hache. Elle ne ressemblait à aucune arme humaine, ni à aucun outil de destruction qu’elle avait manié dans sa vie antérieure. Son manche était long, fait d’un alliage noir mat qui absorbait la lumière, gravé de runes qui pulsaient au rythme d’un cœur lent et lourd. La tête de la hache n’était pas une lame solide. C’était un arc de confinement magnétique en forme de croissant de lune. À l’intérieur de cet arc, piégé par des champs de force d’une complexité inouïe, un fragment de plasma stellaire blanc pur hurlait en silence, formant un tranchant d’énergie pure capable de tout diviser.
« Désignation : Astra-Krieger, » intona le Gardien. « Tueur d’Astres. Masse inerte : 40 kilogrammes. Masse active : Variable. »
Hécate tendit la main. Au moment où ses doigts de métal touchèrent le manche, l’arme réagit.
Des épines microscopiques jaillirent de la poignée, perçant le blindage de sa main, traversant les capteurs, pour se connecter directement à son système nerveux central.
< Connexion forcée. >
< Analyse de l’utilisateur… Compatibilité : 99.8%. >
< Synchronisation de la Rage. >
Hécate ne cria pas, mais ses genoux fléchirent sous l’impact psychique. Ce n’était pas de la douleur physique. C’était du poids. Pas le poids de l’objet, mais le poids de sa mémoire.
En une microseconde, elle vit des flottes entières brûler dans l’espace. Elle vit des dieux tomber de leurs trônes célestes, décapités par cette lame. Elle sentit la soif de l’arme, une faim ancienne et insatiable de destruction. L’arme ne voulait pas être portée. Elle voulait être nourrie. Elle voulait un esclave pour la transporter de massacre en massacre.
— Charmant caractère, commenta Moira. Elle a l’ego d’un dictateur et la subtilité d’une brique. Je vous suggère de la dompter avant qu’elle ne décide de vous utiliser comme simple support de transport.
Hécate serra les dents, ses servomoteurs gémissant. Elle injecta sa propre volonté, renforcée par la Matière Noire qu’elle avait absorbée dans le bunker, directement dans le noyau de l’arme. Elle opposa sa rage froide à la rage brûlante de l’artefact.
— Je ne suis pas ton esclave, gronda-t-elle mentalement à l’intelligence primitive de la hache. Je ne suis pas ton prêtre. Je suis ton moteur. Obéis.
Le plasma blanc de la lame vacilla, puis changea de couleur, virant au violet sombre, la couleur de l’âme d’Hécate. L’arme se soumit.
Hécate la souleva. Elle semblait ne rien peser, comme une extension de son propre bras. Elle fit un moulinet d’essai. La lame laissa une traînée persistante dans l’air, une déchirure noire dans la réalité qui mit plusieurs secondes à se cicatriser.
— Elle coupe l’espace-temps, réalisa Hécate, fascinée par le pouvoir qu’elle tenait. Elle ne sépare pas la matière. Elle supprime la distance entre les atomes.
Lilith se tourna vers son héritage, le visage pâle et couvert de sueur froide.
Il n’y avait pas d’arme visible sur le piédestal. Juste un conteneur en verre de cristal, à l’intérieur duquel flottait une poussière dorée, fine comme de la fumée, tourbillonnant dans un vortex perpétuel.
« Désignation : Nano-Mancer, classe Seraphim, » annonça le Gardien. « Unité autonome de construction et de destruction. »
Lilith posa sa main sur le cristal. Il se brisa en une pluie de tintements musicaux, sans la couper.
La poussière dorée ne tomba pas. Elle s’envola, tourbillonnant autour de Lilith comme un essaim d’insectes amoureux, caressant ses cheveux, effleurant sa peau. C’était beau.
Puis, brusquement, l’essaim fonça sur elle.
Il ne pénétra pas par la bouche ou le nez. Il pénétra par ses pores, par ses yeux, par ses connecteurs dermiques. Chaque particule de poussière était une machine qui cherchait un abri dans sa chair.
Lilith eut un hoquet de surprise qui se transforma en hurlement étouffé. Elle sentit des millions de petites présences envahir son sang, remonter le long de sa moelle épinière, gratter contre l’intérieur de son crâne pour coloniser son cortex. C’était une invasion. C’était comme avoir du feu liquide dans les veines.
— Moira ! appela-t-elle en panique, tombant à genoux, se griffant le visage. Pare-feu ! Bloque-les ! Ils me mangent !
— Négatif, ma chérie, répondit l’IA, sa voix teintée d’une admiration craintive. Ils ne sont pas hostiles, Lilith. Ils sont… en train d’emménager. Je leur fais de la place sur le disque dur. C’est un peu serré, j’ai dû compresser vos souvenirs d’enfance et votre goût pour la nourriture épicée, mais ça devrait passer.
— Ça brûle !
— L’intégration neuronale est rarement une partie de plaisir. Voyez le bon côté des choses : vous n’aurez plus jamais besoin de maquillage.
L’essaim s’installa. La douleur aiguë devint une vibration sourde, omniprésente. Lilith sentit sa vision changer. Le monde se décomposa en grilles mathématiques. Elle ne voyait plus seulement la structure des choses ; elle voyait comment les défaire. Elle voyait les boulons de l’univers.
Elle leva la main, tremblante. La poussière dorée suinta de sa peau comme une transpiration métallique, formant un nuage dense au-dessus de sa paume.
— Forme : Pistolet, pensa-t-elle.
Instantanément, le nuage se condensa, se solidifia. En une nanoseconde, elle tenait un pistolet doré, parfait, aux lignes impossibles, copie conforme de son vieux Scylla mais divinisé.
— Forme : Bouclier.
Le pistolet se liquéfia et s’étendit pour devenir un disque rotatif impénétrable flottant devant elle.
— Forme : Nuée.
Le bouclier explosa en mille aiguilles volantes qui se mirent en orbite autour d’elle, attendant une cible, sifflant dans l’air.
Lilith rit. C’était un rire nerveux, effrayé par sa propre puissance, au bord de l’hystérie. Du sang coula de son nez, noirci par les nanites. Elle n’avait plus besoin de porter des armes. Elle était l’arsenal.
Armées, elles changèrent. L’équipement Aethelgard n’était pas conçu pour être porté par-dessus une armure comme un accessoire. Il s’intégrait. Il réécrivait le porteur.
L’armure d’obsidienne d’Hécate commença à muter. Les plaques s’épaissirent, devenant plus anguleuses, plus agressives, se hérissant de pointes défensives. Des évents thermiques s’ouvrirent sur son dos pour évacuer la chaleur démentielle générée par la Astra-Krieger. Une cape faite de champs de force statiques se matérialisa sur ses épaules, crépitant comme un orage contenu. Elle avait grandi de vingt centimètres. Elle n’était plus un soldat. Elle était devenue un Avatar de Guerre.
Lilith, elle, semblait plus éthérée, moins réelle. Ses tatouages ne brillaient plus, ils bougeaient, parcourant sa peau comme des serpents vivants (les nanites circulant sous l’épiderme). Ses cheveux flottaient en apesanteur constante, chargés d’électricité statique, changeant de teinte selon son humeur. Ses yeux étaient devenus deux supernovas miniatures, sans pupilles.
Elles se regardèrent. Elles ne se reconnurent presque pas. L’humanité, ce vieux manteau usé et sale, semblait avoir glissé de leurs épaules pour laisser place à quelque chose de plus froid, de plus pur, de plus terrifiant.
— Est-ce qu’on est encore nous-mêmes ? demanda Lilith, sa voix dédoublée par la résonance des nanites dans sa gorge.
— Une question philosophique fascinante, intervint Moira. Si l’on remplace chaque planche du navire de Thésée par du chrome et de la magie noire, est-ce toujours le même navire ? Personnellement, je trouve la nouvelle version beaucoup plus… durable.
Hécate posa sa main libre, celle qui ne tenait pas la mort d’une étoile, sur la joue de Lilith. Le contact était froid, mais la tendresse était réelle.
— Tant que nous sommes ensemble, oui. Le reste n’est que du matériel.
Le Gardien s’approcha. Il ne s’inclina pas cette fois. Il les regarda droit dans les yeux, d’égal à égal.
« L’armement est complet. Les protocoles de sécurité sont levés. Vous êtes maintenant les Administratrices de la Forge. »
Il marqua une pause, ses fractales tournant plus vite sur son visage sans traits.
« Une mise en garde, Administratrices. Ces armes ont une faim. Si vous ne leur donnez pas d’ennemis à consommer, elles consommeront votre âme pour continuer à brûler. Elles ne supportent pas la paix. »
— Ça tombe bien, répondit Hécate. La paix n’est pas au programme.
Comme pour répondre à l’avertissement du Gardien, une sirène hurla. Ce n’était pas l’alarme subtile du Sanctuaire. C’était le klaxon de guerre de la Forge, un son grave, guttural, qui faisait vibrer les os et la moelle.
La réalité au-dessus de l’arène se déchira. Pas par magie, mais par force brute.
Une foreuse gigantesque, ornée du logo de Genetech mais corrompue par des excroissances biomécaniques de la Necropolis, perça le plafond de la caverne dans une pluie d’étincelles. Des tonnes de roches tombèrent dans le vide, s’évaporant au contact de l’étoile en contrebas.
La foreuse s’ouvrit comme un fruit pourri.
Des modules de largage furent éjectés. Des centaines.
Et au milieu, descendant lentement grâce à des ailes anti-gravité volées sur des cadavres d’automates, se trouvait Keres.
Mais il avait changé lui aussi. La Necropolis ne l’avait pas épargné ; elle l’avait amélioré à sa façon tordue.
Il n’était plus seulement le super-soldat élégant du Sanctuaire. Il avait fusionné avec les horreurs qu’il avait tuées. Son armure était un patchwork de métal rouillé et de chair nécrosée cousue par des câbles. Son épée « Absorbeuse de Lumière » était maintenant dentelée, suintant une huile noire. Il avait quatre bras supplémentaires, arrachés à des Golems de Chair, greffés grossièrement sur son dos, bougeant avec une autonomie malsaine.
Il atterrit sur la passerelle opposée, à cent mètres d’Hécate et Lilith. Son impact fit trembler l’arène toute entière, faisant gémir les câbles de suspension.
Il leva ses six bras, chacun tenant une arme différente volée aux morts. Sa voix était un chœur de cris torturés, amplifié par des haut-parleurs brisés.
« SUJETS ALPHA ET OMÉGA. J’AI VU L’ENFER. ET JE L’AI ASSERVI. RENDEZ-VOUS, ET JE VOUS OFFRIRAI UNE PLACE DANS MA NOUVELLE COLLECTION. »
Hécate fit un pas en avant. La lame de sa hache s’alluma, projetant une ombre longue et terrifiante sur le sol métallique.
— Tu as vu l’enfer, Keres ? gronda-t-elle, son réacteur montant en puissance comme un moteur de fusée au décollage. C’est mignon. Nous, nous venons d’acheter l’usine qui le fabrique.
Lilith leva les mains. L’essaim doré l’entoura, formant des ailes d’ange tranchantes dans son dos, vibrant d’une menace mortelle.
— Moira, dit-elle, un sourire sanglant aux lèvres. Mets la playlist « Apocalypse ». Volume maximum.
— Excellente initiative, répondit l’IA. Un peu de musique classique pour accompagner le carnage ? Je lance « Dies Irae », version heavy metal industriel. Très de circonstance.
Le Gardien recula, se fondant dans l’architecture de la Forge, devenant un simple spectateur.
« Combattez, » dit-il simplement. « Prouvez que vous méritez de survivre à l’histoire. »
Keres ne chargea pas immédiatement. Il savoura l’instant, laissant ses quatre bras dorsaux s’étendre comme les ailes d’un insecte prédateur, révélant des canons à fusion greffés à même la chair nécrosée, des armes volées sur des cadavres de sentinelles et corrompues par sa propre haine.
— Protocole d’Extinction, hurla-t-il, sa voix saturant les fréquences radio.
Quatre faisceaux de plasma vert maladif, couleur de bile et de radiation, convergèrent vers Hécate. L’air crépita, l’ozone se changeant en poison.
Avant sa transformation, Hécate aurait dû esquiver, rouler sur le côté, ou déployer un bouclier lourd qui aurait drainé ses batteries en quelques secondes. Mais elle n’était plus cette machine obsolète.
— < Cible verrouillée. Menace : Délicieuse >, grésilla une voix dans son esprit.
Ce n’était pas sa voix, ni celle de Lilith. C’était Praetor. L’IA de son armure, réveillée par la Matière Noire, fusionnée à son système limbique. Praetor ne parlait pas comme une machine normale. Il parlait comme un chien de guerre enragé qui rêve de circuits électriques.
Hécate leva sa hache, l’Astra-Krieger. Elle ne se mit pas en garde défensive. Elle ouvrit sa garde.
La lame d’énergie stellaire ne bloqua pas les tirs ; elle les mangea. Le plasma de Keres, conçu pour fondre des blindages de char, fut aspiré par la singularité magnétique de la hache. Il s’enroula autour du tranchant comme de l’eau s’engouffrant dans un siphon, tourbillonnant avant d’être absorbé.
L’énergie volée remonta le long du manche, traversa les bras d’Hécate et vint percuter son propre réacteur.
— < Miam. Encore. Plus épicé >, commenta Praetor, affichant des glyphes absurdes sur le HUD d’Hécate — des smileys déformés et des crânes en ASCII.
— Tu me nourris, dit Hécate, sa voix résonnant comme un glas, amplifiée par la puissance qu’elle venait d’ingérer.
Elle riposta. Elle ne bougea pas les pieds, ancrée au sol par sa masse variable. Elle fit simplement un mouvement de coupe dans le vide, un geste sec et brutal.
Une onde de distorsion spatiale, un arc violet translucide, se détacha de la hache. Elle traversa les cent mètres qui la séparaient de Keres en une fraction de seconde, ignorant la résistance de l’air.
Keres croisa ses bras supplémentaires pour parer, confiant dans son bouclier runique.
L’erreur fut fatale. L’onde de choc ne frappa pas le bouclier ; elle coupa l’espace où le bouclier existait. Elle trancha net les quatre bras dorsaux, cautérisant instantanément la viande pourrie et le métal rouillé. Les membres tombèrent au sol, tressaillant encore.
Keres hurla, reculant sous l’impact cinétique, ses yeux multiples clignotant de stupeur.
Pendant ce temps, les modules de largage s’ouvraient tout autour de l’arène dans un fracas de métal. Des centaines de soldats Shadow-Ops, élites de Genetech en armures furtives, et de créatures biomécaniques de la Necropolis se déversaient sur les passerelles, formant une marée noire et grise.
— Lilith ! Contrôle de foule ! ordonna Hécate en s’élançant vers le duel, ses propulseurs laissant une traînée de feu bleu.
— Avec plaisir, répondit la hackeuse, bien que sa voix tremblât légèrement.
Lilith n’utilisa pas ses pistolets. Elle était au-delà de la balistique. Elle leva les bras, tel un chef d’orchestre devant une symphonie apocalyptique, le sang coulant librement de son nez pour tacher son col.
— Moira, gestion des micro-cibles. Ne me laisse pas tuer les alliés… si jamais Hécate décide de faire une sieste au milieu du tas.
— Je supervise, ma chère, répondit Moira avec son flegme britannique habituel. J’ai marqué chaque particule hostile. Essayez de ne pas éternuer, vous risqueriez de raser le mauvais hémisphère.
L’essaim Nano-Mancer explosa autour de Lilith, formant un nuage doré de millions de particules intelligentes, un brouillard scintillant qui bourdonnait comme une ruche en colère.
— Mode : Tempête de Sable.
Le nuage fonça sur la première vague d’ennemis. Il ne les frappa pas avec force ; il les traversa. Il s’infiltra.
Les soldats de Genetech s’arrêtèrent en pleine course. Leurs armures restèrent intactes, mais ils s’effondrèrent comme des marionnettes dont on coupe les fils. Les nanites avaient pénétré par les joints, les filtres, les pores. Elles avaient dévoré les circuits et la chair en quelques secondes, ne laissant que des coquilles vides et polies de l’intérieur.
C’était une mort propre, rapide, terrifiante. Une éradication silencieuse.
Lilith chancela, sa vision se voilant de rouge. Chaque vie prise était un choc en retour dans son esprit.
— C’est… salissant, murmura-t-elle, essuyant une larme de sang.
Hécate percuta Keres.
Le choc fit trembler l’arène suspendue, manquant de décrocher l’un des câbles de soutien. La passerelle gémit sous le poids combiné des deux titans.
Keres était plus grand, plus lourd, un assemblage grotesque de pièces détachées maintenues par la haine. Il était ancré au sol par des griffes magnétiques. Il para le coup de hache descendant d’Hécate avec son épée « Absorbeuse de Lumière », une lame noire qui semblait boire les photons ambiants.
Les deux armes s’entrechoquèrent dans un crépitement d’anti-matière. La lumière blanche de la hache luttait contre les ténèbres huileuses de l’épée, créant des éclairs statiques qui frappaient le sol autour d’eux.
— Tu te crois forte parce que tu as volé un jouet ? cracha Keres, ses multiples yeux cybernétiques tournant follement dans leurs orbites, cherchant une faille. Je suis la somme de toutes les peurs de l’humanité ! Je suis l’évolution par la souffrance !
Il utilisa ses moignons de bras coupés, qui repoussaient déjà sous forme de tentacules de chair instable et baveuse, pour saisir Hécate à la gorge et à la taille. Il la souleva de terre, activant des foreuses rotatives situées dans ses paumes principales pour percer son armure d’obsidienne. Le bruit du diamant contre la matière noire était insupportable.
Hécate sentit la douleur, une alarme brûlante sur son flanc droit, mais elle était lointaine, filtrée. Son nouveau corps traitait la douleur comme une simple donnée télémétrique à ignorer.
— < Analyse : Il parle trop. Suggestion : Lui arracher la langue. Et la tête. Et le reste >, proposa Praetor, sa voix sautant d’une fréquence à l’autre, mélangeant des bruits de modem et des grognements de bête. < Le bug est dans le système. Purge requise. >
— Tu n’es pas la peur, répondit Hécate calmement, fixant les yeux fous de son créateur. Tu es juste un bug.
Elle activa sa technomancie corporelle. Elle concentra toute la masse de son corps dans son poing gauche. Elle augmenta sa densité jusqu’à celle d’une étoile naine.
Elle frappa Keres en plein visage.
Le coup ne le repoussa pas ; il traversa. Il traversa son champ de force, pulvérisa son casque composite et enfonça son crâne métallique. Le son fut celui d’une enclume tombant du ciel.
Keres vacilla, lâchant prise, son processeur central sonné par l’impact gravitationnel.
Hécate enchaîna. Un coup de pied dans le thorax qui brisa ses côtes renforcées comme du bois sec. Un coup de hache ascendant, précis, chirurgical, qui sépara son bras droit, celui qui tenait l’épée maudite.
L’arme tomba dans le vide, tournoyant vers l’étoile en contrebas, où elle fut vaporisée en un flash vert.
De son côté, Lilith ne se battait pas ; elle dansait. Elle flottait au-dessus du champ de bataille, portée par un tapis volant de nanites, ses pieds ne touchant plus le sol souillé.
Ses yeux ne voyaient plus la chair. Ils voyaient le code source de la bataille. Chaque soldat ennemi était une variable rouge, une erreur dans l’équation. Chaque nanite était une variable or, une correction.
Elle repéra un officier Shadow-Ops, dissimulé derrière un pilier, qui préparait un lance-roquettes tactique à micro-fusion pour viser Hécate dans le dos.
— Moira, trajectoire d’interception, demanda-t-elle, la voix faible.
— Calculée. Vous avez une fenêtre de tir de 0,4 seconde. C’est large, pour quelqu’un de votre talent. Essayez de faire ça avec style.
— Accès refusé, murmura Lilith.
Elle tendit un doigt. Une fraction de l’essaim se détacha de son aura, prit la forme d’une lance solide et dorée, longue de trois mètres. Elle la projeta d’une simple pensée.
La lance traversa l’air, transperça le lance-roquettes, l’officier, et le pilier derrière lui, les clouant au sol dans une explosion de métal et de sang.
Puis, la lance se liquéfia à nouveau pour revenir vers sa maîtresse, prête pour la cible suivante.
Mais Keres n’était pas venu seul. Il avait amené avec lui des Virus-Mages de la Necropolis, des entités numériques corrompues logées dans des corps d’automates volés. Ils se tenaient en cercle sur les hauteurs, et commencèrent à chanter un contre-sort binaire, une mélopée dissonante qui faisait grésiller l’air.
Ils érigèrent des murs de feu vert, des barrières logiques et magiques, pour bloquer l’essaim de Lilith. Les nanites dorées se heurtèrent au feu vert et tombèrent en pluie inerte.
— Hécate ! Ils bloquent mes fréquences ! hurla Lilith, se tenant la tête à deux mains alors que le feedback neural menaçait de lui faire perdre conscience. Je chauffe ! Ils essaient de hacker mon essaim !
Hécate, occupée à démembrer méthodiquement Keres, jeta un coup d’œil rapide.
— < Alerte : La petite étincelle va s’éteindre >, nota Praetor. < Protocole Synergie. On mélange les flux. C’est dangereux. J’adore. >
— Synchronisation ! ordonna Hécate.
Lilith comprit. Elle ne pouvait pas gagner seule. Elle plongea vers Hécate, traversant le champ de bataille en un éclair doré.
Au moment où elles se touchèrent, dos à dos, l’énergie bascula. Leurs circuits se connectèrent. Hécate devint l’antenne, la tour de transmission indestructible. Lilith devint le processeur, le cerveau du sortilège.
Hécate planta le manche de sa hache dans le sol de l’arène, l’utilisant comme une prise de terre.
— Canalisation : Nova !
L’énergie de la hache, l’énergie de l’étoile, fut transmise à Lilith via leur lien. La hackeuse ne garda rien pour elle ; elle amplifia le signal, le modula, le transforma en une onde de pureté mathématique.
Une onde de choc sphérique, mélange de plasma stellaire blanc et de code purificateur doré, balaya l’arène.
Les murs de feu vert s’évaporèrent. Les Virus-Mages grillèrent sur place, leurs circuits fondant sous la surcharge de vérité cosmique. Leurs têtes explosèrent en série, pop, pop, pop, comme des ampoules survoltées.
Keres était à genoux, son corps fumant, tentant désespérément de se régénérer. La matière noire de la Necropolis essayait de recoudre ses plaies, mais les blessures infligées par l’Astra-Krieger ne guérissaient pas. Elles brûlaient éternellement, un feu stellaire rongeant ses cellules.
Il leva vers elles un regard rempli d’une haine si pure, si ancienne, qu’elle en était presque palpable. Son visage n’était plus qu’un masque de viande brûlée et de chrome tordu.
« Vous ne comprenez pas… » gargouilla-t-il, du sang noir coulant de sa mâchoire brisée. « Je ne suis pas l’envahisseur. Je suis le héraut. Je suis le prophète de la fin. Si vous me tuez, ILS sauront que vous êtes prêtes. »
— Qui ? demanda Lilith, flottant à quelques centimètres du sol, l’essaim d’or tourbillonnant autour d’elle comme une aura divine, bien que ses mains fussent noires de nécrose magique.
« Les Architectes du Vide. Ceux qui ont construit la cage. Ceux qui veulent la fermer… avec nous à l’intérieur. Ils attendent que les gardiens tombent pour réinitialiser le système. »
Hécate leva sa hache pour le coup de grâce.
— Laisse-les venir. On a de la place dans la Forge pour d’autres cadavres.
— < On va faire un mur avec leurs os >, ajouta Praetor, sa voix bavant d’anticipation. < Un très joli mur. >
Keres se mit à rire. Un rire humide, brisé. Il activa une commande suicidaire dans son noyau, une séquence qu’il gardait pour la fin de toutes choses.
< Surcharge du Réacteur d’Antimatière. Détonation dans 3… 2… >
— Il va se faire sauter ! cria Lilith, voyant la signature énergétique de Keres virer au noir absolu. Il va détruire l’arène ! Il va nous emporter !
Hécate n’eut qu’une fraction de seconde. Elle ne pouvait pas arrêter l’explosion. Mais elle pouvait la déplacer.
Elle lâcha sa hache, qui resta plantée dans le sol. Elle attrapa Keres par le cou et la ceinture, ignorant la chaleur intense qui émanait de son corps en fusion. Elle activa ses propulseurs à puissance maximale pour s’élever dans les airs, entraînant le monstre avec elle.
Elle fit un tour sur elle-même, accumulant une force centrifuge colossale, ses gyrophares hurlant.
— < Bon voyage, ordure >, dit Praetor.
Elle le lança.
Elle ne le lança pas vers le mur. Elle le lança vers le bas. Vers le vide. Vers l’étoile à neutrons.
Keres tomba, une comète sombre hurlant une malédiction binaire qui se perdit dans le rugissement de la Forge.
Il explosa à mi-chemin.
La détonation fut aveuglante. Une sphère de néant noir s’étendit, dévorant la matière, la lumière, le son, puis implosa violemment. L’onde de choc frappa l’arène par en dessous, la faisant trembler comme une feuille dans la tempête, manquant de la retourner. Les câbles de suspension chantèrent sous la tension, mais le champ de force de l’étoile absorba le pire de l’énergie.
Hécate retomba lourdement sur la passerelle, ses propulseurs fumants. Lilith se précipita vers elle, trébuchant, tombant à genoux à ses côtés.
L’arène était jonchée de débris, de cadavres vides et de métal fondu. Le silence était revenu, lourd, absolu, seulement troublé par le crépitement des flammes résiduelles.
Le Gardien réapparut. Il n’avait pas bougé d’un pouce pendant le combat, protégé par son indifférence quantique.
« Menace éliminée. Intégrité de la Forge : 94%. Acceptable. Recyclage des débris en cours. »
Hécate se releva péniblement, récupérant sa hache qui revint dans sa main par magnétisme.
— C’était qui, ces « Architectes » dont il parlait ? demanda-t-elle au Gardien, sa voix lourde de fatigue.
Le Gardien ne répondit pas tout de suite. Il tourna son masque lisse vers le plafond de la caverne, vers l’Œil géant de l’Entropie qui semblait s’être entrouvert un peu plus, sa pupille dilatée par l’excitation du carnage.
« Les geôliers. Ils dorment dans le Puits des Âmes, au niveau inférieur. L’explosion de Keres… les a probablement réveillés. Ils n’aiment pas le bruit. »
Lilith regarda Hécate. Elles étaient couvertes de suie, d’huile et de sang. Lilith ressemblait à un spectre maladif, Hécate à une ruine de guerre. Mais elles brillaient. Une puissance divine, terrible, émanait d’elles.
— Alors on descend, dit Lilith, rechargeant son pistolet doré d’un geste sec. On ne laisse pas le travail à moitié fait.
Soudain, une vibration parcourut toute la structure des Catacombes. Ce n’était pas une explosion. C’était un battement de cœur.
BOUM.
Lent. Profond. Organique.
Cela venait de très loin en dessous de la Forge. Du Puits des Âmes.
Le Gardien sembla se troubler, ses fractales devenant chaotiques, virant au rouge.
« Alerte. Sceau numéro 7 brisé. L’Entropie commence à fuir vers la dimension matérielle. Gardiennes… vous avez l’Armurerie. Maintenant, vous devez devenir l’Armée. »
Hécate regarda l’abîme sous l’étoile, là où les ténèbres semblaient s’épaissir.
— Combien de temps avant que ça remonte à la surface ?
« Calcul en cours… Temps estimé avant saturation planétaire : 72 heures standards. »
Lilith échangea un regard avec Hécate.
— Trois jours pour sauver le monde. C’est large.
— Avec votre état de fatigue actuel et les probabilités de survie, je dirais que c’est un optimisme délirant, conclut Moira dans sa tête. Mais puisque nous sommes déjà morts six fois aujourd’hui, pourquoi pas une septième ? Une tasse de thé avant l’apocalypse, mesdames ?
Hécate sourit, un sourire de prédateur suprême qui étira sa cicatrice.
— < Pas de thé >, grogna Praetor. < Du sang. >
— Ne perdons pas de temps, dit Hécate.
Elles se dirigèrent vers l’ascenseur gravitationnel qui menait aux niveaux inférieurs, laissant la lumière aveuglante de la Forge derrière elles pour plonger vers l’ultime confrontation, là où les Architectes attendaient dans le noir.
La chute ne fut pas un événement linéaire. Dans l’espace distordu situé sous le Sanctuaire, la gravité n’était pas une constante, mais une variable fluctuante, une équation mathématique devenue folle qui réécrivait les règles de la physique à chaque mètre parcouru. Hécate ne tombait pas ; elle traversait des couches de sédiments de réalité, plongeant à travers l’histoire géologique et mystique de la planète comme une pierre jetée dans un étang d’huile lourde. Le temps lui-même semblait s’étirer, se tordre, transformant les secondes en éternités et les minutes en clignements d’œil.
Autour d’elle, le vide n’était pas vide. Il était rempli de murmures électrostatiques et de visions fugaces, des échos de ce que ce lieu avait été avant d’être scellé. Ses capteurs, avant de s’éteindre pour préserver son noyau, enregistrèrent des aberrations qui défiaient toute logique scientifique : des poches de vide absolu où le froid atteignait le zéro kelvin instantanément, des strates de gaz ionisé brûlant qui léchaient son blindage comme des langues de feu spectrales, et des zones de pression écrasante capables de transformer le carbone en diamant. Hécate sentait son armure gémir, le métal se contractant et se dilatant sous ces contraintes impossibles, une symphonie de craquements qui résonnait dans ses os synthétiques.
Pourtant, au milieu de ce chaos sensoriel, une seule donnée importait. Une seule variable restait critique dans son processeur surchargé. Elle tenait la main de Lilith. C’était sa seule mission prioritaire. Maintenir le contact physique. Si elle lâchait prise maintenant, dans ce maelström dimensionnel, elles pourraient atterrir à des kilomètres, voire des siècles l’une de l’autre. Elle serra ses doigts d’alliage avec une force calculée, juste assez pour verrouiller la prise sans broyer les os fragiles de la hackeuse. Elle sentait la chaleur de la main de Lilith à travers ses gantelets, une petite pulsation de vie, terrifiée et frénétique, qui battait contre sa paume froide. C’était son ancrage, la seule preuve que l’univers existait encore.
Mais l’impact fut inévitable. La chute devait avoir une fin, et cette fin fut brutale.
Elles percutèrent quelque chose qui n’était ni de la pierre ni du métal. Une surface spongieuse, élastique, mais dure comme du béton armé à l’impact. C’était comme frapper la surface d’un océan de mercure à vitesse terminale. L’onde de choc remonta le long du bras d’Hécate, faisant sauter ses joints hydrauliques et envoyant un éclair de douleur blanche dans son épaule. Le choc disloqua leur prise. Hécate sentit la main de Lilith glisser de ses doigts d’acier, une sensation d’arrachement qui lui fit plus mal que l’impact physique. Elle tenta de refermer sa main, de rattraper le vide, mais il était trop tard. Les forces cinétiques les séparèrent, les projetant comme des poupées désarticulées dans des directions opposées.
Puis, le noir. Un noir complet. Pas simplement l’absence de lumière, mais l’absence de données. Pour un cyborg, c’était la mort cérébrale simulée. Plus de télémétrie, plus de battement de cœur, plus de conscience de soi. Juste le néant, froid et silencieux, où même les rêves n’avaient pas leur place.
Une éternité sembla s’écouler dans ce vide numérique, avant qu’une étincelle ne vienne troubler la quiétude de la mort.
< Initialisation du noyau… Échec. >
< Tentative de dérivation auxiliaire… Succès. >
< Système d’exploitation : Mode Survie. >
La conscience d’Hécate revint fragment par fragment, comme une image pixelisée qui se charge sur une connexion lente. D’abord, le bruit de sa propre respiration, rauque et forcée, amplifiée par l’écho de son casque endommagé. Ensuite, l’odeur : une puanteur de fer, d’ozone brûlé et de poussière ancienne qui envahissait ses filtres olfactifs. Enfin, la sensation de son propre corps, lourd, brisé, une prison de métal qui l’écrasait.
La première chose qu’elle ressentit fut la douleur. Une douleur précise, cartographiée, qui s’illuminait sur son schéma corporel interne comme un arbre de Noël en enfer. Ses nanites de réparation étaient à court d’énergie, épuisées par le combat contre Keres et la chute interminable. Chaque micro-fracture de son endosquelette envoyait un signal de détresse à son cerveau, une cacophonie d’alarmes nerveuses qu’elle ne pouvait pas éteindre. Elle sentait le liquide de refroidissement fuir sur sa peau biologique, un ruissellement glacé et visqueux qui la faisait frissonner.
Elle ouvrit les yeux. Ou du moins, elle essaya. Son optique gauche était brisée, ne renvoyant qu’un signal statique rouge, une neige électronique agressive qui lui donnait la nausée. L’optique droite s’activa avec un grésillement, passant en mode vision nocturne analogique. Le monde apparut en teintes monochromes de vert et de noir, granuleux et instable, strié d’artefacts visuels.
Elle était allongée sur le dos, à moitié ensevelie dans une sorte de poussière grise et fine qui recouvrait tout comme une neige perpétuelle. De la cendre ? Non, la texture était trop lourde, trop abrasive. Elle leva sa main droite, le mouvement accompagné du grincement sinistre de servomoteurs encrassés. Elle prit une poignée de la substance, la laissant filer entre ses doigts blindés, et l’analysa avec les capteurs tactiles de sa paume, cherchant à comprendre où elle avait atterri.
< Analyse : Silicium pulvérisé. Oxydes de fer. Traces de calcium biologique. >
L’horreur de la conclusion la frappa avant même que son processeur logique ne formule la phrase. C’était de la poussière d’ordinateurs et d’os broyés. Elle était couchée sur les restes pulvérisés de millions de vies et de machines, une nécropole réduite en poudre par le poids incommensurable des éons. Chaque grain de poussière était un fragment de mémoire perdue, un morceau d’âme oubliée.
Hécate tenta de se lever, poussée par l’instinct de survie. Une alarme stridente résonna dans son crâne, la coupant dans son élan.
< Alerte : Jambe gauche non réactive. Servomoteur du genou bloqué. >
Keres ne l’avait pas ratée. Le coup qu’il lui avait porté là-haut, dans le Sanctuaire, avait fait bien plus que des dégâts superficiels. Il avait drainé ses réserves et fusionné certains circuits essentiels. Elle était lourde. Terriblement lourde. quatre cent cinquante kilos de métal mort qu’elle devait désormais traîner à la force de ses muscles artificels restants et de ses vérins fonctionnels. C’était comme essayer de bouger une montagne avec une cuillère.
Elle força. Les vérins hydrauliques hurlèrent, protestant contre la surcharge, mais elle réussit à se mettre en position assise, repoussant la douleur au fond de son esprit, dans une boîte noire qu’elle refuserait d’ouvrir tant qu’elle ne serait pas en sécurité. La poussière glissa de son plastron comme de l’eau grise.
— Lilith ? croassa-t-elle. Sa voix sortait par son haut-parleur externe endommagé, distordue et grave, un son métallique qui semblait étranger à ses propres oreilles.
Pas de réponse. Le silence était total, oppressant. Pas de bruit de machine, pas de vent, pas d’eau. Juste le silence d’une tombe planétaire, un silence si profond qu’elle pouvait entendre le bourdonnement erratique de son propre réacteur défaillant. C’était un silence qui n’attendait rien, qui avait avalé toute forme de vie depuis longtemps. La panique, froide et rationnelle, commença à s’insinuer dans ses circuits logiques. Si Lilith était morte… si elle était seule ici, au fond du monde…
Hécate balaya la zone avec son unique œil fonctionnel, cherchant désespérément un repère, une forme familière. Ce qu’elle vit défiait sa base de données et fit vaciller sa compréhension de l’échelle.
Elle ne se trouvait pas dans une caverne naturelle. Les parois n’étaient pas faites de roche brute façonnée par l’eau et le temps. Elle était dans une mégastructure souterraine, si vaste que son plafond se perdait dans les ténèbres, hors de portée de sa vision nocturne. C’était une cathédrale inversée, un ventre technologique creusé dans la croûte terrestre. Autour d’elle s’élevaient des colonnes titanesques, torsadées comme des brins d’ADN, mais faites d’un matériau noir et vitrifié qui semblait absorber la faible lumière résiduelle de son armure. Ces piliers soutenaient le poids du monde d’en haut, avec une arrogance architecturale terrifiante.
Entre ces colonnes gisaient des formes indistinctes sous la couche de poussière. Des machines ? Des bâtiments ? Des véhicules d’une guerre oubliée ? Hécate rampa vers la plus proche, traînant sa jambe inutile qui laissait un sillon profond dans le sol de silicium. Elle devait savoir. Elle devait comprendre où elle était pour survivre.
Elle atteignit la forme et essuya la poussière d’un revers de main tremblant.
C’était une tête. Une tête humanoïde de dix mètres de haut, à moitié enfouie dans la poussière de silicium, le visage tourné vers le néant éternel. Elle semblait faite de céramique et de circuits imprimés fossilisés, une fusion parfaite entre l’art et la technologie. Les traits étaient nobles, sereins, mais marqués par les cicatrices d’une dévastation ancienne. Les yeux étaient des lentilles de caméra géantes, désormais brisées et aveugles.
— Les Fondateurs… murmura Hécate pour elle-même, la révélation lui glaçant le sang plus sûrement que le froid ambiant.
Ils n’étaient pas juste des scientifiques ou des mages, comme le prétendaient les légendes urbaines ou les archives corrompues de Genetech. C’étaient des titans. Des êtres qui avaient transcendé leur humanité pour devenir l’infrastructure même de leur civilisation. Et ils étaient morts ici, il y a des éons, leurs corps devenant la fondation même des souterrains, leurs esprits devenant les fantômes de la Zone Morte. L’endroit n’était pas un sanctuaire, comme elle l’avait cru en franchissant le seuil lumineux. C’était une décharge. Un cimetière de dieux oubliés, laissés à pourrir dans l’obscurité après avoir échoué à sauver leur monde.
Soudain, une lueur faible attira son attention, perçant l’obscurité oppressante. À deux cents mètres, une pulsation bleue, rythmée, faible, comme un phare dans une tempête. C’était une anomalie chromatique dans ce monde de gris et de noir.
Le cœur d’Hécate — son cœur biologique, fragile et effrayé — bondit dans sa poitrine blindée. Elle reconnut cette fréquence lumineuse. C’était la couleur du code pur, la couleur de l’âme de sa partenaire.
— Lilith.
Le nom sortit de ses lèvres comme une prière. Elle n’était pas seule. Pas encore.
Hécate se releva, ignorant les avertissements critiques de son HUD qui clignotaient furieusement, lui ordonnant de rester immobile pour préserver l’intégrité de son châssis. Elle n’avait que faire des protocoles de sécurité. Elle utilisa sa hache éteinte comme une béquille, s’appuyant dessus pour avancer, le métal crissant contre le sol dur caché sous la poussière. Chaque pas était une torture, chaque mouvement de hanche envoyait des éclairs de douleur dans sa colonne vertébrale, mais la lueur bleue était son phare, son unique point de focalisation. Elle avançait comme un automate brisé, mue par une volonté qui dépassait la mécanique.
Elle traversa le cimetière de titans, contournant des mains géantes qui sortaient du sol comme pour implorer le ciel, passant sous des arches formées par des côtes métalliques gigantesques. Enfin, elle trouva Lilith au pied d’une colonne brisée, dont le sommet s’était effondré il y a des millénaires.
La hackeuse n’était pas ensevelie. Elle ne gisait pas dans la poussière comme les morts qui l’entouraient. Elle flottait.
Elle lévitait à quelques centimètres du sol, enveloppée dans un cocon d’énergie crépitante, une sphère d’électricité statique et de glyphes lumineux qui tournaient autour d’elle en orbites complexes. Ses cheveux flottaient comme si elle était sous l’eau. Ses yeux étaient grands ouverts, mais ils ne voyaient pas Hécate. Ils étaient inondés de données qui défilaient si vite qu’elles formaient des faisceaux de lumière solide, projetant des ombres mouvantes sur les ruines environnantes. Elle ne ressemblait plus à une humaine, mais à un processeur vivant en surchauffe, une déesse mineure de l’information piégée dans sa propre transcendance.
— Lilith ! Réponds-moi !
Hécate tendit la main pour la toucher, pour la ramener sur terre, mais une décharge statique la repoussa violemment, un arc électrique bleu frappant son gantelet et faisant grésiller ses propres systèmes.
< Alerte : Champ électromagnétique haute densité. Risque de surcharge. >
Lilith parlait. Ses lèvres bougeaient à une vitesse inhumaine, produisant un murmure ininterrompu, rapide, fébrile, qui se mêlait au bourdonnement de l’énergie qui l’entourait.
— … Le code source est la clé… l’entropie est une fonction, pas un bug… ils arrivent… les mangeurs de lumière… le protocole 7 est corrompu… l’architecture s’effondre… il faut patcher la réalité… recompiler… recompiler…
Elle était en surcharge cognitive. Le transfert de données du Sanctuaire, cette injection massive de savoirs anciens, couplé au traumatisme physique et psychique de la chute, avait fragmenté son esprit. Elle ne traitait plus la réalité physique. Elle vivait dans le code pur, perdue dans les méandres d’un système d’exploitation universel qu’elle n’était pas conçue pour comprendre sans filtre. Elle était en train de se dissoudre dans l’information.
Hécate comprit qu’elle ne pouvait pas la réveiller doucement. Une simple parole ou une secousse ne suffirait pas à la tirer de cet abîme numérique mais elle devait forcer un redémarrage système, quitte à risquer d’endommager leurs deux esprits.
Elle planta sa hache dans le sol pour se stabiliser, ancrant le manche profondément dans les débris pour ne pas être repoussée. Elle inspira une bouffée d’air vicié, rassembla son courage, et fonça. Elle attrapa le poignet de Lilith malgré la brûlure électrique qui traversait son blindage et mordait sa chair. Ses capteurs hurlèrent, mais elle tint bon. D’un geste brusque, elle connecta son interface de diagnostic directement au port neural de la jeune femme, situé derrière son oreille gauche.
Le monde bascula un instant. Hécate vit ce que Lilith voyait : un ouragan de chiffres, de couleurs, de vérités trop grandes pour être contenues. Elle sentit le vertige de l’omniscience et la terreur de la dissolution.
— Je suis là, dit Hécate, non pas avec sa voix, mais avec sa pensée, injectant sa propre conscience, sa propre stabilité lourde et inébranlable, dans la tempête mentale de Lilith. Je suis ton ancre. Reviens. Je suis la terre, tu es le ciel. Descends.
Le choc fut brutal. Comme un court-circuit majeur. La lueur bleue s’éteignit instantanément, le cocon d’énergie se dissipant dans un claquement sonore d’ozone. La gravité reprit ses droits. Lilith tomba lourdement dans les bras d’Hécate, son corps redevenant soudainement un poids mort de chair et d’os.
Elle haleta, une grande inspiration paniquée, comme une noyée remontant à la surface après avoir passé trop longtemps dans les profondeurs. Ses yeux perdirent leur éclat surnaturel pour retrouver leur bleu électrique habituel, bien que voilé de confusion et de peur.
— Hécate… ? Sa voix était faible, humaine, tremblante. Elle s’accrocha au plastron du cyborg comme si c’était la seule chose solide dans l’univers.
— Je te tiens, répondit le cyborg, sa voix grave vibrant contre le corps de la jeune femme. Je te tiens. Tu es là. Tu es en vie.
Le moment de répit, cette bulle de calme retrouvée dans l’enfer, fut de courte durée. L’univers ne leur accordait jamais de pause.
Le sol trembla.
Ce n’était pas la réplique sismique de leur chute, ni l’effondrement lointain d’une structure. C’était localisé. Précis. Quelque chose bougeait sous la poussière de silicium, juste sous leurs pieds. Une vibration désagréable, organique, qui remontait le long des jambes d’Hécate.
Hécate releva la tête, ses capteurs auditifs amplifiant un son de grattement multiple, rythmé, qui venait de partout à la fois. Scritch. Scritch. Scritch. C’était le son de milliers de pattes dures frottant contre le métal et la pierre.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Lilith, essayant de focaliser son regard encore trouble sur les ombres mouvantes. Elle sentait la tension dans le corps d’Hécate, le raidissement des muscles artificiels.
Des monticules de poussière éclatèrent tout autour d’elles, comme des furoncles géants qui perçaient la peau de la terre.
Des créatures émergèrent. Elles n’avaient rien de commun avec les rats de la surface, ni même avec les horreurs mutantes des laboratoires. C’étaient des formes de vie endogènes à cet écosystème de cauchemar. C’étaient des insectoïdes de la taille de loups, avec des carapaces segmentées faites de plaques de métal rouillé, de pierre et de vieux composants électroniques qu’ils avaient assimilés. Ils n’avaient pas d’yeux, l’évolution les ayant jugés inutiles dans ces ténèbres éternelles, juste des antennes frémissantes qui goûtaient l’air. Leurs gueules étaient des cauchemars circulaires, remplies de rangées concentriques de broyeurs rotatifs conçus pour manger la roche… et le métal.
— Lithophages, analysa Hécate, son instinct de combat prenant le dessus sur la douleur et l’épuisement. La base de données tactique de son HUD, fonctionnant au ralenti, identifia les menaces potentielles. Ils mangent les minéraux. Ils recyclent les déchets de ce monde. Et je suis faite de minéraux.
Les créatures, aveugles mais sensibles aux vibrations et aux champs magnétiques, tournèrent leurs gueules béantes vers Hécate. L’odeur de son fluide hydraulique qui fuyait et la signature thermique intense de son réacteur endommagé étaient pour eux comme l’odeur du sang frais pour un banc de requins affamés. Elle était un festin de métaux rares et d’énergie pure.
Il y en avait une douzaine qui sortaient du sol. Puis vingt. Puis cinquante. Le bruit de leurs mandibules claquant et de leurs pattes griffant le sol remplissait l’air, une cacophonie de faim mécanique.
Hécate lâcha Lilith doucement contre la colonne, s’assurant qu’elle était en sécurité, le dos protégé par la structure antique.
— Reste là. Essaie de redémarrer tes systèmes offensifs. J’ai besoin de tes flingues, Lilith. Vite.
Hécate se dressa, seule face à la horde qui l’encerclait. Sa hache n’avait plus d’énergie plasma, la lame était froide et sombre. Ses canons d’épaule étaient vides, leurs chargeurs épuisés dans les batailles successives. Elle ne pouvait compter que sur sa force brute, ses griffes monomoléculaires, et la rage froide qui brûlait dans son noyau, cette volonté indomptable qui l’avait gardée en vie quand tout le reste avait échoué.
Le premier Lithophage bondit, une masse de chitine et de rouille propulsée par des pattes arrière puissantes. Hécate ne recula pas. Elle l’attrapa au vol d’une main, ses servos gémissant, et d’une pression hydraulique de deux tonnes, elle broya sa carapace. Le bruit fut écœurant, comme de la pierre qui éclate mêlée à du métal qui se déchire. Un fluide noirâtre et corrosif gicla sur son armure, sifflant au contact. Elle jeta la carcasse tressaillante vers les autres, un défi silencieux.
— Venez, gronda-t-elle, sa voix amplifiée résonnant comme un glas dans la nécropole. Venez vous casser les dents. Je suis faite d’un métal que vous ne pouvez pas digérer.
Dans les ténèbres des Abysses, loin de toute lumière, le premier combat pour leur survie commençait. Et cette fois, il n’y avait nulle part où fuir, aucun ciel vers lequel s’envoler. Il n’y avait que la poussière, les monstres, et la volonté de fer de deux femmes qui refusaient de mourir.
La première vague de Lithophages s’écrasa sur Hécate comme une déferlante de chitine et de rouille, une marée vivante qui cherchait à submerger le rocher qu’elle était devenue. Elle ne recula pas. Elle ancra son pied valide dans la poussière de silicium, ses talons s’enfonçant jusqu’au sol dur sous-jacent, et transforma son corps en forteresse assiégée.
Le combat n’avait rien de l’élégance martiale qu’elle avait apprise dans les académies de Genetech, ni de la précision chirurgicale des simulations tactiques. C’était une bagarre de rue, brutale, sale et désespérée, menée dans le noir complet contre des créatures qui ne connaissaient ni la peur ni la douleur. Hécate attrapa le premier assaillant qui bondissait vers son visage. Ses gantelets se refermèrent sur la mandibule inférieure de la créature, et dans un mouvement de torsion violent assisté par ses rotateurs de poignet, elle l’arracha dans un craquement sec qui résonna comme un coup de feu. Le sang noir et visqueux de l’insecte gicla sur sa visière brisée, mais elle n’y prêta pas attention. Elle utilisa le corps convulsant de la créature comme une massue improvisée, un fléau de chair et de carapace, pour en frapper deux autres qui tentaient de contourner son flanc exposé. Les carapaces s’entrechoquèrent dans un bruit de poterie brisée.
Mais ils étaient rapides. Trop rapides pour ses servomoteurs endommagés qui accumulaient du retard à chaque commande neurale. Pour chaque Lithophage qu’elle broyait, deux autres sortaient des ombres, attirés par le vacarme et les effluves chimiques du combat.
Un Lithophage, plus petit et plus agile que les autres, une variante conçue pour se faufiler dans les fissures de la roche, profita d’une ouverture. Il se glissa sous sa garde alors qu’elle levait les bras pour parer une attaque haute. Ses dents rotatives, des disques de diamant industriel conçus pour broyer le minerai brut, trouvèrent la faille dans son genou droit, déjà blessé par la balle perforante de Lilith plus tôt dans la soirée.
Le métal hurla. C’était un son insupportable, le cri de l’alliage déchiré. Hécate sentit les dents mordre à travers les couches de protection, sciant les câbles, broyant les joints, pour finalement atteindre le faisceau de nerfs synthétiques. La douleur ne fut pas une information distante affichée sur un écran de contrôle ; ce fut un éclair blanc, absolu, qui traversa son système nerveux et fit grésiller sa vision.
Elle rugit, un son animal amplifié par ses haut-parleurs, et l’arracha de sa jambe. Elle la jeta au loin, mais le mal était fait. Deux autres prirent sa place instantanément. Ils grimpaient sur elle, leurs pattes griffues cherchant les joints de son armure, les optiques de son casque, les points faibles de son cou. Ils étaient comme des piranhas terrestres, dévorant le géant morceau par morceau, cherchant la viande tendre sous la coquille dure.
< Alerte : Intégrité structurelle jambe droite à 60%. Fuite de liquide de refroidissement. Surchauffe du noyau. >
Les messages d’erreur s’empilaient, obscurcissant son champ de vision déjà limité. Hécate commença à perdre l’équilibre. Sa jambe droite se dérobait, incapable de supporter la charge dynamique du combat. Si elle tombait, elle ne se relèverait pas. Elle serait ensevelie sous cette masse grouillante, démantelée pièce par pièce alors qu’elle serait encore consciente. Et Lilith, toujours adossée à la colonne derrière elle, vulnérable et perdue dans sa transe, serait le prochain repas.
Cette pensée lui redonna une seconde de lucidité au milieu de la fureur.
— Lilith ! aboya Hécate, écrasant un crâne insectoïde d’un coup de tête brutal, utilisant son propre casque comme un marteau. Réveille-toi ou meurs !
Lilith entendait les cris d’Hécate, mais ils lui parvenaient déformés, lointains, comme à travers une épaisse couche d’eau ou une interférence radio statique. Son esprit était ailleurs, flottant dans une dimension superposée à la réalité matérielle.
Depuis la mise à jour massive reçue dans le Sanctuaire, sa perception du monde avait fondamentalement changé. Ses implants oculaires ne se contentaient plus de superposer des informations tactiques sur sa rétine. Ils ne voyaient plus seulement les objets physiques ou les flux de données classiques du réseau. Elle voyait la structure. Elle voyait l’architecture cachée de l’univers.
Tout autour d’elle, la réalité semblait être tissée de fils lumineux, une tapisserie infiniment complexe de géométrie sacrée et de code mathématique. Les colonnes noires de la nécropole n’étaient pas de la pierre inerte, mais des condensateurs d’énergie fossilisés, des batteries géantes qui contenaient encore une charge résiduelle infime, pulsant comme un cœur au ralenti. La poussière au sol n’était pas de la saleté, c’était un médium conducteur, un circuit imprimé en attente d’un signal.
Et les créatures…
Elle posa son regard sur la horde qui submergeait Hécate. Là où elle aurait dû voir des monstres terrifiants, des mandibules et des griffes, elle vit des machines biologiques imparfaites. Elle vit leur « code source ». C’était un script primitif, écrit dans une bio-langue ancienne et redondante. Une boucle impérative simple clignotait au-dessus de chaque entité : Chercher. Manger. Répéter.
Mais il y avait autre chose. Une couche plus profonde. Ces créatures n’étaient pas naturelles, ni totalement sauvages. Elles étaient connectées à une fréquence basse, un réseau local souterrain qui les guidait comme un chef d’orchestre invisible. Elles étaient des drones. Elles étaient des périphériques connectés à un serveur central endormi.
Et si c’était du code, alors cela pouvait être réécrit.
Lilith ferma les yeux, puis les rouvrit. Ses iris bleus virèrent à l’or liquide, illuminant l’obscurité d’une lueur divine. Les protocoles « Technomancie Offensive » qu’elle avait reçus s’activèrent dans son cortex. Ce n’était pas du piratage tel qu’elle le connaissait, avec des claviers, des brise-glaces et des contre-mesures. C’était de l’autorité. C’était le droit divin de l’administrateur système.
Elle leva la main. Elle ne tenait pas de pistolet. Elle n’en avait pas besoin. Dans cette nouvelle vision du monde, une arme à feu était un outil grossier, une pierre taillée comparée à un laser.
Mais l’autorité avait un prix. Dès qu’elle commença à manipuler les fils de la réalité, une douleur aiguë, brûlante, s’alluma à la base de sa nuque. Son implant neural chauffait à blanc. Elle sentit le goût du cuivre dans sa bouche et une pression intolérable derrière ses yeux. La magie n’était pas gratuite ; elle consommait son propre corps comme du carburant.
Elle visualisa le code des créatures, ces lignes vertes et rouges qui définissaient leur existence. Elle tendit ses doigts virtuels, tissés de mana et de volonté, et saisit leurs algorithmes moteurs directement dans l’éther.
Ses mains physiques se mirent à trembler violemment. La peau autour de ses prises jack commença à fumer, dégageant une odeur de chair roussie. Elle sentit ses propres nerfs crépiter, menaçant de lâcher sous la charge massive de données qu’elle imposait à son cerveau biologique.
Hécate sentait la fin approcher. Un Lithophage particulièrement massif avait réussi à percer son gorgerin, ses dents rotatives crissant à quelques centimètres de sa gorge. Elle sentait l’haleine fétide de la créature, une odeur de soufre et de métal digéré. Ses bras étaient bloqués par deux autres assaillants. Elle n’avait plus la force de le repousser. Son réacteur hoquetait, incapable de fournir la puissance nécessaire pour une surcharge défensive.
Soudain, un son déchira l’air. Pas une explosion, mais une dissonance. Un crissement numérique si aigu, si pur, qu’il fit vibrer les dents d’Hécate et grésiller ses capteurs auditifs. C’était le son de la réalité qui se déchirait.
Les Lithophages se figèrent. Tous en même temps. Comme une vidéo mise en pause.
Leurs mandibules s’arrêtèrent de tourner. Leurs corps se raidirent, pris de spasmes violents, leurs pattes griffant le vide sans but. Le silence tomba brutalement sur la caverne, seulement troublé par le bourdonnement électrique qui montait en intensité.
Hécate profita de l’instant de stupeur pour arracher celui qui la menaçait et le jeter au loin. Elle se tourna vers Lilith, cherchant la source de ce miracle.
La hackeuse était debout. Elle flottait à quelques centimètres du sol, ses cheveux défiant la gravité, soulevés par un vent électrostatique invisible. Elle était auréolée d’une couronne d’arcs électriques dorés qui crépitaient autour de sa tête comme un halo de sainte cybernétique. Ses mains dessinaient des formes complexes dans l’air, des mudras de code, et à chaque mouvement, la réalité semblait se plier à sa volonté, laissant des traînées de lumière persistante dans l’obscurité.
Mais son visage était un masque d’agonie. Du sang coulait librement de ses oreilles et de ses yeux, traçant des larmes carmin sur ses joues pâles.
— COMMANDE : DESACTIVATION, prononça Lilith.
Sa voix était double, superposée à celle de l’IA du Sanctuaire, une voix qui n’appartenait pas à une seule femme mais à une légion. Ce n’était pas une demande. C’était un arrêt d’exécution.
Elle referma son poing.
L’effet fut immédiat et terrifiant. Les cinquante Lithophages qui les encerclaient explosèrent de l’intérieur. Pas une explosion de feu chimique, mais une surcharge catastrophique de leurs propres systèmes nerveux. Leurs cœurs éclatèrent sous la pression d’un signal fantôme, leurs cerveaux fondirent instantanément, et leurs carapaces se fissurèrent sous la pression interne des fluides en ébullition. Ils tombèrent tous ensemble, comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils, une masse inerte de chair fumante et de métal brisé s’effondrant dans la poussière de silicium.
Le calme revint, lourd et absolu.
Lilith retomba au sol, l’aura dorée se dissipant instantanément comme une bougie soufflée. Elle s’effondra, son corps secoué de convulsions violentes, comme si elle venait de toucher un câble à haute tension. Elle hurla en silence, sa bouche ouverte sur un cri qui ne sortait pas, ses muscles tétanisés par le contrecoup neural.
Hécate se précipita vers elle, traînant sa jambe broyée, ignorant sa propre douleur pour rejoindre sa compagne.
— Lilith !
Le contact du métal froid de l’armure contre la peau brûlante de Lilith sembla la ramener à la réalité, mais la hackeuse restait prostrée, haletante, trempée de sueur froide.
— Qu’est-ce que tu as fait ? demanda Hécate, regardant le carnage silencieux autour d’elles, puis l’état déplorable de son alliée. Elle avait vu des armes de destruction massive, mais elle n’avait jamais vu une telle domination… ni un tel prix à payer.
Lilith leva vers elle un visage pâle, ses veines pulsant encore d’une lueur résiduelle maladive sous la peau translucide. Ses yeux, redevenus bleus, étaient injectés de sang.
— Je les ai éteints… Hécate. J’ai réécrit leur firmware et leurs gènes. Elle regarda ses mains tremblantes, couvertes de micro-brûlures électriques. Mais… ça m’a traversée. J’ai senti chaque mort. J’ai senti leur système s’éteindre comme si c’était le mien.
La victoire était totale, mais le coût était dévastateur. Lilith était en état de choc métabolique, ses réserves de glucose et d’énergie siphonnées par l’effort magique colossal. Ses implants fumaient encore légèrement. Hécate, elle, fuyait de l’huile et du sang. Son système d’auto-réparation était HS, et son armure était une ruine de métal tordu et de plaques manquantes.
— On ne peut pas rester ici, dit Hécate, scannant les ténèbres avec son unique œil valide. L’odeur des morts va attirer d’autres choses, des charognards plus gros, plus profonds. Et tu as besoin de repos avant que ton cerveau ne fonde.
Elle ramassa sa hache et la fixa magnétiquement dans son dos avec un cliquetis sourd. Elle se pencha, ignorant la douleur fulgurante dans son genou, et passa le bras de Lilith autour de son cou blindé.
— Aide-moi à marcher. Je suis ta force, tu es mes yeux.
Elles avancèrent péniblement à travers la nécropole des géants. Le paysage était monotone et terrifiant : des colonnes noires à perte de vue qui soutenaient le plafond invisible, des montagnes de débris technologiques fossilisés, et ce silence pesant qui semblait avoir une masse physique, appuyant sur leurs épaules. L’air était sec, chargé de poussière statique qui collait à la gorge.
Lilith, bien qu’épuisée, guidait Hécate. Sa nouvelle perception fonctionnait comme un radar passif, lui permettant de « voir » les zones de danger invisibles à l’œil nu : des poches de gaz toxique qui stagnaient dans les creux, des sols instables prêts à s’effondrer dans des abîmes plus profonds, des résidus de magie corruptrice qui suintaient des ruines.
— À gauche, murmurait-elle, sa voix pâteuse, luttant pour rester consciente. Ne marche pas sur cette dalle, elle cache un vide structurel. Contourne par le pilier.
Elles étaient deux épaves, l’une physique, l’autre mentale, se soutenant mutuellement dans le noir absolu. C’était l’incarnation la plus pure de leur lien : sans l’autre, aucune ne survivrait dix minutes dans cet enfer. Hécate portait le poids, Lilith portait la lumière, mais la lumière brûlait la porteur.
Après une heure de marche – qui leur sembla durer des jours tant chaque mètre gagné était une victoire sur la douleur – Lilith s’arrêta. Elle leva une main tremblante et pointa une structure massive à moitié encastrée dans la paroi de la caverne, là où les colonnes laissaient place à la roche brute.
Cela ressemblait à une tête de forage titanesque, abandonnée là depuis des millénaires, ou peut-être à la proue d’un navire souterrain. Le métal était inconnu, noir et irisé, insensible à la rouille et à la décrépitude qui rongeaient le reste de la nécropole. Il semblait absorber les ombres.
— Là, dit Lilith. Je sens une source d’énergie résiduelle. C’est propre. Et c’est blindé contre les signatures biologiques. Rien ne peut nous sentir à l’intérieur.
Hécate s’approcha de ce qui semblait être un sas circulaire. Il n’y avait pas de poignée, pas de clavier, aucune interface visible. Juste une surface lisse et impénétrable.
— Comment on entre ? demanda le cyborg, sentant ses forces l’abandonner rapidement.
Lilith se détacha doucement d’Hécate, manquant de tomber, et posa sa main nue sur le métal froid.
— On demande poliment.
Elle ferma les yeux, puisant dans ses dernières réserves pour envoyer une impulsion de Technomancie – non pas une attaque, mais une clé universelle faite de pure intention, un signal d’identification crypté dans le langage des Fondateurs. Une goutte de sang perla de son nez, tombant sur le métal immaculé.
Le métal vibra, un bourdonnement grave qui résonna dans leurs os. Une ligne de lumière ambre apparut au centre du sas, divisant le cercle parfait, et les portes coulissèrent dans un silence parfait, révélant un intérieur pressurisé, épargné par le temps.
Elles entrèrent, trébuchant presque.
L’intérieur était petit, fonctionnel, spartiate. C’était une capsule de survie pour les ouvriers ou les gardiens qui avaient bâti cet endroit, il y a des éons. Il y avait des couchettes moulées dans les murs, des consoles éteintes au design épuré, et une atmosphère sèche et stérile qui sentait l’air recyclé depuis des millénaires. C’était l’odeur de la sécurité.
Hécate déposa Lilith sur l’une des couchettes avec autant de douceur que ses bras tremblants le permettaient, puis elle s’adossa lourdement contre la paroi opposée, glissant jusqu’au sol dans un grincement de métal fatigué. Sa jambe droite ne répondait plus du tout, figée dans une position grotesque.
La porte se referma doucement, le joint d’étanchéité s’activant avec un pschhh rassurant, les isolant enfin des horreurs du dehors. Le silence ici n’était pas menaçant ; il était protecteur.
— On est en sécurité ? demanda Hécate, sa voix faible, ses voyants d’alerte passant un à un à l’orange sombre.
Lilith regarda le plafond bas de la capsule. Des glyphes s’illuminaient doucement d’une lumière chaude, répondant à sa présence, reconnaissant son autorité.
— Pour l’instant. Cette capsule… elle a été construite pour résister à la fin du monde. Elle tiendra.
Hécate laissa tomber sa tête en arrière contre le mur, fermant son œil valide, savourant l’absence de douleur immédiate.
— Bien. Parce que j’ai l’impression que c’est exactement ce qui nous attend là-haut.
Elles étaient vivantes. Blessées, perdues au fond de l’univers, traquées par des dieux oubliés et par Keres, le destructeur envoyé par Genetech, mais vivantes. Et pour la première fois, Lilith sentit non pas la peur, mais une puissance nouvelle couler dans ses veines, une rivière d’or qui remplaçait son sang. La magie des étoiles ne l’avait pas seulement changée ; elle l’avait armée. Mais elle savait désormais que chaque balle tirée par cette arme lui coûterait un peu de son humanité.
— Hécate, chuchota-t-elle dans le noir, tournant la tête vers la silhouette massive de sa compagne. Je crois que je peux te réparer. Vraiment te réparer. Pas avec des outils, pas avec des pièces de rechange que nous n’avons pas… mais avec ça.
Elle leva sa main, où des arcs dorés dansaient faiblement entre ses doigts, illuminant son visage tiré d’une lueur d’espoir terrifiant.
Hécate rouvrit son œil rouge, fixant l’énergie pure qui créptait au bout des doigts de la hackeuse.
— Alors fais-le, répondit-elle. Fais de moi un monstre capable de tuer Keres. Fais de moi l’arme finale.
L’éclairage d’urgence de la capsule Titan baignait l’habitacle d’une lumière ambre, projetant des ombres longues et dures sur les parois de métal irisé qui semblaient absorber le silence millénaire. Hécate était étendue sur la couchette centrale, une dalle de bio-plastique intelligent qui s’était moulée à sa forme massive pour tenter de stabiliser son châssis.
Elle ne bougeait plus. Pour la première fois depuis sa création dans les laboratoires sanglants de Genetech, ses ventilateurs de refroidissement s’étaient tus, plongeant la pièce dans un calme artificiel inquiétant. Seul le bip irrégulier et faible de son noyau d’alimentation indiquait qu’elle n’était pas encore une épave inerte, un simple tas de ferraille coûteuse. Son corps, autrefois symbole de puissance imparable, ressemblait maintenant à une cathédrale bombardée, ses vitraux brisés et ses murs éventrés.
Lilith se tenait au-dessus d’elle, les mains en suspension au-dessus du corps brisé, ses doigts effleurant presque les plaques de céramite froides. Elle ne touchait pas le métal ; elle « lisait » les champs magnétiques et les flux résiduels qui s’échappaient des blessures du cyborg. Sa vision augmentée décomposait l’armure couche par couche, révélant l’ampleur du désastre.
— C’est pire que ce que je pensais, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour Hécate.
Via sa nouvelle vision technomancienne, les dégâts n’apparaissaient pas comme de simples pannes mécaniques, mais comme des déchirures dans le tissu même de la réalité du cyborg. Le genou droit d’Hécate n’était pas seulement cassé ; l’intégrité moléculaire de l’alliage avait été compromise par la morsure des Lithophages. Une nécrose technologique, noire et pulsante, se propageait le long du fémur synthétique, rongeant les circuits sains comme une gangrène accélérée. Son réacteur fuyait des radiations bêta à un rythme alarmant, contaminant lentement les tissus biologiques d’Hécate qui baignaient déjà dans un cocktail de toxines de fatigue.
— Hécate, appela doucement Lilith, posant une main légère sur l’épaule valide de sa compagne. Tu m’entends ?
L’œil valide du casque s’ouvrit avec un déclic audible, le diaphragme de l’objectif se contractant lentement pour faire la mise au point sur le visage inquiet de la hackeuse. La lumière rouge de son optique était faible, vacillante.
— Statut… critique, grésilla sa voix, le synthétiseur vocal peinant à moduler les fréquences. Mes protocoles d’auto-réparation sont hors ligne. Je ne peux pas bouger. Je suis… un poids mort. Laisse-moi ici, Lilith.
— Non, trancha Lilith avec une férocité qui surprit même l’IA silencieuse dans son esprit. Elle se tourna vers une console encastrée dans le mur du fond, dont les glyphes s’étaient illuminés à leur arrivée. Tu es le châssis. Je suis l’ingénieur. Et cet endroit… ce n’est pas un tombeau. C’est une forge.
Lilith s’approcha de la paroi du bunker. Elle sentait une résonance derrière le panneau lisse, une vibration qui appelait son propre sang infusé de magie. C’était une signature énergétique qui ressemblait à celle du Cube Noir, mais sous une forme brute, primale, non raffinée par des millénaires de cryptage.
— Ouvre-toi, commanda-t-elle, injectant une impulsion de code doré directement dans le mécanisme de verrouillage par la simple imposition des mains.
Le panneau glissa sans un bruit, révélant un compartiment de stockage hermétique, préservé du temps. À l’intérieur, suspendus dans un champ de stase bleu pâle, flottaient trois cylindres de verre renforcé. Ils contenaient une substance visqueuse, d’un noir d’encre si profond qu’il semblait absorber la lumière ambiante, créant des trous dans l’espace visuel.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Hécate, tournant péniblement la tête, le servomoteur de son cou protestant par un grincement aigu.
Lilith prit l’un des cylindres. Il était incroyablement lourd, dense comme une étoile à neutrons. Elle sentit le froid traverser le verre, un froid qui brûlait.
— Les archives de l’IA du Sanctuaire appellent ça de la « Matière Programmable de Classe Oméga », expliqua Lilith, fascinée, faisant tourner le liquide dans le tube. C’est… de la nanotechnologie fluide. Mais pas celle de Genetech, pas celle des hommes. Celle-ci est vivante. Elle répond à la pensée, à l’intention. C’est le sang des Titans.
Elle revint vers Hécate, le cylindre serré contre sa poitrine.
— Je ne peux pas te réparer avec des pièces de rechange, Hécate. Je n’ai ni soudeur, ni vérins de rechange, ni câbles polymères. Je dois remplacer tes parties endommagées par ça.
Hécate regarda le liquide noir qui tourbillonnait dans le cylindre comme s’il avait sa propre conscience, formant des spirales hypnotiques qui semblaient la regarder en retour.
— Ça va me changer, dit-elle. Ce n’était pas une question, mais un constat froid.
— Oui. Ça va intégrer la technologie des Anciens à ton système. Tu ne seras plus seulement un cyborg humain rafistolé. Tu seras une hybride. Tu seras quelque chose de nouveau. Lilith posa une main sur le front métallique d’Hécate, ses yeux bleus plongeant dans l’optique rouge. Tu me fais confiance ?
Hécate ferma son œil, écoutant le bruit de son propre réacteur mourant. Elle n’avait rien à perdre, sauf une vie de servitude et de douleur.
— Fais-le. Je préfère être un monstre vivant qu’un héros mort.
Lilith Commença à enlever les pièces de l’armure, pièce après pièce puis déboucha le cylindre. L’odeur qui s’en échappa n’était pas chimique ; elle ressemblait à l’ozone après un orage d’été violent, mêlée à une senteur métallique ancienne, comme du sang sur une épée de bronze.
Elle versa le liquide noir directement sur la jambe broyée d’Hécate, là où le métal était tordu et la chair exposée.
La réaction fut immédiate et violente.
La matière noire ne coula pas comme de l’eau. Elle sauta sur le métal endommagé comme une bête affamée. Elle s’infiltra dans les fissures microscopiques, dévorant la rouille, dissolvant les câbles morts, consommant les tissus nécrosés. Elle bouillonnait, sifflait, dégageant une fumée violette.
Hécate hurla.
Ses capteurs de douleur, qu’elle pensait avoir désactivés ou brûlés, s’allumèrent tous en même temps au niveau rouge maximal. Ce n’était pas une réparation ; c’était une invasion. La matière noire ne se contentait pas de colmater les brèches ; elle pénétrait son système nerveux, remontant le long de ses fibres myomères, cherchant à fusionner avec son interface biologique, réécrivant son code génétique et numérique à la volée. C’était comme si on versait du plomb en fusion directement dans sa moelle épinière.
— Concentre-toi sur ma voix ! cria Lilith pour couvrir les cris du cyborg.
La hackeuse plongea ses mains nues dans la masse noire bouillonnante qui recouvrait la jambe d’Hécate. Elle ne craignait pas la brûlure ; elle l’accueillait.
Elle ferma les yeux et entra en transe, ses implants s’illuminant sous sa peau. Elle ne voyait plus la chair et le métal, ni le sang et l’huile. Elle voyait le code. Elle voyait la structure sous-jacente de la réalité.
Elle vit la matière noire essayer de consommer Hécate, une force chaotique sans direction, une tempête de nanites cherchant une forme à copier. Elle devait être le guide. Elle devait être le processeur qui donne l’ordre au chaos. Mais pour ordonner le chaos, il fallait lui donner une part de soi-même.
< Commande : Restructuration corporelle. >
< Modèle : Anatomie Praetorian-X optimisée. >
< Variable : Magie. >
Lilith tissa sa volonté dans la matière, ses doigts virtuels manipulant les atomes comme de l’argile. Elle força le liquide noir à se solidifier, à imiter la forme des os, des muscles, des pistons, mais en les améliorant. Elle utilisa sa propre énergie magique comme liant, infusant son mana dans l’alliage froid.
La douleur était atroce. À chaque fois qu’elle connectait un circuit, elle sentait une partie de sa propre vitalité être aspirée par le vide de la matière noire. Ses mains devenaient froides, glaciales, comme si la mort remontait le long de ses bras. Ses veines noircissaient sous la peau, visibles à l’œil nu, pulsant d’un rythme toxique.
Des veines d’or apparurent dans la masse noire sur le corps d’Hécate, pulsant au rythme du cœur de Lilith, traçant des chemins de lumière à travers le nouveau membre qui prenait forme. C’était une transfusion d’âme.
Le processus dura des heures, ou peut-être des secondes, le temps n’ayant plus de sens dans la bulle de transe. Lilith travailla sur chaque blessure, chaque partie du corps, sacrifiant un peu plus d’elle-même à chaque réparation. Elle fusionna le corps cybernétique et l’armure en les réparants, tissant des capteurs capables de voir non seulement le spectre lumineux, mais aussi les flux de magie et les intentions.
Pour Hécate, c’était une agonie transcendante. Elle sentait son corps être déconstruit et reconstruit, cellule par cellule, bit par bit. Elle sentait l’esprit de Lilith à l’intérieur de ses propres circuits, une présence chaude et lumineuse qui guidait la douleur, la transformant en puissance brute. Mais elle sentait aussi la fatigue de Lilith, son épuisement mortel, comme un écho dans son propre système.
Au plus fort de la fusion, elle vit des souvenirs qui n’étaient pas les siens. Des flashs de mémoire stockés dans la matière noire. Des visions de guerres anciennes menées par des géants de métal noir contre des horreurs cosmiques venues du ciel. Elle vit des cités de cristal brûler, elle entendit le chant de mort des étoiles. Elle comprit que la matière qu’on lui greffait avait une mémoire, une histoire, et qu’elle en devenait l’héritière.
Soudain, la douleur cessa, coupée net comme un fil.
Une sensation de puissance brute, illimitée, inonda son noyau. Son réacteur, qui fuyait quelques instants plus tôt, ronronnait maintenant avec une efficacité grandement améliorée, alimenté par une source d’énergie hybride inconnue : la fusion froide stabilisée par le mana ambiant des Abysses.
Hécate se redressa sur la couchette.
Elle ne grinça pas. Il n’y eut aucun bruit mécanique, aucun sifflement hydraulique. Ses mouvements étaient fluides, silencieux, organiques, comme ceux d’un grand félin.
Elle regarda son corps. Elle était devenue une peau d’obsidienne mate, lisse et parfaite, qui semblait absorber la lumière et la chaleur. Des veines dorées, semblables à la technique du Kintsugi dont Lilith avait parlé plus tôt – l’art de sublimer les brisures – parcouraient son corps là où elle avait été touchée, là où son ancienne armure avait été brisée, brillant doucement d’une lueur interne.
Elle leva sa main droite. Les griffes sortirent. Elles n’étaient plus en acier gris. Elles étaient faites d’énergie pure, solidifiée, d’un noir profond bordé de violet, vibrant à une fréquence qui faisait pleurer l’air autour d’elles. Elle se sentait plus grande, plus libre dans un nouveau corps débarrassée de son ancienne armure mais fusionnée avec.
Lilith était effondrée sur le sol, épuisée, sa peau pâle couverte de sueur, ses cheveux collés à son front. Ses mains étaient tachées de noir, comme des ecchymoses profondes qui ne partiraient pas. Elle tremblait de froid, bien que l’air du bunker soit tempéré. Hécate descendit de la couchette et s’agenouilla près d’elle. Le mouvement était d’une grâce prédatrice terrifiante et provoqua un frisson chez Lilith.
— Lilith ? Sa voix avait changé. Elle n’était plus synthétique et plate. Elle était plus profonde, résonnante, avec une harmonie subtile qui vibrait dans l’air et dans les os, une voix qui commandait l’attention.
Lilith ouvrit les yeux péniblement. Elle sourit faiblement en voyant son œuvre se pencher sur elle, mais son regard était voilé, distant.
— Tu es… magnifique, souffla-t-elle, fascinée par les reflets dorés sur l’obsidienne. Une œuvre d’art létale. Mais je me sens… vide. Comme si j’avais laissé un morceau de moi à l’intérieur.
Hécate prit délicatement Lilith dans ses bras pour la remettre sur la couchette. Sa force était colossale – elle sentait qu’elle pourrait broyer la roche nue d’une simple pression, qu’elle pourrait tordre les poutres du bunker comme du papier – mais son contrôle était absolu, infiniment précis.
— Je ne sens plus le poids, dit Hécate, regardant ses mains nouvelles, fascinée. Je ne sens plus… la limite. Mon corps ne résiste plus à mon esprit. Mais c’est grâce à toi. Je porte ta force maintenant. Le corps d’Hécate avait grandi en proportion de l’ancienne armure. Sa nouvelle peau si tant est qu’on pouvait l’appeler comme ça alternait entre différentes teintes passant du noir au blanc. Elle dépassait maintenant Lilith de deux têtes et ses muscles bien proportionnés avaient grossi. Elle n’aurait plus jamais besoind ‘armure externe, elle était à la fois cyborg et armure.
Elle se tourna vers un panneau de métal épais de dix centimètres qui servait de cloison interne de renfort. Sans élan, sans effort apparent, elle frappa.
Son poing traversa le métal comme s’il s’agissait d’eau ou de fumée. Pas de choc, pas de bruit d’impact, pas de résistance. La matière noire de son bras avait vibré à une fréquence qui avait déstabilisé la structure atomique de la cloison au moment du contact, permettant à la matière de passer à travers la matière.
— Technomancie physique, expliqua Lilith d’une voix faible, se redressant sur un coude, grimaçant de douleur. Ton corps est maintenant un conduit. Tu peux altérer la densité de la matière que tu touches. Tu es une phaseuse.
Une alarme douce, presque musicale, retentit dans le bunker, brisant leur émerveillement. Une des consoles, réactivée par la présence de la signature énergétique massive d’Hécate, s’alluma, projetant une lumière bleue dans la pièce.
Un écran holographique flotta dans l’air, affichant un texte dans une langue ancienne faite de géométrie complexe, que l’implant de Lilith traduisit instantanément en caractères latins sur sa rétine.
< UNITÉ DE COMBAT « NEMESIS » RESTAURÉE. >
< NIVEAU D’ACCÈS : GARDIEN. >
< ARCHIVES DES ABYSSES : DÉVERROUILLÉES. >
Mais ce n’était pas le message le plus important. Une carte tactique s’afficha à côté du texte. Elle montrait les souterrains en trois dimensions, un labyrinthe complexe de tunnels et de cavités.
Un point rouge clignotait, descendant rapidement des niveaux supérieurs, traversant la roche et les défenses anciennes comme s’ils n’existaient pas, laissant une traînée de corruption derrière lui.
— Keres, grogna Hécate. Son nom avait un goût de cendre et de sang dans sa bouche. L’image de l’inquisiteur noir se superposa à la carte.
— Il nous a suivies, dit Lilith, analysant la trajectoire avec une froideur analytique. Et il n’est pas seul. Il a amené quelque chose avec lui. Une signature énergétique massive, instable. Il descend pour finir le travail.
Hécate serra les poings, les veines dorées de ses bras s’illuminant d’une intensité aveuglante, répondant à sa colère.
— Laisse-le venir. Je ne suis plus la machine qu’il a brisée là-haut. Je ne suis plus obsolète.
Lilith se leva, puisant dans ses dernières réserves pour se tenir droite, refusant de rester couchée face à la menace, même si ses jambes menaçaient de céder. Elle rechargea ses pistolets, dont les runes brillaient désormais plus fort, en résonance avec l’aura d’Hécate.
— Nous devons bouger. Ce bunker est une impasse tactique. Les archives disent qu’il y a une « Forge Céleste » plus bas, au cœur des Abysses. Si nous voulons vaincre Keres et ce qu’il a amené, nous devons comprendre ce que nous sommes devenues. Nous avons besoin de réponses, pas juste de puissance.
Hécate regarda la porte du sas. Elle se sentait prête. Pour la première fois de sa vie, elle ne se sentait pas comme une chose fabriquée en série, mais comme un être né, unique.
— Ouvre la porte, Lilith. Allons voir ce que ces Abysses ont d’autre à nous offrir.
Hécate se tenait devant la console principale du bunker, une dalle monolithique d’un noir mat qui semblait absorber non seulement la lumière, mais aussi le son ambiant. Depuis sa transformation et la fusion avec la matière noire, elle ne voyait plus l’objet comme un simple terminal informatique inerte. Sa nouvelle vision technomancienne, un don hybride de science et de sorcellerie, lui révélait les flux d’énergie qui parcouraient la matière : des rivières de données dorées figées dans le cristal, des veines de lumière liquide attendant une impulsion pour s’éveiller d’un sommeil de plusieurs éons.
— Connecte-toi, dit Hécate. Sa voix résonnait avec une autorité calme, une vibration subsonique qui fit trembler la poussière au sol et vibrer la cage thoracique de Lilith. Je servirai d’amplificateur. Mon noyau peut supporter la charge. Je suis devenue compatible.
— Je ne sais pas exactement ce que tu m’as fait petite hackeuse, je ne sais pas exactement ce que je suis, mais je suis sûre d’une chose, je suis tombée amoureuse de toi, déclara Hécate.
Lilith hocha la tête en tremblant et pleura, essuyant une mèche de cheveux collée par la sueur sur son front. Elle avait encore les traits tirés par l’effort titanesque de la reconstruction, et ses mains tremblaient encore des séquelles du rituel, mais ses yeux brillaient d’une curiosité vorace, cette soif de savoir qui l’avait toujours poussée vers le danger. Elle sortit un câble d’interface universel de son poignet, le connecteur cherchant avidement un port compatible sur la surface lisse.
Il n’y en avait pas. La technologie des Aethelgard ne s’encombrait pas de prises physiques grossières.
— Pas de ports physiques, constata Lilith, rangeant son câble avec un geste d’agacement. C’est de la transmission par induction quantique directe. Il faut toucher l’esprit de la machine.
Elle posa ses mains nues sur la console froide. Hécate s’approcha et posa ses mains massives, désormais gainées de matière noire vivante, sur les épaules frêles de Lilith.
Le contact fut électrique. La matière noire qui composait désormais l’armure d’Hécate s’anima, réagissant à la proximité du champ bio-électrique de la hackeuse. Des filaments liquides s’étendaient depuis les gantelets pour s’enrouler autour des avant-bras de Lilith, comme des lierres symbiotiques, pénétrant ses vêtements pour se connecter directement à ses ports dermiques, créant un pont neural direct et absolu.
Lilith grimaça. La connexion n’était pas douce. C’était une intrusion brutale. Elle sentit sa température corporelle grimper en flèche alors que son cerveau devenait le processeur d’une machine vieille d’un million d’années.
< Initialisation du Pont : Alpha-Oméga. >
< Source d’alimentation : Réacteur Hybride (Fusion/Mana). >
< Accès aux Archives : Autorisé. >
L’esprit de Lilith fut propulsé dans le système avec la violence d’un décollage atmosphérique. Ce n’était pas le cyberespace chaotique de l’humanité, fait de publicités agressives, de néons virtuels et de murs de feu corporatistes. C’était une bibliothèque. Une bibliothèque infinie, silencieuse, ordonnée selon une géométrie fractale parfaite où chaque angle contenait une infinité d’informations. C’était un espace sacré, froid et pur comme le vide entre les étoiles.
Lilith ne lisait pas les fichiers comme on lit un livre ; elle les vivait. Et Hécate, connectée à elle par le lien symbiotique, partageait l’expérience viscérale de chaque donnée. Mais là où Hécate absorbait l’information avec la froideur d’une machine, Lilith devait faire de la place dans son propre esprit. Elle sentait ses souvenirs d’enfance s’effacer, compressés et archivés dans un coin sombre de son cortex pour laisser place à l’immensité des données alien. C’était une lobotomie volontaire et temporaire.
Elles virent l’histoire de ce lieu défiler en accéléré, une chute vertigineuse à travers le temps profond.
Il y a des millions d’années, bien avant que l’humanité ne descende des arbres pour regarder le ciel avec peur, une civilisation stellaire était arrivée ici. Les Aethelgard aussi appelés les fondateurs. Ce n’étaient pas des dieux, bien que leurs actes puissent sembler divins aux yeux des mortels. C’étaient des ingénieurs d’un niveau technologique tel qu’il était indiscernable de la magie pure. Ils maîtrisaient la matière programmable, l’énergie du point zéro, et la manipulation de la trame même des âmes. Ils étaient des sculpteurs de réalité.
Elles virent la construction des souterrains sur cette planète isolée, pierre par pierre, circuit par circuit. Ce n’était pas une ville souterraine destinée à abriter une population. C’était une machine. Une machine planétaire.
Les colonnes torsadées qu’Hécate avait vues dans la nécropole étaient des bobines de refroidissement quantique. Les tunnels labyrinthiques étaient des circuits de dissipation thermique conçus pour évacuer l’excès d’entropie. Et la « Zone Morte »… ce lieu de silence absolu… c’était le cœur du réacteur. C’était la chambre de confinement.
— Pourquoi ? demanda la conscience de Lilith dans le flux de données, sa voix mentale résonnant dans l’immensité de la bibliothèque, teintée d’une douleur psychique croissante. Pourquoi construire une machine de la taille d’un continent sous la croûte terrestre d’une planète insignifiante ?
La réponse ne vint pas sous forme de mots, mais sous la forme d’une image terrifiante qui faillit briser leur connexion et griller les synapses de Lilith.
Une déchirure dans l’espace. Une plaie béante et infectée dans le tissu de la réalité, par laquelle s’infiltrait une obscurité vivante, affamée. L’Entropie Consciente. La « Grande Dévoration » faut de pouvoir la nommer correctement. Ce n’était pas une force naturelle ; c’était une anti-création, une volonté cosmique de ramener tout ce qui est complexe et ordonné au néant absolu.
Les Aethelgard ne pouvaient pas la tuer. L’Entropie ne peut pas mourir, car elle est la fin de toutes choses. Alors ils l’avaient piégée. Ils avaient sacrifié leurs propres corps pour devenir les ancres, et ils avaient utilisé la planète comme une cage, et les souterrains comme un verrou gravitationnel et magique pour maintenir la déchirure fermée, scellant l’horreur sous des kilomètres de roche et de sorcellerie.
— Nous sommes assis sur une bombe, réalisa Hécate, son esprit tactique traitant les implications avec une froideur militaire. Ce n’est pas une planète. C’est le couvercle d’une prison. Et nous marchons dessus sans savoir ce qui gratte en dessous.
Les archives changèrent de ton, devenant plus fragmentées, plus récentes. Elles montrèrent des images granuleuses, sales. Des humains. Des scientifiques en combinaison Hazmat portant le logo bleu et blanc de Genetech, descendant dans les ténèbres avec leurs foreuses et leur arrogance.
Ils n’avaient pas découvert les souterrains par hasard. Ils avaient trouvé des fragments de technologie Aethelgard en orbite lunaire et avaient suivi la trace énergétique jusqu’ici, guidés par la cupidité.
Mais Genetech n’avait rien compris. Aveuglés par le profit, ils pensaient que l’énergie qui suintait des profondeurs était une ressource exploitable, une sorte de pétrole mystique infini qui résoudrait la crise énergétique mondiale et leur donnerait le monopole absolu. Ils avaient commencé à forer. À percer le sarcophage sacré avec leurs outils grossiers.
— Ils sont en train de briser les scellés, comprit Lilith avec horreur, sentant la douleur de la machine planétaire comme si c’était la sienne. Le Projet Éveil… le Dr Sobeck… elle savait. Elle avait compris le danger. Elle essayait de créer des gardiens pour réparer les dégâts que Genetech allait inévitablement causer. Nous ne sommes pas des armes de conquête. Nous sommes des anticorps.
Hécate vit alors les schémas de Keres se superposer à la structure des Catacombes.
Le « Projet Keres » n’était pas conçu pour protéger. Il était l’antithèse du Projet Éveil. Il était conçu pour ouvrir. Son armure noire était gravée de runes inversées, des algorithmes de décryptage brutaux et corrosifs destinés à forcer les serrures des Aethelgard par la violence mathématique. Keres était une clé bélier vivante, un virus macroscopique envoyé pour infecter le système central.
— S’il atteint le Cœur, dit Hécate, sa voix mentale lourde de certitude, il ne va pas juste trouver de l’énergie. Il va libérer l’Entropie. Il va éteindre le soleil et tout ce qui vit sous sa lumière.
Lilith se concentra sur la structure actuelle des souterrains, cherchant désespérément une issue, un chemin vers le Cœur avant que Keres n’y parvienne. Sa vision se brouillait, des pixels morts apparaissant dans son champ de vision mental. Elle atteignait ses limites.
La carte holographique se déploya dans leurs esprits, un filaire lumineux complexe. C’était un dédale tridimensionnel d’une vertigineuse profondeur.
Trois points clés apparurent en surbrillance :
Le Bunker Titan (Vous êtes ici) : Niveau supérieur du complexe de confinement, une simple antichambre.
La Forge Céleste : Une usine automatisée située dix kilomètres plus bas, conçue pour créer des armes capables de blesser l’intangible, de trancher l’Entropie elle-même.
Le Puits des Âmes : Le point le plus bas. Le verrou final. Le centre de la toile. Là où Keres se dirigeait.
— Nous devons aller à la Forge, décida Hécate. Dans mon état actuel, même avec la mise à jour de matière noire, je ne peux pas vaincre Keres. Il est alimenté par l’énergie volée au Sanctuaire et protégé par les runes de Genetech. J’ai besoin d’une arme Aethelgard d’origine. J’ai besoin d’une arme tueuse de dieux.
— Le chemin est coupé, nota Lilith, analysant les routes avec frénésie. L’effondrement causé par notre chute depuis le Sanctuaire a bloqué les tunnels principaux. Les ascenseurs gravitiques sont hors service. Il ne reste qu’un passage.
Elle zooma sur une section de la carte marquée d’un glyphe rouge pulsant, une zone sombre et mal cartographiée qui semblait suinter sur le plan.
< SECTEUR : NECROPOLIS. STATUT : QUARANTAINE ABSOLUE. >
— Pourquoi quarantaine ? demanda Hécate.
— Parce que c’est là que les Aethelgard stockaient leurs échecs, répondit Lilith, frissonnant malgré la chaleur du lien neural. C’est la fosse commune des prototypes corrompus par l’Entropie lors des premières guerres. Des machines devenues folles. Des « Golems de Chair » qui ne meurent jamais vraiment.
Soudain, la connexion fut interrompue brutalement, comme si on avait coupé un câble à la hache.
Une alarme physique hurla dans le bunker, un son strident qui fit mal aux oreilles. Les lumières ambrées virèrent au rouge stroboscopique, transformant la pièce en scène de cauchemar clignotante.
< ALERTE PROXIMITÉ. TENTATIVE DE PIRATAGE EXTERNE. >
Lilith s’arracha de la console, haletante, du sang coulant de son nez, le contrecoup de la déconnexion brutale. Elle vacilla, se rattrapant à la console, sa vision remplie de neige statique pendant quelques secondes.
— Il est là. Keres. Il n’essaie pas d’entrer physiquement. Il pirate le système de survie du bunker. Il attaque l’environnement.
La température commença à chuter drastiquement, le givre se formant instantanément sur les parois métalliques. Les ventilateurs s’inversèrent, aspirant l’oxygène hors de la pièce. La gravité artificielle s’inversa par à-coups, envoyant des débris et des outils flotter dans l’air avant de les écraser au sol.
— Il veut nous faire sortir comme des rats qu’on enfume, grogna Hécate. Ses griffes d’obsidienne s’allongèrent spontanément, crépitant d’énergie violette, prêtes à déchirer ce qui viendrait.
Une voix résonna dans le bunker, transmise par les haut-parleurs piratés. Ce n’était pas la voix synthétique et froide de Keres qu’elles avaient entendue au Sanctuaire, mais une voix humaine, calme, cultivée, et d’autant plus terrifiante par sa politesse.
« Sujet Alpha. Sujet Oméga. Votre résistance est statistiquement insignifiante et consommatrice de temps. Ouvrez le sas, et je promets que votre désassemblage sera indolore et optimisé. Vos processeurs seront réutilisés pour la gloire de l’Humanité Future. Ne soyez pas égoïstes. »
— Va te faire foutre, hurla Lilith, sa peur se transformant en rage pure. Elle leva ses mains, et les serveurs autour d’elle s’allumèrent, répondant à sa colère, prêts à lancer une contre-attaque numérique suicidaire.
— Lilith, non ! avertit Hécate, posant sa main sur le bras de la hackeuse. Ne gaspille pas ton énergie contre son pare-feu. Il est trop fort sur ce terrain. Tu vas te griller les synapses pour rien. Ouvre le sas arrière. Celui qui mène à la nécropole.
— C’est du suicide, Hécate. Ce secteur est rempli de monstres millénaires qui n’ont pas mangé depuis l’aube des temps.
Hécate attrapa Lilith par l’épaule, la forçant à la regarder. Ses yeux violets brillaient d’une intensité féroce, inhumaine.
— Regarde-moi. Je suis un monstre millénaire maintenant. Je revendique ce territoire.
Lilith vit la détermination inébranlable de sa partenaire, cette certitude d’acier qui avait survécu à tout. Elle hocha la tête. Elle s’embrassèrent avant de partir, les lèvres d’Hécate avait un goût nouveau une sensation diffuse mais agréable, comme du métal chaud et liquide.
D’un geste de la main, elle envoya une impulsion de code dans le mécanisme de la porte arrière. Les verrous lourds, scellés depuis des éons, s’ouvrirent dans un grincement de métal torturé, libérant un nuage de poussière ancienne.
L’air qui entra n’était pas vicié comme celui des niveaux supérieurs. Il était froid, sec, et sentait la poussière d’étoiles et le vide. C’était l’odeur de l’espace profond.
— Au revoir, Keres, murmura Hécate.
Elle attrapa une capsule de combustible instable sur l’établi, l’arma d’une simple pression de son pouce griffu, et la jeta avec une précision parfaite vers la porte d’entrée principale du bunker, celle que Keres tentait de forcer.
— On court, ordonna-t-elle.
Elles franchirent le sas arrière et plongèrent dans l’obscurité insondable de la nécropole au moment même où l’explosion derrière elles scellait le passage, effondrant des tonnes de roche et de métal entre elles et leur poursuivant.
Mais Hécate savait, alors qu’elles s’enfonçaient dans le noir, que ce n’était qu’un répit temporaire. Keres creuserait. Il ne s’arrêterait jamais, car il n’était pas programmé pour s’arrêter. C’était une course vers le fond du monde, et le premier arrivé déciderait du sort de la réalité elle-même.
L’explosion du bunker Titan, bien que cataclysmique, leur parvint étouffée, comme un bruit de tonnerre sous des kilomètres d’océan. Les lourdes portes de la nécropole s’étaient refermées hermétiquement derrière elles juste avant l’impact, isolant la détonation et la chaleur infernale qui avait consumé leur refuge temporaire. Hécate et Lilith se retrouvèrent instantanément plongées dans un silence absolu, une absence de son si totale qu’elle en devenait une présence physique.
Ici, il n’y avait pas le bourdonnement électrique habituel des infrastructures souterraines, ni le clapotis de l’eau polluée, ni même le sifflement du vent dans les tunnels. Il y avait le vide acoustique parfait.
— Niveau sonore ambiant : Zéro décibel, indiqua Lilith via leur lien neural, sa voix mentale teintée d’inquiétude. Mes capteurs audio sont au maximum de leur sensibilité et je n’entends même pas le bruit de ma propre respiration. C’est… contre-nature. La physique du son ne fonctionne pas ici.
Hécate se redressa, balayant l’obscurité du regard. Son nouveau corps, mate et sans reflet, absorbait la faible lueur présente, la rendant pratiquement invisible, une ombre mouvante dans le noir.
— Ce n’est pas du vide, corrigea-t-elle, analysant la densité de l’air. C’est de l’absorption. Les murs sont faits d’un matériau qui mange le son, qui dévore les vibrations avant qu’elles ne puissent se propager.
Elle alluma un projecteur spectral monté sur son épaule, un faisceau de lumière ultraviolette invisible à l’œil nu mais clair comme le jour pour leurs optiques modifiées.
Le faisceau coupa les ténèbres et révéla l’environnement. L’horreur de la nécropole se dévoila.
Elles ne marchaient pas sur de la pierre ou du béton. Le sol était composé de milliers de strates de métal fossilisé, de circuits imprimés calcifiés et de débris technologiques compressés par le temps en une roche sédimentaire artificielle. Les murs de la caverne, qui s’élevaient à des centaines de mètres de hauteur jusqu’à disparaître dans le plafond invisible, ressemblaient à des alvéoles d’abeilles géantes. Mais chaque alvéole, chaque niche creusée dans la paroi, contenait une machine brisée, une expérience ratée, figée dans une résine ambrée translucide.
C’était un musée des horreurs technologiques, une galerie d’art morbide dédiée à l’hubris des Aethelgard. Des membres cybernétiques qui se terminaient par des racines organiques cherchant désespérément un sol nourricier. Des cerveaux synthétiques qui avaient poussé comme des tumeurs hors de leurs boîtiers crâniens. Des armes vivantes dont les canons étaient devenus des bouches hurlantes. Les Aethelgard avaient joué à être Dieu, et ceci était leur poubelle, le dépôt de leurs péchés créatifs.
Elles avancèrent avec une prudence extrême, évitant de toucher les parois suintantes. Lilith, malgré sa fatigue écrasante qui lui donnait des vertiges intermittents, maintenait un champ de détection actif, scannant les signatures énergétiques pour éviter les pièges invisibles.
— Il y a des sources de chaleur, chuchota-t-elle mentalement, transmettant les données directement au cortex d’Hécate. Très faibles. Comme des braises sous la cendre. En hibernation.
Elles passèrent devant une fosse immense, un cratère artificiel au milieu du chemin. Au fond, entassés comme des mannequins désarticulés dans une fosse commune, gisaient des centaines de corps. Ils étaient grands, trois mètres au moins, avec une peau grise et lisse semblable à de la céramique non cuite.
— Prototypes de Gardiens ? demanda Hécate, reconnaissant une similitude structurelle avec sa propre architecture.
— Non, répondit Lilith, frissonnant en analysant le code génétique résiduel qui flottait dans l’air comme une odeur. Regarde leur code. Il est… récursif. Ils n’ont pas de fin, pas de commande d’arrêt. Ils ont été conçus pour s’auto-répliquer et s’auto-réparer indéfiniment, pour être immortels. Mais le code a buggé. Ils sont devenus des cancers vivants, une croissance sans but. Les Aethelgard les ont désactivés et jetés ici pour qu’ils pourrissent.
Soudain, un mouvement à la périphérie de la vision d’Hécate la fit pivoter, griffes sorties, dans un silence total.
Rien. Juste une ombre parmi les ombres, une tache d’obscurité qui semblait plus dense que les autres.
— Tu as vu ça ?
— Non, répondit Lilith, ses propres capteurs ne montrant rien. Mais mes capteurs de pression atmosphérique ont enregistré un déplacement d’air. Quelque chose de rapide. Et de massif.
Elles n’étaient plus les prédatrices. Dans la nécropole, même avec leurs améliorations divines, elles étaient des intruses, des proies sur le territoire de choses qui avaient eu des millions d’années pour évoluer dans le noir, se nourrissant de magie résiduelle et de cannibalisme technologique.
Elles accélérèrent le pas, cherchant à quitter cette zone de stockage à ciel ouvert pour trouver un tunnel plus étroit, plus défendable, un goulot d’étranglement où la supériorité numérique de l’ennemi ne compterait pas.
Un bruit mouillé, dégoûtant, comme une ventouse géante qui se détache d’une vitre, résonna juste au-dessus d’elles, brisant le silence absolu.
Hécate leva la tête, ses optiques perçant l’obscurité.
Accrochée au plafond alvéolé, défiant la gravité, une créature les observait.
Elle n’avait pas de forme définie. C’était une masse mouvante de câbles noirs et de muscles rouges à vif, changeant constamment de configuration comme un nuage d’orage biologique. Elle n’avait pas d’yeux, mais des centaines de capteurs sensoriels hétéroclites – caméras, radars, yeux organiques volés – qui brillaient comme des étoiles mourantes sur sa surface huileuse.
C’était un « Charognard de l’Entropie ». Une machine de nettoyage automatisée devenue folle, qui avait continué à « nettoyer » – c’est-à-dire consommer, désassembler et intégrer – tout ce qu’elle trouvait depuis des éons. Elle était l’amalgame de mille victimes.
La créature laissa tomber un tentacule terminé par une lame osseuse dentelée. Il s’abattit avec la vitesse d’un fouet là où Lilith se tenait une seconde plus tôt. Le sol de métal fossilisé se fissura sous l’impact silencieux.
La hackeuse fit une roulade latérale, activant ses pistolets dont les runes s’illuminèrent.
— Ne tire pas ! ordonna Hécate par le lien mental. Le bruit va en attirer d’autres ! La vibration va réveiller la ruche !
Hécate bondit. Sa nouvelle force, alimentée par la technomancie et la matière noire, lui permit de défier la gravité. Elle sauta dix mètres à la verticale, propulsée par une explosion cinétique silencieuse. Elle percuta la créature au plafond.
Ce ne fut pas un combat, ce fut une exécution.
Hécate n’utilisa pas ses armes. Elle utilisa ses mains. Elle planta ses doigts d’obsidienne profondément dans la masse centrale de la créature, sentant les câbles se tordre et les muscles se déchirer sous sa prise. Elle canalisa son pouvoir à travers le contact.
— Désagrégation, commanda-t-elle via son interface, imposant sa volonté à la matière.
La matière noire de son armure infecta la créature comme un virus rapide. Le monstre convulsa, changeant de couleur, passant du noir huileux au gris cendre, se desséchant en une fraction de seconde. Sa structure atomique s’effondra. Il s’effrita en une pluie de poussière sèche qui tomba sur le sol.
Hécate retomba lourdement, atterrissant sur ses pieds dans un nuage de particules grises.
— C’est fait, dit-elle, se redressant.
— Non, répondit Lilith, terrifiée, regardant son scanner holographique qui virait au rouge cramoisi. Tu as tué l’éclaireur. Regarde le radar.
Des dizaines, puis des centaines de points rouges s’allumèrent dans les alvéoles des murs, tout autour d’elles, sur trois cent soixante degrés. La mort de l’un des leurs avait envoyé un signal de détresse silencieux, une phéromone de mort. La nécropole se réveillait. Les alvéoles s’ouvraient.
— Oups !
— Cours !
Cette fois, la discrétion n’était plus une option. Hécate attrapa Lilith par la taille et la jeta sur son dos. La hackeuse s’accrocha au corps de sa compagne, fusionnant presque avec le cyborg.
Hécate s’élança. Elle courait à 80 km/h, ses jambes renforcées avalant le terrain accidenté, chaque foulée couvrant des mètres de sol traître.
Derrière elles, le murmure devint un rugissement. Une avalanche de métal et de chair déferlait des murs, coulant comme de la lave vivante. Des créatures arachnides faites de mains humaines, des serpents de câbles haute tension, des golems titubants armés de scies industrielles… toute la faune cauchemardesque de la nécropole convergeait vers les intruses, mue par une faim collective.
— À gauche ! cria Lilith, son esprit connecté à la carte téléchargée dans le bunker, guidant Hécate à travers le labyrinthe en temps réel. Sa vision clignotait, son cerveau surchauffant pour traiter les itinéraires. Il y a un pont thermique ! C’est le seul passage !
Hécate vira, dérapant sur le sol métallique, ses griffes traçant des sillons d’étincelles. Devant elle, le sol s’arrêtait net. Un gouffre. Un abîme insondable qui coupait la Necropolis en deux, une faille tectonique artificielle. Le seul passage était un pont d’énergie, une structure de lumière solide, vacillante et instable, qui enjambait le vide sur cent mètres.
Hécate ne ralentit pas. Elle s’engagea sur le pont.
La structure de lumière gémit sous son poids massif. Des sections s’éteignirent sous ses pas, la forçant à faire des bonds désespérés au-dessus du vide, la lumière ne réapparaissant que quelques secondes après son passage.
Les créatures les plus rapides, des sortes de lévriers biomécaniques aux mâchoires hydrauliques, talonnaient Hécate. L’un d’eux sauta, ses crocs se refermant sur la cape thermique d’Hécate.
Sans s’arrêter, Hécate fit volte-face dans sa course, décapita la bête d’un revers de griffe précis, et donna un coup de pied dans le cadavre pour le projeter en arrière sur les suivants. L’impact créa un effet domino cinétique qui envoya une dizaine de monstres culbuter dans l’abîme sans fond, leurs cris se perdant dans le noir.
Elle atteignit l’autre côté, ses pieds touchant la roche solide.
— Lilith, coupe le pont !
Lilith tendit la main vers le panneau de contrôle archaïque incrusté dans la roche, une stèle de cristal noir.
— Commande : Rupture de flux !
Le pont de lumière s’éteignit instantanément, comme un écran qu’on débranche.
La horde de poursuivants, lancée à pleine vitesse, ne put s’arrêter. Des centaines de créatures tombèrent dans le vide, une cascade silencieuse de monstres engloutis par les ténèbres, pleuvant vers le centre de la terre.
Hécate et Lilith s’éloignèrent du bord, haletantes, le cœur battant à tout rompre. Elles se trouvaient sur un promontoire élevé, une sorte de balcon naturel surplombant la section suivante des Catacombes.
Le silence retomba, lourd et définitif, seulement troublé par le bruit de leurs systèmes de refroidissement. Lilith dut s’asseoir, le nez saignant à nouveau abondamment.
Elles levèrent les yeux. Et pour la première fois depuis leur descente dans les entrailles de la planète, elles virent de la lumière. Une vraie lumière.
Loin, très loin en contrebas, au centre d’une caverne de la taille d’un petit pays, brillait une étoile captive.
C’était une sphère de feu blanc pur, de la taille d’une lune, maintenue en place par des anneaux gravitationnels gigantesques qui tournaient lentement autour d’elle dans une danse mathématique parfaite. Des milliers de pipelines, gros comme des autoroutes, connectaient l’étoile aux parois de la caverne, pompant son énergie brute pour alimenter… des usines.
Des usines titanesques, suspendues dans le vide autour de l’étoile, leurs forges crachant des rivières de plasma liquide. Elles forgeaient des armes de la taille de vaisseaux spatiaux, des épées longues de plusieurs kilomètres, des boucliers grands comme des villes.
— La Forge Céleste, souffla Lilith, les larmes aux yeux devant tant de beauté et de terreur mêlées. C’est réel. Les Aethelgard ont capturé une étoile à neutrons et l’ont mise en bouteille pour forger la colère de Dieu.
Hécate regarda la Forge. Elle sentit son propre réacteur corporel vibrer en résonance avec l’étoile lointaine. C’était là-bas qu’elle trouverait son arme. C’était là-bas qu’elle deviendrait la déesse de la Guerre qu’elle devait être pour vaincre Keres.
Mais entre elles et la Forge, il y avait des kilomètres de ruines, de camps fortifiés… et pire encore.
Sur le sol de la caverne géante, illuminé par la lumière blanche et crue de l’étoile, Hécate distingua des formes géométriques parfaites, noires, qui se déplaçaient avec une discipline militaire absolue.
— Ce ne sont pas des monstres, nota Hécate, zoomant avec ses optiques améliorées. Ce sont des sentinelles. Des automates de combat Aethelgard encore actifs. Une armée immortelle qui garde l’étoile.
Lilith s’appuya contre Hécate, épuisée.
— Et derrière nous, Keres creuse. Il a sûrement déjà passé le bunker.
Hécate regarda l’étoile captive, puis l’obscurité d’où elles venaient.
— Alors nous sommes coincées entre une armée de robots immortels et un tueur de dieux, résuma-t-elle avec un calme glacial.
Elle activa ses griffes d’un noir d’obsidienne, les veines dorées de ses bras brillant d’un éclat défiant face à l’étoile lointaine.
— Parfait, dit Hécate. C’est exactement là où je voulais être.
Soudain, une vibration parcourut le sol sous leurs pieds, différente des tremblements précédents. Une vibration rythmique, lente, profonde. Boum. Boum. Boum. Comme le battement d’un cœur planétaire.
Cela venait du plafond de la caverne, loin au-dessus de l’étoile captive.
Lilith leva les yeux vers la voûte immense. Son visage se décomposa.
— Hécate… le plafond… il bouge.
Ce n’était pas de la roche. C’était une paupière. Une paupière gigantesque, large de plusieurs kilomètres, recouverte de stalactites comme des cils de pierre, qui s’ouvrait lentement dans la voûte des Catacombes.
Un œil.
Un œil biologique, injecté de sang et de magie corrompue, grand comme une métropole, se fixa sur elles. La pupille verticale se contracta, focalisant son attention sur les deux particules de poussière qu’étaient Hécate et Lilith. L’organe titanesque restait humide et fixe, sans jamais ciller, une fenêtre ouverte sur la fin des temps.
L’Entropie Consciente ne faisait pas que dormir derrière la porte. Elle était éveillée. Elle regardait. Elle les avait vues.
Et pour la première fois depuis sa résurrection, Hécate, le cyborg qui ne connaissait plus la peur, sentit un frisson glacé, primal, parcourir son échine métallique, gelant son huile.
— La Grande Dévoration, murmura Lilith, paralysée par le regard du néant. Elle sait que nous sommes là.
< Alors là les filles, je crois que ce truc vous a à l’oeil >
— Je n’ai rien de tel dans mes banques de données glissa Moira.
L’explosion du laboratoire de Genetech n’avait pas été une fin, mais un commencement. Le silence qui avait suivi l’onde de choc n’avait duré que quelques secondes, le temps pour la ville de reprendre son souffle avant de hurler.
Désormais, les sirènes déchiraient la nuit. Pas une ou deux, mais une chorale hurlante de véhicules de police, d’unités de traumatologie d’urgence et de drones de surveillance corporatistes qui descendaient des quartiers riches comme des vautours de chrome. Le ciel habituellement saturé de néons publicitaires et d’hologrammes vendant du bonheur en capsule, était maintenant balayé par des faisceaux de recherche blancs et bleus, traquant tout ce qui bougeait dans le périmètre du cratère fumant. L’air lui-même semblait vibrer sous la tension électrique et la panique radio.
Dans une ruelle étroite et boueuse du District 13, à deux kilomètres de l’épicentre, une ombre massive s’appuya lourdement contre un mur de briques synthétiques. Le contact du métal froid contre le mur rugueux envoya une vibration dans le châssis, mais Hécate était trop épuisée pour s’en soucier.
Hécate haletait. Le son de sa respiration était amplifié et déformé par les grilles vocales de son casque, un râle mécanique rythmé par le bip-bip incessant des alarmes de son HUD qui clignotait en rouge agressif sur sa rétine. Son armure, le modèle Praetorian-X, n’était plus la forteresse immaculée du début de soirée. Elle était une ruine fumante, rayée par les shrapnels, brûlée par les décharges d’énergie.
< Alerte : Surchauffe réacteur. Ventilation obstruée à 40%. >
< Intégrité structurelle jambe droite : 65%. Fuite hydraulique détectée. >
< Niveau de douleur pilote : Critique. Administration d'analgésiques... Erreur. Réservoir vide. >
Hécate ignora les messages. Elle regarda sa jambe droite. L’articulation du genou, là où la balle en uranium appauvri de Lilith avait frappé plus tôt lors de leur affrontement, fuyait abondamment. Un liquide laiteux et visqueux, le sang de la machine, s’écoulait le long de sa jambière, se mélangeant à la boue et à l’eau de pluie acide du caniveau pour former une mélasse irisée.
Chaque pas était une torture. L’armure, privée d’une partie de son assistance hydraulique, devenait un poids mort de plusieurs centaines de kilos. À l’intérieur de cette coquille, le corps biologique d’Hécate hurlait. Ses muscles restants, renforcés mais fatigués, brûlaient d’acide lactique. Elle sentait les connecteurs de sa colonne vertébrale tirer sur ses nerfs, une sensation d’arrachement constant, comme si son squelette voulait sortir de sa peau. Elle ne portait plus seulement le métal ; elle le traînait, prisonnière de sa propre puissance.
À ses pieds, Lilith n’était pas en meilleur état. La petite hackeuse était recroquevillée contre une poubelle débordant de déchets électroniques et de bio-plastique pourri. Elle tremblait violemment, ses bras serrés autour de son torse. Ce n’était pas le froid – bien que la nuit soit glaciale et humide – mais le contrecoup du « Biofeedback ». En piratant le Cube Noir et en repoussant l’attaque mentale de la Chimère, elle avait fait passer trop de courant à travers son système nerveux. Elle avait touché le feu numérique à mains nues.
Du sang séché formait une croûte noire sous son nez et ses oreilles, marquant sa peau pâle comme des larmes de goudron. Ses yeux, ces implants Kiroshi habituellement si vifs et calculateurs, affichaient un statique grisâtre, papillonnant comme une vieille télévision mal réglée, incapables de faire le point sur la réalité physique.
— On ne peut pas rester ici, grogna Hécate. Sa voix fit vibrer la tôle ondulée d’un abri de fortune au-dessus d’elles, faisant tomber quelques gouttes d’eau sale.
Lilith releva la tête. Elle mit une seconde, puis deux, à focaliser son regard sur le titan d’acier noir qui la surplombait. Elle semblait perdue entre deux couches de réalité.
— Je… je ne vois plus le réseau, murmura-t-elle, la voix pâteuse, désynchronisée. C’est flou. Il y a trop de bruit. Les paquets de données… ils me font mal.
Hécate tendit son bras valide. Le servomoteur de l’épaule gémit, protestant contre l’effort, un son de métal froissé. Elle saisit délicatement le bras de Lilith. La différence d’échelle était comique, presque tragique. La main blindée d’Hécate, conçue pour déchiqueter des blindages de char, aurait pu broyer le torse de Lilith comme une canette de soda. Mais à l’intérieur du gantelet, la main humaine d’Hécate contrôlait la pression avec une précision chirurgicale. Elle la souleva avec une douceur infinie, la remettant sur ses pieds.
— Tu n’as pas besoin de voir le réseau, dit Hécate, sa voix résonnant avec une certitude de fer. Tu as juste besoin de voir mes pieds. Marche dans mes pas. Je suis ton pare-feu physique.
Elles reprirent leur progression. Ce n’était pas une fuite glorieuse. C’était une marche funèbre dans les entrailles de la cité.
Le District 13 ne dormait jamais, mais il savait se taire quand les prédateurs passaient. Les habitants de ces bas-fonds – junkies du cyberespace aux yeux vitreux, ouvriers aux membres chromés bon marché qui grinçaient, vendeurs de viande de rat synthétique à la sauvette – s’écartaient sur leur passage. Ils se fondaient dans les ombres, fermant leurs volets, éteignant leurs lanternes. Ils voyaient l’armure de guerre défoncée, ils voyaient les armes encore chaudes, et surtout, ils sentaient l’odeur de mort et d’ozone brûlé qui émanait du duo. Personne ne voulait croiser le regard de la mort qui passait.
Hécate scannait chaque croisement, chaque fenêtre sombre. Son radar était brouillé par les interférences magnétiques des infrastructures délabrées et des câbles illégaux qui couraient partout, l’obligeant à se fier à ses capteurs optiques et sonores, et à son instinct de vétéran.
Ploc. Ploc. Ploc.
Le bruit de sa fuite hydraulique était trop fort dans le silence relatif de la ruelle. Elle laissait une trace. Une piste irisée, chimique et luminescente que n’importe quel drone équipé d’un spectre UV ou d’un renifleur moléculaire pourrait suivre depuis les airs.
— Lilith, dit-elle sans se retourner, gardant son attention sur l’ouverture de la rue. Peux-tu brouiller les caméras de rue ? Effacer notre passage ?
— J’essaie… souffla la hackeuse, trébuchant sur un pavé déchaussé avant de se rattraper à la cape balistique d’Hécate. Mais mon implant chauffe. Je suis à 90% de charge thermique. Si je force, je grille mon cortex et je finis en légume.
— Ne force pas. Contente-toi de boucler les images locales. Juste un périmètre de dix mètres. Fais-leur croire qu’il n’y a que des rats et de la pluie.
Elles avancèrent encore de deux blocs. L’architecture changeait. Les immeubles d’habitation délabrés laissaient place à des structures industrielles abandonnées depuis les émeutes de l’Eau de 2084. Des squelettes de béton, couverts de graffitis luminescents qui pulsaient faiblement dans la nuit : des gangs marquant leur territoire, des prières adressées à des dieux numériques qui n’écoutaient pas.
Soudain, un vrombissement familier se fit entendre au-dessus des toits. Un son de rotors carénées et de propulsion vectorielle.
Hécate réagit instantanément. Elle attrapa Lilith par le col de sa veste et la jeta dans l’embrasure d’une porte cochère, se plaquant par-dessus elle, transformant son corps massif en bouclier.
Un drone de surveillance « Viper » de Cygnus Dynamics passa en rase-mottes au-dessus de la ruelle. Son projecteur balaya le sol, illuminant les flaques d’huile et les déchets, cherchant une anomalie. Le faisceau de lumière passa à quelques centimètres de l’épaule d’Hécate. L’armure, noire et mate, absorba la lumière résiduelle, la rendant invisible à l’œil nu, mais sa signature thermique interne était celle d’un haut-fourneau. Son réacteur dorsal, mal refroidi, rayonnait.
Hécate retint sa respiration – une vieille habitude humaine inutile, car ses filtres s’occupaient de l’oxygène, mais le réflexe était ancré dans sa chair, dans ses poumons artificels qui se contractaient sous le plastron. Elle sentait le cœur de Lilith battre contre le métal froid de son armure, un rythme rapide et erratique de petit oiseau paniqué.
Le drone hésita. Il fit un surplace, ses turbines soulevant des tourbillons de poussière humide et de vieux papiers gras. Il scanna la flaque de fluide hydraulique qu’Hécate venait de laisser. L’optique de la machine zooma, analysant la composition chimique.
< Analyse de menace : Fluide militaire classe A. Probabilité d'engagement 90%. >
Hécate arma le lanceur de micro-missiles intégré à son épaule gauche. Un clic audible seulement pour elle. Si le drone tournait sa caméra vers elles, elle le descendrait. Cela alerterait toute la ville, cela signerait leur position, mais elle n’avait pas le choix. Elle ne laisserait pas Lilith se faire capturer.
— Pas encore… chuchota Lilith, les yeux fermés, du sang coulant de sa narine gauche.
La hackeuse leva une main tremblante vers le ciel, ses doigts crispés comme des griffes. Elle ne touchait pas un clavier ; elle touchait la trame du réseau local. Une étincelle bleue jaillit de son implant temporal, illuminant brièvement l’obscurité de leur cachette.
Le drone eut un spasme. Ses rotors bégayèrent, perdant de l’altitude d’un coup. Son projecteur s’éteignit une fraction de seconde, puis se ralluma, mais il pivota brusquement vers la droite, comme distrait par un signal fantôme irrésistible, et s’éloigna en accélérant vers le nord.
Lilith s’affaissa, saignant abondamment du nez maintenant.
— C’est tout ce que j’avais, dit-elle d’une voix faible. Une injection de fausses coordonnées GPS. Il croit avoir vu une signature thermique prioritaire trois rues plus loin. Un feu de poubelle que j’ai tagué comme « Cible Alpha ».
Hécate aida Lilith à se relever. À travers ses gantelets, malgré l’épaisseur du métal, les capteurs haptiques lui renvoyaient une chaleur inquiétante émanant du corps de la hackeuse. Elle brûlait de fièvre.
— On est presque arrivées, mentit Hécate pour la rassurer. Encore un effort. Tiens bon.
Elles atteignirent l’entrée d’une ancienne station de métro condamnée. L’enseigne en néon était brisée depuis des décennies.
L’entrée était barrée par une grille de sécurité lourde, renforcée, soudée par la rouille et le temps. Une barrière infranchissable pour le commun des mortels.
— C’est là, indiqua Lilith, s’appuyant contre le mur crasseux pour ne pas tomber. Mon nid est en dessous. Dans les tunnels de maintenance de l’ancien réseau ferroviaire.
Hécate regarda la grille. En temps normal, ses vérins hydrauliques l’auraient arrachée comme du papier. Elle aurait écarté les barreaux sans même ralentir. Mais ce soir, ses systèmes étaient dans le rouge. Son réacteur n’était plus qu’à 12% de capacité, et sa jambe droite était presque inutile.
Elle s’approcha. Elle saisit les barreaux de métal froid. Ses gantelets se verrouillèrent magnétiquement pour assurer la prise.
— Allez… grogna-t-elle à elle-même.
Elle tira.
Le métal gémit. Dans son dos, à l’intérieur de l’armure, ses propres muscles se tendirent. Pas les muscles artificiels de l’armure, mais les siens. Ses biceps, ses dorsaux, sa chair. Ses bras artificels, insérés dans les manchons de contrôle de l’exosquelette, se contractèrent douloureusement. Elle sentit la cicatrice de son opération, là où la chair s’arrêtait et où le métal commençait, tirer jusqu’à la limite de la déchirure. La sueur ruissela sur son front, piquant ses yeux.
C’était une douleur précise, intime. La douleur de la chair qui essaie de mouvoir une montagne. L’armure ne l’aidait plus ; elle devait la porter et porter la grille.
L’armure protesta. Une alarme de surcharge retentit dans son casque. Mais la grille céda. Les gonds rouillés explosèrent sous la pression combinée de la machine et de la volonté humaine, et le panneau de métal tomba vers l’intérieur avec un fracas qui résonna dans le tunnel comme un coup de feu, suivi d’un écho lointain.
Une bouffée d’air vicié remonta des profondeurs. Une odeur de moisissure, d’eau stagnante, de champignons bioluminescents et de vieux câbles brûlés. Pour Hécate, c’était l’odeur de la sécurité.
— Après toi, dit Hécate, se mettant en position défensive pour couvrir leurs arrières, le canon de son bras gauche balayant la rue une dernière fois.
Elles descendirent les escaliers mécaniques immobiles, dont les marches étaient couvertes d’une mousse bioluminescente qui poussait grâce aux fuites radioactives des vieux générateurs.
Le « Nid » n’était pas un appartement. C’était un bunker de fortune aménagé dans une salle de maintenance, cachée derrière de fausses parois. Les murs étaient tapissés de plaques d’isolation phonique volées et de serveurs informatiques qui ronronnaient doucement, générant une chaleur sèche et bienvenue.
Dès que la porte blindée se referma derrière elles, le verrouillage magnétique s’enclencha avec un bruit sourd et définitif. Le monde extérieur, ses drones et ses tueurs, disparut.
Lilith s’effondra sur un matelas posé à même le sol, entouré de piles de disques durs et de composants électroniques. Elle arracha son masque filtrant, inspirant l’air recyclé à pleins poumons. Du sang séché formait une croûte sous son nez et ses oreilles.
Hécate resta debout, immobile au centre de la pièce. Elle ressemblait à une statue de guerre brisée, trop grande pour ce lieu, une menace sombre au milieu des écrans lumineux.
< Alerte : Niveau d'énergie critique. 12%. Arrêt des systèmes non essentiels. >
Elle désactiva son camouflage optique, qui consommait trop de ressources, et son armure reprit sa couleur noire mate, striée de cicatrices argentées là où les balles avaient éraflé la peinture.
— Moira, dit Lilith d’une voix pâteuse, les yeux fermés. Active le brouilleur de fréquences. Niveau paranoïaque. Si une mouche pète en binaire dans un rayon de cinq cents mètres, je veux le savoir.
— Brouillage actif, répondit l’IA via les haut-parleurs de la pièce, sa voix emplissant l’espace exigu. Je détecte des scans longue portée de Genetech en surface. Ils quadrillent la zone. Mais ici, sous trois mètres de béton armé et de plomb, nous sommes des fantômes.
L’urgence passée, la réalité des dommages s’imposa. Hécate s’approcha lourdement d’un établi renforcé. Chaque mouvement était lourd, maladroit. Elle commença à déverrouiller les plaques de son armure. Ce n’était pas comme enlever un vêtement. C’était une procédure de désassemblage. Une procédure lente et douloureuse, car chaque plaque était connectée à son système nerveux pour le retour haptique. Les retirer, c’était comme s’écorcher vive, déconnecter ses nerfs artificiels un par un.
Lilith se redressa, chancelante. Elle attrapa une trousse de réparation med-tech et un soudeur laser portatif qui traînaient sur une étagère.
— Laisse-moi faire, dit-elle doucement.
Hécate hésita. Elle n’aimait pas qu’on la touche. Son corps, sous l’armure, était une carte de cicatrices et de modifications qu’elle préférait cacher. Son corps était une arme, et on ne laisse personne toucher à la sécurité d’une arme. Mais elle vit le regard de Lilith. Il n’y avait ni pitié, ni peur, ni dégoût. Juste de la compréhension. Une reconnaissance entre monstres.
Lilith commença à travailler sur le flanc d’Hécate. Ses mains, bien que tremblantes quelques minutes plus tôt, étaient maintenant stables, guidées par des années de pratique sur du matériel cybernétique. Elle reconnecta les faisceaux de fibres myomères qui agissaient comme des muscles artificiels, cautérisa les fuites hydrauliques avec le laser, et remplaça les fusibles grillés qui sentaient le plastique fondu.
C’était un moment d’intimité étrange, propre à leur nature de cyborgs. Pas de chair contre chair, mais une communion de circuits et de maintenance. La douleur d’Hécate s’atténua à mesure que Lilith réparait les dégâts, remplacée par une sensation de soulagement profond.
— C’était eux, dit soudain Hécate. Sa voix n’était plus synthétisée par le casque posé sur l’établi, mais sortait de sa gorge organique. Elle était rauque, inutilisée, vibrante d’une émotion contenue. La Chimère. C’était mon unité. L’escouade 7.
Lilith arrêta son geste, le laser en suspens. La lumière rouge de l’outil éclairait le profil sévère d’Hécate.
— Je sais. J’ai vu les données quand j’ai plongé dans le réseau. Miller, Valerius, Chen… Ils étaient portés disparus depuis deux ans. Officiellement morts au combat sur la lune de Titan.
— J’ai tué mon capitaine, continua Hécate, le regard fixé sur le mur de béton, comme si elle voyait encore la scène. J’ai écrasé son crâne. J’ai senti l’os céder sous mon talon.
Les larmes commencèrent à couler sur ses joues de peau synthétique, sans qu’elle s’en rende compte. Des larmes de lubrifiant oculaire et d’eau salée.
Lilith posa sa main sur l’avant-bras métallique d’Hécate, là où le blindage avait été retiré, exposant la sous-structure. La froideur du métal contrastait avec la chaleur de sa paume.
— Ce n’était plus eux, Hécate. C’était de la viande et du code corrompu. Genetech leur a volé leur mort. Tu ne les as pas tués. Tu leur as rendu leur liberté.
Hécate tourna la tête vers Lilith. Ses yeux, mélange de gris naturel et d’optiques violettes, avaient perdu leur éclat agressif pour une lueur plus sombre, plus introspective.
— Et toi ? J’ai vu… dans le flash. Tu étais là aussi. Au laboratoire.
Lilith se recula, rangeant ses outils avec des gestes lents. Elle s’assit sur l’établi, laissant pendre ses jambes, l’air soudain très jeune et très vieille à la fois.
— Je n’étais pas une volontaire. J’étais une « ressource ». Ils avaient besoin d’un esprit capable de supporter l’interface neurale de nouvelle génération. Mon cerveau a une plasticité anormale. Ils m’ont branchée… ils m’ont fait naviguer dans le monde numérique pour chercher des codes anciens, des artefacts perdus. J’étais leur chien renifleur dans le cyberespace.
Elle tapota sa tempe, là où la prise jack brillait sous ses cheveux, une étoile de chrome dans la chair.
— C’est là que je t’ai sentie. Ton esprit hurlait si fort dans le réseau que ça a failli me rendre sourde. J’ai injecté un virus pour perturber leurs protocoles de douleur. C’était tout ce que je pouvais faire avant de m’évader. Je t’ai laissé derrière…
— Tu m’as donné la force de tenir, corrigea Hécate. Sans ce virus, je serais devenue comme eux. Une coquille vide.
Un silence confortable s’installa, mais il fut brisé par un bourdonnement grave.
Au centre de la pièce, posé sur une caisse de munitions vide, le Cube Noir reposait. Il ne semblait pas à sa place dans ce taudis technologique. Il était trop parfait, trop sombre, trop lisse. Il absorbait la lumière des néons de la pièce, créant une zone d’ombre autour de lui.
Hécate et Lilith se tournèrent vers lui. L’objet semblait les observer.
— C’est quoi ce truc ? demanda Hécate, s’approchant avec méfiance. La Chimère le protégeait comme si c’était son cœur. J’ai senti… une faim venant de lui.
— C’est une archive, dit Lilith. Mais pas une archive humaine. Regarde.
Elle s’approcha prudemment, tendant la main sans le toucher. Elle activa sa vision spectrale, ses yeux devenant bleu électrique.
Autour du cube, l’air vibrait de glyphes mathématiques complexes qui tournaient en orbite, invisibles à l’œil nu mais aveuglants pour elle.
— C’est de la technologie des Anciens, expliqua Moira via les haut-parleurs, sa voix teintée d’une curiosité scientifique. Ou du moins, une tentative humaine de la reproduire. Ce cube contient des coordonnées stellaires, des schémas génétiques complexes, et… une histoire.
— Quelle histoire ?
— La nôtre, répondit Lilith, les yeux écarquillés par ce qu’elle déchiffrait via son implant. Regarde ces lignes de code. Ce ne sont pas des zéros et des uns. Ce sont des séquences ADN converties en algorithmes. Hécate… ce cube contient le plan original du projet « Éveil ».
Hécate s’approcha, dominant l’artefact de toute sa hauteur, son ombre couvrant la petite boîte.
— Le projet qui nous a créées ?
— Non, dit Lilith, la voix tremblante. Le projet pour lequel nous avons été créées. Nous ne sommes pas des soldats, Hécate. Nous ne sommes pas des accidents. Nous sommes des clés.
Soudain, le cube pulsa. Une onde de lumière bleue balaya la pièce, traversant les murs, les corps, les machines, ignorant la matière physique.
Hécate et Lilith reculèrent, armes à la main par réflexe, prêtes à combattre.
Une projection holographique apparut au-dessus du cube. Ce n’était pas une carte cette fois. C’était un visage. Un visage androgyne, fait de lumière pure, aux traits parfaits mais empreints d’une tristesse infinie et ancienne.
— Initialisation… dit la voix de l’hologramme. Ce n’était pas une voix électronique. C’était une voix qui résonnait directement dans leur esprit, contournant les oreilles. Séquence de réveil activée. Sujets : Alpha et Oméga localisés.
L’hologramme tourna son regard vers Hécate (Alpha) et Lilith (Oméga). Il semblait les voir, vraiment les voir, au-delà de leur apparence.
— Attention. La Grande Dévoration approche. Les Gardiens doivent être réveillés. Le cycle touche à sa fin.
L’hologramme se dissipa aussi vite qu’il était apparu, laissant place à une série de coordonnées GPS qui s’imprimèrent sur la rétine de Lilith.
— C’est quoi ce bordel ? demanda Hécate, serrant les poings, ses articulations craquant.
Lilith regarda les coordonnées qui flottaient encore dans l’air, traduisant les chiffres en lieux.
— Je ne sais pas. Mais ces coordonnées… elles pointent vers la Zone Morte de cette planète. Les sous-sols interdits.
— Là où la magie est la plus forte, compléta Moira. Et là où les radiations sont mortelles pour tout ce qui est organique. C’est une zone de quarantaine absolue depuis l’Incident.
Hécate sourit, un sourire de requin métallique qui étira sa cicatrice et fit luire sa mâchoire synthétique.
— Ça tombe bien. On n’est pas tout à fait organiques. Et on a l’habitude des zones de mort.
Lilith se leva, la fatigue oubliée, remplacée par la soif de comprendre et l’excitation de la découverte.
— On y va. Mais d’abord, on doit s’équiper. Si Genetech veut ce cube, ils vont envoyer bien pire qu’une Chimère. Ils vont envoyer leur armée.
Dehors, dans les rues du District 13, le bruit des rotors lourds des transports de troupes commençait à couvrir le bruit de la pluie. La traque avait commencé, et le compte à rebours venait de s’enclencher.
Le Cube Noir ne se contentait pas d’être posé sur la caisse de munitions. Il semblait aspirer la réalité autour de lui. La température dans le bunker avait chuté de cinq degrés, figeant l’humidité ambiante sur les parois de béton. Les ombres projetées par les serveurs semblaient s’étirer anormalement vers l’artefact, comme de l’huile attirée par un aimant, créant un vortex visuel qui donnait la nausée si on le fixait trop longtemps.
Lilith s’était assise en tailleur face à l’objet, connectée non pas physiquement, mais via un pont sans fil à haute fréquence sécurisé par Moira. Ses yeux cybernétiques tournaient à vide, affichant un blanc laiteux, signe qu’elle allouait 100% de sa bande passante visuelle au décryptage. Son corps frémissait par intermittence, réagissant aux chocs de données invisibles.
Hécate montait la garde, immobile comme une statue de basalte dans sa combinaison intégrale. Elle avait profité du calme pour recharger son réacteur dorsal — celui de l’armure — avec une cellule à fusion de rechange trouvée dans l’atelier de Lilith. Le bourdonnement rassurant de ses systèmes d’alimentation couvrait à peine le son inquiétant qui émanait du Cube : un chuchotement, à la limite de l’audible, qui ressemblait à des milliers de voix récitant des équations mathématiques dans une langue morte.
le corps d’Hécate était en alerte. Ce n’était pas un corps de chair fragile, mais un châssis cybernétique intégral de classe « Ginoïde Lourd ». Sa peau, un polymère thermo-optique de haute qualité, ressemblait à s’y méprendre à de la peau humaine, douce et souple, mais elle recouvrait une musculature en myomère dense et un squelette en alliage de titane. Elle pesait, nue, près de trois cents kilos. Enfermée dans son armure de combat, elle devenait un tank de presque une tonne, mais à l’intérieur, elle se sentait comme une âme dense piégée dans une poupée trop parfaite.
— C’est… dense, murmura Lilith, sa voix tremblant légèrement. Ce n’est pas juste du stockage de données. C’est une prison. Les algorithmes de cryptage sont vivants. Ils mutent à chaque fois que j’essaie de lire une séquence.
— Ne force pas, avertit Hécate, scannant les signes vitaux de la hackeuse sur son HUD. Ton cortex chauffe. Tu es à 39.5°C.
Hécate sentait la chaleur de Lilith à travers ses capteurs thermiques. Elle, elle ne chauffait pas de cette manière. Son corps cybernétique gérait sa température avec une efficacité froide. Elle n’avait pas de fièvre, juste des alertes de surchauffe processeur.
— Je dois comprendre, insista Lilith. Hécate, ce truc utilise des qubits intriqués avec des particules de mana. C’est de la technomancie de l’Âge d’Or. Regarde ça.
Elle projeta une image holographique au centre de la pièce. C’était le schéma d’une structure souterraine : les sous-sols interdits. Sur ce plan, les tunnels formaient un circuit imprimé gigantesque, un accélérateur de particules géométrique conçu pour canaliser les énergies telluriques de la Terre.
— La Zone Morte, reconnut Hécate. Personne ne va là-bas. Les radiations magiques transforment la chair en gelée et rendent les IA folles. Mon corps résisterait mieux que le tien, Lilith, mais même mes circuits blindés finiraient par se corrompre.
— C’est là que le signal nous mène, dit Lilith en coupant la connexion, ses yeux reprenant leur bleu électrique. Elle essuya un filet de sang de sa narine. Le Cube contient une clé de cryptage. Une clé qui n’ouvre qu’une seule porte : le « Sanctuaire des Fondateurs », au cœur des souterrains.
La décision était prise. Mais on ne descendait pas dans la Zone Morte en tenue de touriste. Il fallait se préparer.
L’atelier de Lilith était un capharnaüm organisé, un mélange de laboratoire d’électronique et d’autel païen. Pendant qu’Hécate s’occupait de l’entretien lourd, Lilith se tourna vers l’armurerie.
Hécate retira sa hache de son dos. La lame était ébréchée, le générateur de plasma décalibré par l’impact contre la Chimère. Elle s’installa devant un étau industriel. Avec des gestes précis, surprenants pour ses mains massives, elle démonta l’arme. Elle remplaça les bobines de focalisation magnétiques par des modèles militaires volés, augmentant la température de coupe de 30%. Elle affûta le bord physique de la lame avec une meule au diamant, faisant jaillir des gerbes d’étincelles qui illuminaient son visage impassible, caché derrière son casque.
De son côté, Lilith pratiquait une forme d’art plus subtile. Elle aligna des douilles de calibre .50 sur l’établi. À l’aide d’un stylet laser de précision nanométrique, elle gravait des micro-runes sur le chemisage en cuivre de chaque balle.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Hécate, observant la hackeuse par-dessus son épaule. Sa voix, filtrée par le vocodeur, était un grondement de basse fréquence.
— Alchimie balistique, répondit Lilith sans lever les yeux. Munitions hybrides. Le noyau est en tungstène pour la pénétration, mais la chemise contient de la poussière de quartz chargée. Si nous rencontrons des entités immatérielles ou des boucliers magiques dans les catacombes, les balles conventionnelles passeront au travers sans faire de dégâts. Celles-ci… elles mordront.
Elle prit une balle terminée, la souleva à la lumière. La gravure luisait faiblement d’une lueur violette.
— Balles « Exorcistes ». Ma recette maison. Moira calcule la géométrie sacrée, je fais la gravure.
Hécate grogna une approbation. Elle fit jouer les servomoteurs de ses poignets.
— J’ai besoin de quelque chose pour mes griffes, dit-elle en levant sa main droite. Les lames de trente centimètres sortirent avec un son menaçant. La Chimère a failli les briser. L’alliage a subi des micro-fractures.
Lilith se leva et fouilla dans un casier blindé. Elle en sortit un petit pot de pâte grise.
— Composé de nanotubes de carbone et de résine époxy sainte. Applique ça sur tes lames. Ça durcira en quelques minutes et augmentera la résistance à la torsion. Ça devrait aussi conduire l’énergie de ton propre champ bio-électrique.
Hécate appliqua la pâte. Elle sentit une chaleur immédiate se diffuser dans ses implants, une connexion plus intime avec son arme intégrée. La sensation traversa le métal de ses gantelets pour chatouiller les terminaisons nerveuses synthétiques de ses mains, sous la peau polymère.
Les préparations terminées, une attente lourde s’installa. Le brouilleur de Moira fonctionnait toujours, isolant le bunker du reste du monde, créant une bulle de silence.
Hécate était assise sur une caisse, nettoyant les joints de son armure. Lilith était adossée à un rack de serveurs, observant le géant de métal. Elle voyait la fatigue dans la posture d’Hécate, non pas une fatigue musculaire, mais une lassitude des systèmes, une lourdeur de l’âme.
— Pourquoi tu ne l’enlèves jamais ? demanda doucement Lilith.
Hécate s’immobilisa. Le chiffon s’arrêta sur une plaque de céramite.
— De quoi ?
— L’armure. Le casque. Tu es en sécurité ici. Les capteurs atmosphériques indiquent que l’air est pur.
Hécate hésita. Son armure Praetorian-X n’était pas son corps, c’était sa maison. À l’intérieur, son corps cybernétique était protégé, caché. Enlever l’armure, c’était exposer sa nature hybride, cette perfection artificielle qui la rendait si étrangère aux autres humains.
Lentement, elle porta ses mains à son cou. Il y eut un sifflement de dépressurisation, et elle déverrouilla les fixations de son heaume. Elle le retira et le posa lourdement sur l’établi.
Le visage qui apparut n’était pas monstrueux. Il était d’une beauté froide et sculpturale. Sa peau était pâle, d’une texture parfaite, sans pores visibles, tendant sur une structure osseuse en titane. C’était le visage d’une poupée de collection grandeur nature, trop symétrique pour être née d’un ventre.
Ses cheveux synthétiques ne poussaient pas ; c’étaient des fibres implantées une à une, douces comme de la soie mais résistantes comme du kevlar. Des ports de connexion chromés brillaient sur ses tempes, là où la peau s’arrêtait net.
Ses yeux, sans les filtres rouges du casque, étaient d’un gris orageux. Ils avaient l’air humains, mais ils ne clignaient pas assez souvent. Ils avaient la fixité d’une optique de caméra.
Mais le détail le plus frappant était sa mâchoire. Une cicatrice verticale courait de sa lèvre inférieure jusqu’au menton. La peau synthétique qui recouvrait cette zone était indiscernable du reste, mais Hécate savait ce qu’il y avait dessous : des vérins, des processeurs vocaux, une architecture complexe. Pourtant, cette peau avait le même ressenti, la même sensibilité au toucher qu’une peau biologique. C’était là le génie pervers de ses créateurs : lui donner la capacité de tout sentir, tout en étant faite de matériaux morts.
Lilith s’approcha. Elle ne recula pas. Elle tendit la main et effleura la cicatrice du bout des doigts.
La peau d’Hécate frémit. Les capteurs tactiles haute définition transmirent la chaleur de Lilith directement à son cerveau. C’était une sensation électrique, intense.
— Ils ont tout pris, dit Hécate, sa voix naturelle étant plus douce, plus brisée que la voix synthétique, résonnant depuis sa gorge artificielle. Mon nom, mon corps, mon avenir. Ils m’ont laissée avec ça. Une machine à tuer dans une enveloppe de silicone.
Elle regarda ses propres mains, sorties des gantelets de l’armure. Elles étaient massives, plus grandes que celles d’un homme, couvertes de cette même peau pâle et parfaite. Des mains capables d’étrangler un ours ou de tenir un œuf sans le briser.
— Non, corrigea Lilith. Ils t’ont donné une armure. Mais ce qu’il y a dedans… l’âme qui pilote… ils n’ont pas pu la toucher. Je l’ai sentie dans le réseau, Hécate. Elle brûlait comme une supernova. Ton corps est peut-être fabriqué, comme celui du Major dans les vieilles légendes, mais tu es réelle.
Hécate ferma les yeux au contact de la main de Lilith. C’était la première fois depuis des années qu’elle ressentait un toucher qui n’était pas destiné à blesser ou à réparer. C’était un toucher de… compassion ? De désir ? Elle sentit son poids, sa densité incroyable de cyborg lourd, s’ancrer dans le sol, mais l’esprit de Lilith semblait la faire flotter.
— Nous sommes brisées, Lilith, murmura Hécate. Je suis lourde. Si lourde.
— Alors nous sommes deux, répondit la hackeuse.
Elle prit la main massive d’Hécate, celle avec les griffes rentrées, et la posa sur son propre cœur, par-dessus son armure légère. Hécate sentit la fragilité de la cage thoracique de Lilith, le battement frénétique de l’organe biologique en dessous. Si elle serrait un peu trop, elle briserait tout. C’était terrifiant.
— Le Kintsugi. Tu connais ? C’est un art ancien. Réparer les objets brisés avec de l’or. Les cicatrices deviennent la partie la plus précieuse.
Hécate sentit le battement du cœur de Lilith sous sa paume. Un rythme rapide, vivant. Sa main synthétique, programmée pour la destruction, devint un berceau.
— Tu es mon or, dit Hécate, surprise par ses propres mots.
L’instant fut suspendu, une fragilité cristalline dans un monde d’acier. Hécate, la femme-machine massive, et Lilith, l’esprit électrique dans un corps frêle.
Lilith se hissa sur la pointe des pieds. Elle posa son autre main sur la nuque rigide d’Hécate, ses doigts s’enroulant autour des câbles de connexion à la base du crâne. Elle tira doucement vers le bas.
Hécate aurait pu résister. Elle pesait presque une demi-tonne. Elle était inamovible. Mais elle se laissa faire. Elle inclina son visage de poupée de guerre vers celui de la hackeuse.
Leurs lèvres se touchèrent.
Ce n’était pas froid. La bouche d’Hécate, chauffée par ses micro-systèmes internes et sa peau réactive, était brûlante. Le baiser fut d’abord hésitant, une interrogation de données entre deux systèmes incompatibles. Puis Lilith entrouvrit les lèvres, et Hécate répondit avec une faim qu’elle ne soupçonnait pas.
Il y eut un feedback sensoriel intense. Hécate sentit le goût du sang séché sur la lèvre de Lilith, la douceur de sa salive, le souffle chaud contre sa peau polymère. Pour la première fois, ses capteurs ne lui renvoyaient pas des données tactiques ou des analyses de dégâts. Ils lui renvoyaient du plaisir. Une surcharge d’informations douces qui fit vibrer son noyau.
Hécate lâcha un petit son, un gémissement qui se perdit dans sa gorge artificielle, et ses mains massives se refermèrent délicatement sur la taille de Lilith, la tirant contre son plastron blindé, cherchant à fusionner l’acier et la chair.
< Wahou ! Surcharge de données en cours >
— Je déteste interrompre ce moment de biologie sentimentale, intervint la voix de Moira, brisant le charme avec un grésillement statique, mais mes capteurs sismiques détectent des vibrations. Des pas lourds. Beaucoup de pas.
Lilith et Hécate se séparèrent brusquement, le souffle court. Les yeux de Lilith brillaient d’une nouvelle intensité, un mélange de désir et d’adrénaline. Hécate, elle, semblait désorientée une fraction de seconde, ses processeurs recalibrant sa réalité.
En un instant, la guerrière reprit le dessus. Hécate remit son casque. Le visage humain trop parfait, les lèvres qui venaient d’embrasser, disparurent, engloutis par le masque de mort aux yeux rouges. Elle redevint le tank.
— Où ? demanda la voix synthétisée, plus grave qu’avant.
— Dans le tunnel principal. Ils n’ont pas trouvé l’entrée, mais ils sondent. Drones araignées et infanterie lourde. Genetech.
Lilith attrapa ses pistolets et enfila ses lunettes tactiques, cachant son regard troublé.
— Ils ont tracé la signature du Cube avant que je ne la masque.
Hécate s’empara de sa hache, l’activant. Le vrombissement du plasma remplit la petite pièce. Elle se sentait de nouveau à l’étroit dans l’armure Praetorian-X, son corps de cyborg compressé par les couches de protection supplémentaires, mais le souvenir du baiser restait gravé dans sa mémoire cache comme une brûlure indélébile.
— On ne peut pas rester ici. S’ils utilisent des explosifs pénétrants, ils vont nous ensevelir.
— Il y a une sortie de secours, dit Lilith en se dirigeant vers le fond du bunker, déplaçant une armoire serveur. Un vieux conduit de ventilation qui mène aux niveaux inférieurs. Vers les égouts… Et plus loin, la zone morte.
Hécate attrapa le Cube Noir et le fixa magnétiquement à sa ceinture.
— Alors on descend. Plus profond dans la nuit.
Un coup sourd ébranla la porte blindée du bunker. Le métal commença à chauffer au rouge en son centre. Ils découpaient la porte.
— Allez ! cria Lilith en s’engouffrant dans le conduit étroit.
Hécate jeta un dernier regard à la porte qui cédait sous les lasers de découpe. Elle aurait pu rester. Elle aurait pu les massacrer. Son corps était conçu pour ça. Mais elle avait désormais quelque chose à protéger qui valait plus que sa vengeance.
Elle se plia en deux, ses articulations protestant, et suivit Lilith dans l’obscurité du conduit, son poids massif faisant grincer la structure métallique, laissant derrière elle son refuge pour plonger dans l’inconnu.
Le conduit de ventilation n’avait pas été conçu pour une armure comme celle d’Hécate. C’était un boyau d’acier oxydé, vibrant des échos lointains des pompes hydrauliques de la ville, une veine thrombosée dans l’anatomie de béton du District 13.
Hécate progressait à quatre pattes, une position humiliante et tactiquement désastreuse pour un guerrier de sa stature. À l’intérieur de l’armure, l’espace était confiné, chaud, intime. Elle sentait le poids des plaques dorsales peser sur sa colonne vertébrale renforcée. Ses genoux, pourtant protégés par des centimètres de gel antichoc et de titane, heurtaient le sol métallique du conduit avec une régularité hypnotique.
Ses épaulières raclaient les parois avec un crissement insupportable, faisant pleuvoir de la rouille et de la poussière sur ses optiques. Le bruit se répercutait à l’intérieur de son casque, amplifié par l’acoustique du tube, un grincement de dents géant qui mettait ses nerfs à vif.
< Alerte : Surchauffe des servomoteurs de hanche. Ventilation obstruée par des particules étrangères. >
Hécate grimaça. La chaleur montait. Son système de refroidissement externe étant compromis par la crasse, son armure commençait à agir comme une cocotte-minute. Elle sentait la sueur ruisseler le long de ses tempes, coller la mèche de cheveux noirs sur son front. Sa peau, pâle et sensible, étouffait sous la combinaison de connexion. C’était un rappel constant de sa condition : une puissance divine enfermée dans une boîte de conserve trop petite.
Devant elle, Lilith se déplaçait avec une aisance de reptile. Son armure légère et sa souplesse naturelle lui permettaient de glisser là où Hécate devait forcer le passage. La hackeuse semblait flotter, ses mouvements silencieux, presque liquides, contrastant violemment avec la progression laborieuse et bruyante du titan qui la suivait.
— Encore cinquante mètres, indiqua Lilith via le lien com. Sa voix était tendue, déformée par l’écho métallique du conduit. Mes capteurs passifs détectent une chute de pression devant. On arrive dans une cavité plus large.
— Reçu, gronda Hécate. Cet endroit est une tombe. Mes scanners radar sont aveugles, trop d’interférences métalliques.
L’obscurité était totale, seulement percée par les faisceaux des lampes tactiques qui balayaient des toiles d’araignées épaisses comme de la soie de parachute.
L’air devenait plus lourd, plus chaud. Ce n’était plus l’air stérile du laboratoire ou l’air recyclé du bunker. C’était un air vivant, saturé de spores fongiques, de méthane et d’une odeur douceâtre de décomposition qui traversait même les filtres olfactifs d’Hécate. Elle pouvait goûter la pourriture sur sa langue, une saveur cuivrée et moisie qui lui rappelait les charniers des guerres corporatistes.
Elles atteignirent une grille. Lilith la déverrouilla électroniquement, ses doigts pianotant sur une interface virtuelle, mais les gonds étaient soudés par la corrosion.
— C’est bloqué par la rouille, dit Lilith. À toi l’honneur.
Hécate dut ramper jusqu’à elle. L’espace était si exigu qu’elle sentit son plastron racler le sol. Elle se cala, contractant ses muscles synthétiques et biologiques à la fois, et donna un coup de bélier avec son épaule.
Le métal hurla. La grille céda, tombant dans le vide avec un bruit d’éclaboussure lointain.
L’ouverture béante révélait un gouffre noir. Hécate scanna la profondeur. Dix mètres.
— On y va, dit-elle.
Elles sautèrent.
La chute fut brève. Elles atterrirent sur un quai de béton craquelé. Hécate se redressa immédiatement, balayant la zone avec sa hache activée, le plasma éclairant les ténèbres d’une lueur bleue fantomatique.
Le paysage qui s’offrait à elles était une ruine urbaine figée dans le temps. Elles se trouvaient dans une ancienne station de métro, un vestige de l’ère pré-corporatiste, oubliée des cartes officielles. Les murs étaient couverts de carreaux de céramique blancs, désormais jaunis comme de vieilles dents et couverts de moisissures bioluminescentes qui pulsaient faiblement. Le plafond, voûté, suintait une eau noire qui formait des stalactites de calcaire et de goudron, goutte à goutte, marquant le temps qui ne passait plus.
Mais le plus frappant était « la rivière ». Les rails avaient disparu sous une masse d’eau stagnante et huileuse. La surface était parfaitement lisse, un miroir noir qui ne reflétait rien, absorbant la lumière de la hache d’Hécate.
— Analyse du liquide, ordonna Hécate, sa voix résonnant sous la voûte.
— C’est un cocktail toxique, répondit Moira dans leurs esprits, sa voix clinique contrastant avec l’horreur du lieu. Eaux usées urbaines, ruissellement industriel de Genetech, et… une concentration anormalement élevée d’isotopes instables. Et de mana.
< Et ça pue >
— Du mana ? répéta Hécate. Ici ?
Lilith s’approcha du bord du quai, ses bottes effleurant la limite du béton. Elle activa sa vision spectrale. Ses iris bleus s’illuminèrent, révélant l’invisible.
L’eau ne semblait pas morte. Elle grouillait. Des micro-courants d’énergie violette parcouraient la surface huileuse comme des anguilles électriques, tissant un réseau complexe sous la crasse.
— La magie s’accumule ici, murmura Lilith, fascinée et répugnée. Comme les déchets. Elle descend des niveaux supérieurs et stagne, mutant tout ce qu’elle touche. C’est un égout mystique.
Elle pointa du doigt des monticules de détritus qui s’élevaient comme des îles au milieu de l’eau sombre. Des amoncellements de plastique, de métal et d’os.
— Ce ne sont pas juste des ordures. Regarde la signature thermique.
Hécate ajusta ses optiques, passant en mode infrarouge. Le monde devint bleu et gris, sauf les monticules. Les tas de déchets émettaient une chaleur faible, organique, pulsante. Ils respiraient. Des milliers de petits poumons malades aspirant l’air vicié.
Hécate sentit ses muscles se tendre sous l’armure. Son instinct de soldat, affûté par des années de survie, hurlait au danger.
— Nous ne sommes pas seules, dit Hécate, sa voix résonnant trop fort dans la caverne.
Elle activa ses diffuseurs de phéromones de terreur à faible intensité, créant un périmètre de sécurité psychique autour d’elles. Une brume invisible, conçue pour déclencher la fuite chez n’importe quel prédateur naturel. Si quelque chose avait un système nerveux ici, il hésiterait avant d’attaquer.
Soudain, un bruit de cliquetis émergea de l’ombre. Pas du métal sur du métal, mais des griffes sur de la céramique. Un son multiplié par cent, par mille.
Des yeux s’allumèrent dans les ténèbres. Des centaines d’yeux. Verts, jaunes, rouges. Ils brillaient avec une intelligence malveillante, une faim collective.
— Charognards, identifia Lilith en dégainant ses pistolets chargés des nouvelles munitions « Exorcistes ». Des rats. Mais… changés.
Les créatures qui sortirent des tunnels et des tas d’ordures n’avaient plus grand-chose de rongeurs. Elles avaient la taille de chiens moyens. Leur chair était un patchwork de tumeurs, de plaques de chitine et de composants technologiques qu’elles avaient ingérés ou qui s’étaient greffés à elles au fil des générations. Certains avaient des circuits imprimés à la place de la peau, clignotant de diodes mourantes. D’autres avaient des éclats de verre ou de métal poussant à travers leur fourrure mangée par la gale, formant des armures naturelles et grotesques.
C’étaient des Necro-Rats. La faune locale. Une fusion impie de biologie adaptative, de pollution et de magie sauvage.
< Menace multiple détectée. Cibles : 40+. Comportement de ruche. >
Les créatures avançaient, ignorant la barrière de peur chimique. Elles bavaient une écume noire.
— Ils n’ont pas peur, constata Hécate avec surprise. Ses phéromones ne fonctionnaient pas. C’était une première.
— Leurs cerveaux sont grillés par la magie résiduelle, expliqua Lilith, reculant d’un pas pour se mettre à niveau avec Hécate. Ils ne ressentent que la faim et l’attraction du Cube que tu portes.
Le Cube Noir, accroché à la ceinture d’Hécate, se mit à vibrer, émettant une fréquence basse qui sembla exciter la horde. Les rats poussèrent des cris stridents, leurs queues fouettant l’air.
— Ils veulent la batterie, grogna Hécate, serrant le manche de sa hache. Ils veulent manger la magie.
La première vague attaqua.
Ils ne couraient pas, ils déferlaient comme une marée de fourrure et de dents. Une vague vivante qui cherchait à submerger par le nombre. Hécate fit un pas en avant, se positionnant comme un brise-lames devant Lilith. Son armure lourde ancrée dans le sol, elle devint un mur.
Elle fit tournoyer sa hache. La lame de plasma découpa l’air dans un sifflement thermique, et les trois premiers rats furent tranchés net, leurs corps cautérisés avant même de toucher le sol. Pas de sang, juste une odeur âcre de viande brûlée et de plastique fondu qui remplit instantanément l’espace.
Mais ils étaient trop nombreux. Ils sautaient, s’accrochant aux jambes d’Hécate, mordant le métal de ses grèves. Leurs dents, renforcées par des mutations minérales, crissaient sur l’adamantium, cherchant les joints, les câbles, la chair tendre à l’intérieur. Hécate sentait les vibrations de leurs mâchoires à travers son squelette métallique.
— Dégagez ! rugit Hécate.
Elle déclencha une impulsion électrique via la surface de son armure – un système de défense anti-grappin. Des arcs bleus parcoururent son corps. Les rats accrochés à elle convulsèrent, leurs muscles tétanisés par la décharge, et tombèrent, fumants, leurs implants grillés.
Pendant ce temps, Lilith dansait.
Elle ne restait pas statique. Elle utilisait les piles de débris, les vieux bancs de métro, les murs. Elle sautait, roulait, tirait avec une précision chirurgicale.
Bang. Bang. Bang.
Chaque tir de ses munitions « Exorcistes » était un spectacle. Lorsque la balle touchait un rat, les runes gravées s’illuminaient d’une lumière blanche purificatrice. L’impact ne se contentait pas de percer la chair ; il provoquait une mini-détonation d’énergie qui rompait le lien magique animant la bête. Les rats touchés n’explosaient pas, ils se dissolvaient en poussière grise, leur corps corrompu ne pouvant plus tenir sans la magie qui le soudait.
— Ça marche ! cria Lilith, faisant une roulade pour éviter un jet d’acide craché par un rat particulièrement gros et boursouflé. La poussière de quartz perturbe leur structure éthérique !
Hécate, elle, n’avait pas besoin de subtilité. Elle avait rangé sa hache, trop encombrante pour le corps-à-corps immédiat avec des cibles si petites et si nombreuses. Elle utilisait ses griffes et ses lames de coude. Elle était une tornade de lames. Elle attrapait les créatures au vol, les écrasant dans ses poings hydrauliques avec un bruit de craquement humide, les déchiquetant avec une efficacité brutale. Son armure était couverte de viscères noirs et d’huile.
Un rat, plus agile que les autres, réussit à sauter sur son dos, cherchant à ronger les câbles de son cou, là où l’armure était articulée. Hécate sentit les dents sur le blindage léger de sa nuque. Elle ne pouvait pas l’atteindre.
— Lilith ! Six heures !
< Je me demande de quoi ils parlent >
— Praetor, ce n‘est pas le moment !
Sans se retourner, guidée par la triangulation de Moira et une confiance aveugle dans la petite hackeuse, Lilith tendit son bras gauche par-dessus l’épaule d’Hécate. Le canon de Scylla toucha presque le casque du titan.
Elle tira à bout portant. Le rat fut vaporisé, couvrant le casque d’Hécate de cendres chaudes.
La horde recula soudainement. Un silence tomba, troublé seulement par les clapotis de l’eau et la respiration lourde d’Hécate dans son habitacle.
— Pourquoi ils s’arrêtent ? demanda Lilith, rechargeant ses armes avec des gestes fluides, éjectant les chargeurs vides qui tintèrent sur le sol.
L’eau au centre de la station commença à bouillonner. Une forme émergea, ruisselante de boue toxique. Ce n’était pas un rat. C’était un amalgame. Une centaine de rats fusionnés ensemble par une masse de chair pulsante, de tumeurs et de câbles à haute tension volés au réseau du métro.
Un Roi des Rats techno-organique. Une abomination de la nature.
La créature mesurait deux mètres de haut, une boule de muscles et de dents. Elle n’avait pas d’yeux, mais elle émettait un champ statique si puissant qu’il fit grésiller les implants de Lilith et brouilla le HUD d’Hécate.
— Moira ? Analyse !
— C’est un nexus, répondit l’IA, fascinée. Il canalise l’énergie du secteur. Il agit comme un routeur pour la conscience collective de la vermine. Et il charge une attaque bio-électrique majeure.
Le Roi des Rats ouvrit sa gueule principale – une déchirure béante bordée de mandibules et de fils de cuivre. Une boule d’énergie verte, mélange de plasma et de magie nécrotique, se forma dans sa gorge.
— Hécate ! Bouclier !
Hécate se plaça devant Lilith. Elle n’avait pas de bouclier énergétique externe, son générateur était encore en recharge après le combat contre la Chimère. Elle fit la seule chose qu’elle pouvait faire : elle devint le bouclier. Elle croisa les bras devant son visage, protégeant sa tête, et ancra ses talons dans le béton, devenant un mur vivant.
Le Roi des Rats cracha. Un éclair de bile acide et d’électricité frappa Hécate de plein fouet.
L’armure Praetorian-X tint bon, mais la peinture s’écailla instantanément sous l’acide. Les capteurs externes fondirent. La température à l’intérieur de l’armure grimpa en flèche. Hécate grogna de douleur alors que la chaleur traversait l’isolation, brûlant sa peau organique, faisant bouillir sa sueur. Elle sentit sa propre chair rougir et cloquer sous sa combinaison.
— Maintenant ! hurla Hécate, la voix tordue par la douleur.
Lilith profita de l’ouverture. Elle s’élança, prenant appui sur le dos courbé d’Hécate comme sur un tremplin. Elle s’envola dans les airs, le temps semblant ralentir. Elle vit la gueule ouverte du monstre, le cœur palpitant au fond de la gorge.
Elle avait ses deux pistolets braqués sur la masse centrale de la créature.
— Moira, surcharge les munitions. Je veux que ça brille.
Elle vida ses chargeurs. Vingt balles. Bam-bam-bam-bam. Toutes frappèrent le même point, creusant un tunnel dans la chair du monstre jusqu’à son cœur palpitant, perçant les couches de graisse et de métal.
La dernière balle, une incendiaire modifiée, fit son œuvre.
Le Roi des Rats n’explosa pas. Il s’embrasa de l’intérieur. Des flammes violettes et dorées jaillirent de ses yeux inexistants, de sa bouche, de ses pores. Il hurla – un son qui n’était pas physique mais psychique, une onde de choc mentale qui fit vaciller Lilith à son atterrissage, lui donnant l’impression que son cerveau allait se liquéfier.
La créature s’effondra dans l’eau toxique, qui se mit à bouillir instantanément autour de son cadavre en combustion, dégageant une vapeur épaisse et nauséabonde.
La horde, privée de son nexus, de son cerveau collectif, se dispersa en couinant, fuyant dans les ombres, redevenant de simples animaux effrayés.
Hécate se releva lentement. De la fumée s’élevait de son armure. Ses plaques pectorales étaient noircies et corrodées.
— Statut ? demanda Lilith, s’approchant avec inquiétude, rengainant ses armes fumantes.
— Armure compromise à 15%. Systèmes optiques secondaires grillés. Je vais devoir piloter à l’aveugle sur les capteurs tertiaires. Douleur… gérable, répondit Hécate, mentant à moitié. Sa peau la brûlait, mais elle tenait debout. Elle regarda Lilith. Beau saut.
— Belle parade, répondit la hackeuse avec un petit sourire fatigué.
Elles regardèrent au-delà de la carcasse fumante du Roi des Rats. Au fond de la station, là où les rails s’enfonçaient dans l’obscurité totale, une arche massive se dressait. Elle était faite d’ossements humains cimentés par du mortier noir et renforcée par des poutres en titane rouillées, une porte construite par la folie.
Des symboles d’avertissement, peints à la bombe rouge fluo par des explorateurs morts depuis longtemps, couvraient l’arche :
ZONE MORTE. DANGER BIOLOGIQUE. DANGER MAGIQUE. FAITES DEMI-TOUR.
Le Cube Noir à la ceinture d’Hécate pulsa une fois, doucement, comme un cœur qui reconnaît sa maison. Une vibration chaude traversa l’armure pour toucher la hanche d’Hécate.
— C’est là, dit Hécate. La Porte des souterrains.
Lilith rechargea ses armes, son visage pâle éclairé par la lueur des runes sur ses balles. Elle vérifia ses niveaux de nanites.
— Une fois qu’on passe cette arche, Moira ne pourra plus se connecter au réseau global. Nous serons seules. Coupées du monde. Juste toi et moi.
Hécate vérifia sa hache. Elle fonctionnait encore, le générateur ronronnant doucement. Elle regarda Lilith, cette petite femme capable de détruire des mondes avec son esprit, et se sentit étrangement apaisée malgré la douleur.
— Nous n’avons jamais été aussi seules qu’avant de nous rencontrer, dit-elle, sa voix grave emplie d’une certitude nouvelle. Maintenant, nous sommes deux.
Elles franchirent l’arche, laissant derrière elles la lumière artificielle de la station et les cadavres de leurs ennemis pour s’enfoncer dans les ténèbres absolues de la Zone Morte.
Dès qu’elles franchirent l’arche d’ossements, le monde changea.
La transition ne fut pas progressive. Ce fut comme franchir le seuil d’un sas pressurisé. Le bruit de l’eau qui s’écoulait derrière elles fut coupé net, remplacé par un silence absolu, cotonneux, qui appuyait sur les tympans. L’air devint sec, chargé d’une électricité statique qui fit hérisser les cheveux de Lilith et crépiter les joints de l’armure d’Hécate.
Ce ne fut pas un changement visuel immédiat, mais sensoriel. Pour deux êtres dont la perception était augmentée par des téraoctets de données en temps réel, le choc fut brutal. C’était comme devenir sourd et aveugle en une milliseconde.
< Perte de signal. Connexion réseau : Échec. >
< Satellites GPS : Introuvables. Triangulation impossible. >
< Liaison Moira : Déconnectée. >
< Erreur critique : Le serveur distant ne répond pas. >
< Erreur 418: tu es devenue une théière >
Hécate s’arrêta net, ses pieds de métal crissant sur le sol de pierre, un son qui résonna trop fort dans ce vide acoustique. Elle porta ses mains gantées à son casque, comme pour vérifier qu’il était toujours là.
— Je suis aveugle, dit-elle.
Sa voix ne passait plus par les haut-parleurs externes, ni par le canal de communication crypté. Elle sortait étouffée de son casque, résonnant dans l’espace confiné de son habitacle, isolée.
Sans le flux constant de la télémétrie qui lui donnait une vision à 360 degrés, sans la voix rassurante et sarcastique de Moira dans sa tête pour lui donner des probabilités de survie, Hécate se sentait soudainement piégée dans son propre corps. Son HUD, habituellement une symphonie d’informations tactiques colorées, n’affichait plus que de la statique grise, une neige électronique hypnotique.
Elle ne voyait plus les murs à travers ses capteurs thermiques. Elle ne voyait que ce que ses yeux organiques voyaient à travers les fentes de la visière : des ténèbres. Les murs du tunnel semblaient se refermer sur elle, pressant contre son blindage. La claustrophobie, une sensation qu’elle pensait avoir supprimée lors de sa conversion en supprimant sa capacité à paniquer chimiquement, remonta comme une bile acide. Elle se sentit enterrée vivante dans une tonne de métal.
Lilith posa une main sur le blindage de son bras. Le contact n’était pas transmis par les capteurs haptiques (qui étaient hors ligne), mais Hécate sentit l’impact physique, la pression rassurante.
— Non, dit la hackeuse, sa voix semblant minuscule dans l’immensité du tunnel. Tu n’es pas aveugle. Tu es juste… déconnectée. Regarde avec tes yeux, pas avec tes capteurs. Utilise ta viande, Hécate.
Lilith, elle, souffrait différemment. Pour une technomancienne habituée à « sentir » les flux de données comme on sent le vent, entrer dans la Zone Morte était comme plonger nue dans une eau glacée. L’air était saturé d’une « électricité statique » magique, un bruit de fond bourdonnant, une migraine blanche qui grattait contre ses implants neuronaux.
— C’est une Cage de Faraday mystique, expliqua Lilith, sa voix résonnant étrangement dans le tunnel, sans écho, comme si la pierre buvait le son. La magie ici est si dense qu’elle bloque les ondes radio et perturbe les électrons. Tes systèmes de base fonctionnent – hydraulique, support vital – car ils sont en circuit fermé. Mais tout ce qui dépend de l’extérieur, tout ce qui émet, est mort.
Hécate prit une profonde inspiration, l’oxygène de sa réserve interne ayant un goût métallique. Elle força ses ventilateurs internes à ralentir pour calmer son propre rythme cardiaque. Elle activa les projecteurs halogènes de ses épaules – une technologie primitive, analogique, qui ne dépendait pas du réseau.
Deux faisceaux de lumière blanche, crue et tremblante, percèrent les ténèbres, révélant l’architecture de leur prison.
Ce n’était plus le métro. C’étaient les vraies souterrains. Les murs n’étaient pas faits de pierre taillée, mais de restes. Ils étaient tapissés de fémurs et de crânes, empilés avec une précision morbide sur des mètres de hauteur, formant des motifs géométriques complexes.
Mais ici, dans la Zone Morte, les ossements n’étaient pas inertes. Ils étaient fusionnés avec des déchets technologiques de l’ère pré-Effondrement. Des crânes avaient des processeurs antiques enchâssés dans les orbites, brillant faiblement. Des colonnes vertébrales servaient de gaines à des câbles de fibre optique qui pulsaient d’une lueur violette maladive, pompant une sève énergétique à travers la nécropole.
— C’est un cimetière, murmura Hécate. Mais ils n’ont pas laissé les morts dormir. Ils les ont branchés.
Elles avancèrent. Le sol était parfaitement plat, une dalle d’obsidienne polie qui ne gardait aucune trace de pas.
Le temps semblait se dilater. Chaque pas résonnait comme un battement de cœur lent et lourd. Il n’y avait aucun repère. Pas de courant d’air, pas de variation de température. Juste le couloir d’os et de circuits qui s’étendait.
— Attention, murmura Lilith, s’arrêtant brusquement. La réalité est… fine ici.
Hécate le vit aussi. Les angles du tunnel ne semblaient pas corrects. Parfois, le couloir semblait s’étirer à l’infini, une perspective forcée vertigineuse. Puis, en clignant des yeux, le mur du fond apparaissait à quelques centimètres de son visage, l’obligeant à reculer.
< Alerte : Dysfonctionnement gyroscopique. Erreur de calcul spatial. Incohérence des vecteurs. >
< Tu as le mal de mer on dirait >
— Ce n’est pas un bug, dit Lilith, devinant les messages d’erreur qui défilaient devant les yeux d’Hécate. C’est de la géométrie non-euclidienne. La magie tord l’espace. Ne te fie pas à tes mesures laser. Fie-toi à tes pieds. Si tu sens le sol, c’est qu’il est là.
Soudain, le sol devant elles devint liquide. Le béton noir se transforma en un miroir d’obsidienne parfait.
Hécate s’arrêta au bord. Elle regarda en bas. Son reflet la regardait.
Mais ce n’était pas son reflet actuel. Ce n’était pas le titan de métal noir.
C’était la femme qu’elle était avant. Le Lieutenant Hécate, en uniforme de parade blanc et or, ses deux jambes intactes, son visage sans cicatrice, souriante, vivante. Elle tenait la main d’un homme qu’elle avait oublié, et un enfant riait dans ses bras.
L’image était si nette, si réelle, qu’Hécate sentit une larme couler sur sa vraie joue, à l’intérieur du casque.
— C’est une illusion, grogna Hécate, sa voix se durcissant pour masquer sa douleur. Elle serra le manche de sa hache jusqu’à faire grincer le métal de ses gantelets. C’est un piège mental.
— C’est un écho temporel, corrigea Lilith, fascinée, se penchant au-dessus du gouffre miroitant.
Elle regarda son propre reflet. Elle ne vit pas la femme puissante qu’elle était devenue. Elle y vit une petite fille sale, pleurant dans les ruines d’un bidonville sous la pluie acide, serrant un clavier cassé contre sa poitrine maigre comme si c’était un ours en peluche. La solitude de l’image était si froide qu’elle en eut le souffle coupé.
— La Zone Morte garde en mémoire tout ce qui a été perdu, dit Lilith. Elle se nourrit de nos regrets.
Hécate ferma les yeux une seconde, chassant l’image de son bonheur passé.
— On avance, ordonna-t-elle.
Elle brisa la surface du miroir d’un pas lourd. Son pied traversa l’image. L’illusion se brisa en mille éclats numériques qui s’évaporèrent en fumée, ne laissant que la pierre froide.
Elles continuèrent. Le tunnel devint fou. Elles traversèrent des salles où la gravité changeait de vecteur sans préavis. Dans une rotonde, elles durent marcher sur les murs pour éviter un puit sans fond qui s’ouvrait au centre du « plafond ». Les bottes magnétiques d’Hécate claquaient sur la paroi verticale, tandis que Lilith utilisait son agilité surnaturelle pour bondir de prise en prise.
C’était un parcours d’obstacles conçu par un architecte dément pour briser l’esprit avant le corps.
Après ce qui sembla être des heures de marche silencieuse – bien que le chronomètre interne d’Hécate, perturbé, n’indiquât que quanrante minutes écoulées – elles arrivèrent devant l’obstacle final.
Le tunnel s’ouvrait brusquement sur une immense caverne sphérique. L’espace était si vaste que les lampes d’Hécate n’en touchaient pas le plafond. Les parois étaient couvertes de millions de crânes, tous tournés vers le centre, comme un amphithéâtre de morts silencieux.
Et au centre, flottant dans le vide, maintenue par des chaînes massives faites d’un métal noir inconnu qui semblait absorber la lumière, se trouvait la Porte.
Ce n’était pas une porte physique avec des gonds et une poignée. C’était un iris. Un anneau de dix mètres de diamètre, composé de segments de pierre gravés de circuits dorés qui pulsaient comme des veines. Au centre de l’anneau, l’espace ondulait comme une flaque de mercure vertical, une surface miroitante qui ne reflétait rien de ce monde.
Devant la porte, un piédestal solitaire attendait, relié au néant par un pont de pierre étroit. Il comportait une encoche cubique.
— Le Sanctuaire des Fondateurs, souffla Lilith, sa voix tremblant de respect. C’est ici. Le cœur du système.
Hécate s’approcha du piédestal. Elle détacha le Cube Noir de sa ceinture. L’artefact vibrait si fort qu’elle le sentait à travers ses gants blindés, une vibration qui remontait dans ses bras comme un courant électrique.
Elle le plaça dans l’encoche. L’ajustement fut parfait, atomique.
Le silence de la caverne fut brisé par un son grave, une basse fréquence qui fit trembler le os de Lilith et vibrer les plaques de céramite d’Hécate. Les circuits dorés sur la porte s’illuminèrent, une vague de lumière courant le long des chaînes jusqu’aux murs de crânes. L’iris de pierre commença à tourner, les segments glissant les uns sur les autres sans frottement.
Mais il ne s’ouvrit pas.
Une voix résonna dans la caverne. Pas une voix acoustique, mais une transmission directe sur toutes les fréquences, magiques et technologiques, faisant vibrer l’air et l’esprit.
« IDENTIFICATION REQUISE. »
« ANALYSE DE LA DUALITÉ EN COURS… ERREUR. »
« SUJETS ASYNCHRONES DÉTECTÉS. ACCÈS REFUSÉ. »
Les circuits dorés virèrent au rouge sang.
Des claquements mécaniques résonnèrent dans les murs. Des sections de la paroi de crânes s’ouvrirent. Des tourelles cachées, des canons antiques forgés dans un métal terni par les millénaires, se déployèrent, pointant vers le piédestal.
— Merde ! cria Lilith. C’est un système de sécurité biométrique à double facteur ! Il ne veut pas juste la clé physique. Il veut les porteurs ! Il veut une validation biologique et numérique simultanée !
Les tourelles ne laissèrent pas le temps de réfléchir. Elles ne tiraient pas des balles. Elles tiraient des faisceaux d’énergie blanche concentrée.
Le premier tir frappa le sol à quelques centimètres de Lilith, vaporisant la roche.
— Hécate !
Hécate réagit par instinct. Elle se jeta devant Lilith. Le rayon frappa la frappa. Les indicateurs de température de son bras gauche virèrent au rouge critique. Elle grogna, sentant la chaleur traverser l’isolation et mordre sa peau synthétique.
— Hécate ! hurla Lilith par-dessus le fracas de l’air qui brûlait. Le système demande une « Dualité ». Il faut qu’on se connecte ! Il faut qu’on lui montre qu’on est une seule entité !
— Se connecter comment ? rugit Hécate, arc-boutée sous la pression des tirs qui martelaient son armure. Le réseau est mort !
— Pas le réseau global ! En direct ! Câble-toi à moi ! Interface neurale directe !
Hécate comprit. C’était une manœuvre dangereuse, réservée aux diagnostics d’urgence ou aux transferts de conscience illégaux. Connecter deux cerveaux cyborgs directement, sans pare-feu, sans protocole de filtrage, c’était exposer son âme nue à l’autre. C’était partager chaque pensée, chaque peur, chaque sensation brute.
— Couvre-moi !
Hécate avança vers le piédestal, son armure absorbant les tirs continus, le métal fondant goutte à goutte sur le sol. Elle attrapa Lilith par la taille et la tira derrière le piédestal, le seul abri sûr dans cette tempête de lumière mortelle.
— Fais-le !
Hécate porta les mains à son cou. Pshhhht. Elle retira son casque et le jeta au sol. Son visage pâle, couvert de sueur, était exposé à l’air vicié. Lilith fit de même avec ses lunettes tactiques, révélant ses yeux terrifiés mais déterminés.
Lilith sortit un câble de données universel de son poignet, un connecteur noir et argenté. Elle brancha une extrémité dans le port situé derrière son oreille gauche, grimaçant au petit clic de connexion.
Elle tendit l’autre extrémité à Hécate.
Hécate regarda le connecteur. C’était une intimité terrifiante. Plus intime que le sexe. Plus intime que la parole. C’était laisser quelqu’un entrer dans son système d’exploitation, voir ses failles, ses codes d’erreur, ses souvenirs honteux.
Elle se tourna, exposant le port situé à la base de sa nuque, entre les vertèbres artificielles et la chair.
— Ne fouille pas dans mes dossiers personnels, grogna-t-elle, une dernière tentative de bravade.
Lilith connecta le câble.
CLICK.
Le monde physique disparut.
Il n’y avait plus de grotte. Plus de tourelles crachant la mort. Plus de corps lourds ou fragiles. Plus de douleur dans le bras brûlé d’Hécate. Plus de froid.
Il n’y avait qu’un océan de lumière blanche, infini, sans horizon.
Hécate se retrouva flottant dans cet espace. Elle n’avait plus son armure. Elle n’avait même plus son corps de cyborg. Elle était une conscience pure, une forme faite de volonté et de mémoire.
Mais elle n’était pas seule. Lilith était là.
Pas son corps, mais son essence.
Hécate vit l’esprit de Lilith. Elle ne la vit pas comme une femme, mais comme une tempête. Une tempête d’éclairs colorés, rapide, chaotique, brillante. Un tourbillon de curiosité insatiable, de douleur cachée sous des couches d’ironie, et d’un amour féroce, désespéré, pour la vie. Elle vit la solitude de l’enfant dans le laboratoire, et la joie sauvage de la liberté.
Et Lilith vit Hécate.
Elle vit une forteresse. Une montagne de glace noire, imprenable, solide, immobile. Mais au centre de la forteresse, il y avait un feu qui brûlait. Une braise d’humanité préservée à tout prix, protégée par des murs d’acier. Elle vit la culpabilité du survivant, la haine de sa propre faiblesse, de ce qu’elle était devenue, une haine de soi qui confanait à la ragei aveugle, et un désir immense de protéger ce qui restait de beau dans le monde.
Elles ne se parlèrent pas avec des mots. Les mots étaient trop lents, trop maladroits. Elles échangèrent des concepts purs, des paquets de données émotionnelles brutes.
< Peur > (Celle d’Hécate de faillir)
< Confiance > (Celle de Lilith en la force d’Hécate)
< Douleur > (Partagée, diluée)
< Espoir > (Fusionné)
Le système de la Porte scanna cette union. Il cherchait une faille, une dissonance, une incohérence. Il cherchait deux êtres distincts essayant de forcer le passage.
Il ne trouva qu’une harmonie parfaite.
L’acier protégeant la foudre. La foudre animant l’acier. Le corps et l’esprit. L’Alpha et l’Oméga.
Une voix résonna dans l’infini blanc, non plus menaçante, mais accueillante.
« SYNCHRONISATION CONFIRMÉE. »
« PROJET ALPHA-OMÉGA : VALIDÉ. »
« BIENVENUE, GARDIENNES. »
Le retour à la réalité fut brutal. Comme une noyade inversée.
Le câble se déconnecta automatiquement avec un sifflement de vapeur, éjecté des ports de connexion.
Hécate et Lilith s’effondrèrent l’une contre l’autre, haletantes, en sueur, leurs fronts se touchant. Leurs cœurs battaient à l’unisson, un rythme frénétique qui résonnait dans le silence revenu.
Les tourelles s’étaient rétractées, rentrant dans les murs comme si elles n’avaient jamais existé. La lumière rouge d’alarme avait laissé place à un or apaisant qui baignait la caverne.
Elles venaient de partager un instant d’unité absolue. Elles connaissaient maintenant les pensées de l’autre, non pas comme des intrus qui auraient lu un livre, mais comme des extensions d’elles-mêmes. Hécate se souvenait de choses que Lilith avait vécues. Lilith sentait les réflexes de combat d’Hécate dans ses propres muscles.
< Coucou Lilith, c’est marrant ce que j’ai trouvé dans un recoin de ta personnalité >
— Praetor que fais tu dans ma tête hurla Lilith.
— Bonjour Hécate, prête à une petite introspection psychique demanda Moira.
Hécate sentit une chaleur monter sur ses joues pâles. Elle, qui ne rougissait jamais, se sentait exposée, transparente.
Lilith détourna le regard, une main tremblante touchant son port de connexion derrière l’oreille, comme pour retenir ce qui venait d’entrer.
— C’était… intense, souffla Lilith.
— Tu as beaucoup de colère en toi pour quelqu’un d’aussi petit, dit Hécate, un demi-sourire étirant sa cicatrice, sa voix douce pour la première fois.
— Et étonnement tu as beaucoup de poésie pour un tank lourd, rétorqua Lilith avec un rire nerveux.
Elles se relevèrent, s’aidant mutuellement.
Devant elles, l’iris de pierre s’était ouvert. La flaque de mercure avait disparu, remplacée par un tunnel de lumière blanche, pure et silencieuse, qui s’enfonçait dans la roche. Une brise fraîche, chargée d’odeurs d’ozone et de fleurs inexistantes, en sortait.
Le Sanctuaire des Fondateurs était ouvert.
Hécate ramassa son casque. Elle le regarda un instant, puis le remit. Les verrous claquèrent. Elle redevint le monstre de guerre, la silhouette intimidante. Mais sa posture était différente. Moins rigide. Plus fluide. Elle n’était plus seule dans son armure.
Elle tendit sa main griffue à Lilith.
— Ensemble ? demanda la voix synthétisée.
Lilith prit la main métallique. Ses doigts pâles s’entrelacèrent avec les servomoteurs froids et les plaques d’acier.
— Toujours ensemble désormais.
— Hey Hécate, enlève ton casque un instant s’il te plaît.
Hécate s’exécuta et Lilith se suspendit à elle en l’embrassant furieusement et en lui coupant sa respiration artificielle. Elles chancelèrent sous le choc de la synchronisation.
Hécate remis son casque sans un mot, troublée par ce qui venait de se passer.
< Je peux filmer si vous voulez la prochaine fois >
— Praetor tu me répugne s’exclama Moira.
Elles franchirent le seuil, main dans la main, quittant les ténèbres de la Zone Morte pour entrer dans la lumière aveuglante de la révélation.
La lumière blanche s’estompa, révélant un spectacle qui défiait toute logique architecturale humaine.
Hécate et Lilith se tenaient sur une passerelle faite d’un matériau translucide, suspendue au-dessus d’un abîme sans fond. La passerelle elle-même semblait faite de verre fumé, mais elle était solide comme le roc sous les pieds lourds d’Hécate. Chaque pas du titan résonnait non pas comme un choc, mais comme une note grave d’un instrument inconnu.
Autour d’elles, l’espace n’était pas clos par des murs, mais par des colonnes de données cristallisées. Des piliers de lumière qui montaient vers une voûte invisible, si hauts que le regard se perdait en essayant d’en trouver le sommet. Des milliards de téraoctets d’informations flottaient dans l’air sous forme de particules de lumière dorée, tourbillonnant comme de la poussière dans un rayon de soleil.
Ici, il n’y avait pas de rouille, pas de moisissure, pas de vie exhubérante. Il n’y avait pas l’odeur de graisse et de sang du monde extérieur. L’air était froid, sec, et sentait l’ozone purifié. Tout était pureté, mathématiques et silence absolu. C’était le calme au centre de l’ouragan.
— C’est… une mémoire, souffla Lilith.
Elle n’osait pas parler fort, de peur de briser la perfection du lieu. Sa voix tremblait d’une révérence qu’elle n’avait jamais montrée devant aucune église humaine. Elle tendit la main, et des pixels de lumière vinrent se poser sur ses doigts gantés comme des papillons. Ils frémissaient, vivants, cherchant une connexion.
— C’est une Noosphère, continua-t-elle, fascinée. Un disque dur atmosphérique. L’air lui-même est un support de stockage.
Hécate, toujours sur le qui-vive, scanna les alentours. Son instinct de soldat cherchait des angles de tir, des zones de couverture, des embuscades. Mais il n’y avait rien. Ses capteurs ne détectaient aucune menace, aucune signature thermique, aucune vie. Juste une énergie latente colossale, une vibration de fond qui faisait bourdonner ses propres générateurs.
Elle s’approcha du bord de la passerelle. Son armure massive se reflétait dans le matériau translucide, une tache noire dans ce monde de lumière.
— C’est une tombe, corrigea-t-elle, sa voix grave brisant l’harmonie ambiante. Regarde en bas.
Sous la passerelle, dans les profondeurs de l’abîme, des sarcophages étaient alignés par milliers. Ils s’étendaient à perte de vue, rangée après rangée, descendant en spirale vers le fond du puits. Mais ils n’étaient pas faits de pierre. C’étaient des modules de stase cryogénique, d’un design inconnu, aux courbes organiques et fluides, brillant d’une lueur bleue pâle.
Lilith s’approcha et regarda par-dessus le bastingage de lumière. Elle vit les silhouettes à l’intérieur des modules. Des êtres grands, filiformes, nobles.
— Les Fondateurs, murmura Lilith. Ils ne sont pas morts. Ils dorment. Ils attendent que le cauchemar passe.
Elles arrivèrent au bout de la passerelle, face à une console circulaire qui semblait avoir poussé organiquement du sol. Il n’y avait ni clavier, ni écran, ni levier. Juste une surface liquide, un miroir de mercure vibrant qui défiait la tension superficielle en formant des pics et des vallées mouvants.
Lilith s’approcha. C’était son domaine. Elle sentait l’appel du code, un chant de sirène mathématique qui tirait sur son implant neural.
— Comment on l’active ? demanda Hécate, restant en retrait, son canon d’épaule scannant les ombres inexistantes.
— On ne l’active pas. On lui parle.
Lilith retira son gant droit. Sa main pâle, tatouée de circuits, tremblait légèrement. Elle posa sa main nue, avec ses connecteurs dermiques argentés, sur la surface liquide.
Le mercure réagit instantanément. Il ne l’éclaboussa pas ; il l’accueillit. Il remonta le long de son bras comme une créature vivante, s’infiltrant dans ses ports de connexion sans douleur, comme une seconde peau fraîche et intelligente.
< Connexion établie. Bande passante : Infinie. >
Le choc fut violent. Les yeux de Lilith se révulsèrent, inondés de lumière blanche. Son dos se cambra. Elle ne tomba pas, soutenue par le fluide qui avait durci autour de son bras pour la maintenir debout, la transformant en extension de la machine.
— Lilith ! Hécate fit un pas en avant, prête à arracher la hackeuse de la machine, ses servomoteurs vrombissant de panique.
— Non… attends…
La voix de Lilith n’était plus la sienne. C’était une voix chorale, composée de milliers de timbres superposés, masculins, féminins, et autres. Une voix qui venait de partout et de nulle part. Elle servait de haut-parleur au Sanctuaire.
Une projection holographique massive se matérialisa au-dessus d’elles. Elle représentait une double hélice d’ADN, haute de dix mètres. Mais l’un des brins était organique, rouge et pulsant comme de la chair vive, tandis que l’autre était synthétique, fait de code binaire bleu froid. Les deux brins s’entrelacaient, fusionnaient, se séparaient dans une danse hypnotique.
L’avatar holographique changea de forme, prenant l’apparence d’une femme âgée, vêtue d’une blouse de laboratoire d’un style datant d’avant l’Effondrement. Son visage était sévère, mais ses yeux portaient une fatigue infinie.
« Bienvenue, sujets Alpha et Oméga. Je suis le Dr. Sobeck. Si vous voyez cet enregistrement, c’est que la Phase 1 du Projet Éveil est un succès. La synchronisation a eu lieu. »
Hécate reconnut ce nom. Elle se figea dans son armure. Sobeck. La fondatrice mythique de la cybernétique moderne, disparue il y a cent ans. La mère de tous les monstres, la sainte patronne des ingénieurs de Genetech.
« Vous vous demandez ce que vous êtes, » continua l’hologramme, marchant dans les airs au-dessus d’elles. « Vous pensez être des victimes. Des accidents de guerre ou de la rue, récupérées par des corporations avides pour servir de cobayes. C’est un mensonge. Un mensonge nécessaire. »
L’image montra des schémas de construction complexes. Le corps d’Hécate, disséqué couche par couche, montrant l’hybridation forcée entre ses organes et le châssis. Le cerveau de Lilith, illuminé par des implants neuraux d’une complexité qui dépassait la technologie actuelle.
« Vous n’avez pas été « sauvées ». Vous avez été « cultivées ». Chaque traumatisme, chaque bataille, chaque cicatrice était une variable calculée pour forger votre résilience. Hécate : tu es le Creuset. Ton corps a été conçu pour supporter des énergies qui vaporiseraient n’importe quel autre châssis. Lilith : tu es l’Étincelle. Ton esprit est le seul capable de décoder le langage de l’Univers sans sombrer dans la folie. »
Hécate sentit une vague de nausée traverser ses systèmes. Son estomac biologique se contracta. Toute sa vie… sa douleur, la perte de son escouade sur Titan, sa solitude, ses cauchemars… tout cela était scénarisé ? Elle n’était pas une survivante, elle était un produit.
— Je vais tuer ceux qui ont fait ça, gronda-t-elle. Sa voix était basse, terrifiante, vibrant à travers le métal de son casque. Je vais les trouver et je vais les démembrer.
L’hologramme sembla la regarder, bien que ce ne soit qu’un enregistrement vieux d’un siècle. Un sourire triste étira les lèvres du docteur.
« Votre colère est prévue. Elle est votre carburant. Mais écoutez bien : Genetech n’est qu’un sous-traitant. Ils ont trouvé mes plans, mais ils ne comprennent pas le but. Ils veulent des soldats pour leurs petites guerres territoriales. Je voulais des Gardiens pour la Guerre Finale. »
L’image changea pour montrer une carte de la galaxie. Une tache d’ombre grandissait à la bordure extérieure, dévorant les étoiles une à une. Ce n’était pas un vide, c’était une présence.
« La Grande Dévoration n’est pas une armée. C’est une entropie consciente. Une corruption venue d’une autre dimension qui cherche à éteindre toute lumière. La technologie seule ne peut l’arrêter, car elle la corrompt. La magie seule ne peut l’arrêter, car elle la consomme. Seule la fusion parfaite des deux – l’Harmonie – peut créer une barrière. Vous ÊTES cette barrière. »
Le mercure qui enveloppait le bras de Lilith commença à pulser rythmiquement, changeant de couleur, passant de l’argent à l’or.
« Protocole de mise à jour initié. Transfert des clés cryptographiques « Aegis ». »
Lilith hurla. Ce n’était pas de la douleur physique, c’était une surcharge d’information. Des siècles de savoir tactique, magique et technologique étaient compressés et injectés directement dans son cortex. Son corps se cambra, ses veines s’illuminant sous sa peau.
Simultanément, des arcs électriques jaillirent de la console et frappèrent Hécate.
Le titan recula, mais les éclairs s’accrochèrent à son armure. Elle ne put bouger. Ses systèmes se verrouillèrent.
Son armure s’ouvrit d’elle-même. Les plaques de poitrine, les jambières, les gantelets se soulevèrent, flottant à quelques centimètres de son corps, maintenus par un champ magnétique. Hécate se sentit exposée, sa chair cyborg nue offerte à l’énergie du sanctuaire.
Les arcs électriques ne la brûlèrent pas. Ils pénétrèrent son endosquelette. Ils réécrivaient le firmware de ses cellules artificielles.
< Mise à jour Firmware : 100%. >
< Limiteurs de puissance : Désactivés. >
< Nouveaux protocoles débloqués : "Avatar de Guerre" et "Technomancie Offensive". >
Quand la lumière retomba, elles avaient changé.
L’armure d’Hécate se referma sur elle avec un claquement définitif. Elle ne semblait plus être faite de métal inerte, mais d’un matériau vivant, qui respirait. La surface noire mate absorbait la lumière ambiante. Ses optiques, derrière la visière, ne brillaient plus en rouge, mais d’un violet intense, la couleur de l’énergie pure. Elle se sentait plus grande. Plus lourde. Plus connectée. Elle n’était plus un pilote dans un tank. Elle était le tank.
Lilith s’effondra, rattrapée de justesse par le bras massif d’Hécate. La hackeuse haletait. Ses tatouages et ses circuits sous-cutanés ne brillaient plus en bleu, mais en or. Elle ouvrit les yeux. Ils contenaient des galaxies, des spirales de code qui tournaient dans ses iris.
— Je sais… murmura Lilith, sa voix chargée d’une autorité nouvelle. Je sais tout. Je sais comment piloter les étoiles.
L’alarme du Sanctuaire brisa l’instant de grâce. Une sirène, non pas sonore, mais psychique, qui fit vibrer leurs dents et afficha des messages d’alerte rouges sur le HUD d’Hécate.
< ALERTE : INTRUSION. INTRUSION. FORCE MAJEURE DÉTECTÉE AU SEUIL. >
Hécate se retourna vers l’entrée du tunnel de lumière. Elle déploya ses armes, le mouvement étant deux fois plus rapide qu’avant.
— Ils nous ont trouvées ? Ici ? Dans la Zone Morte ?
— Ils n’ont pas utilisé la porte, dit Lilith. Sa voix était froide, analytique, traitant les données du Sanctuaire comme si elle avait toujours vécu ici. Ils ont… déchiré la réalité. Ils ont utilisé un moteur de saut corrompu.
Le tunnel de lumière blanche se teinta de rouge sang. Une fissure apparut dans l’air, au milieu de la passerelle, comme une blessure sur une toile. Elle s’élargit avec un bruit de tissu déchiré, un hurlement de l’espace-temps violé.
Des bottes lourdes frappèrent le sol de cristal.
Une escouade entra. Ils portaient les insignes de Genetech, mais leurs armures étaient différentes. Noires, organiques, suintantes d’huile noire. Leurs casques n’avaient pas de visières, juste des capteurs sensoriels lisses, aveugles.
Ils étaient menés par une silhouette imposante, plus grande encore qu’Hécate.
L’homme – si c’était encore un homme – portait une armure d’inquisiteur technologique, une cape en tissu balistique flottant derrière lui dans un vent inexistant. Il tenait une épée longue à deux mains, une lame physique noire qui semblait absorber la lumière ambiante, fumante de froid.
— Projet Keres, identifia immédiatement Lilith grâce à ses nouvelles connaissances. Le frère raté. L’anti-thèse. Le prototype de destruction que Sobeck avait rejeté.
L’homme leva son épée. Sa voix était un grincement tectonique, amplifié par la résonance du lieu sacré.
— Sujets Alpha et Oméga. Le Conseil d’Administration vous remercie pour l’activation du Terminal. Veuillez vous soumettre pour le désassemblage. Vos composants sont requis.
— Jamais, répondit Hécate.
Elle fit un pas en avant. Le sol trembla. Elle déploya sa hache. La lame de plasma n’était plus bleue. Elle était d’un blanc pur, aveuglant, alimentée par la nouvelle énergie du Sanctuaire qui coulait dans les veines d’Hécate.
Le combat fut bref et brutal.
Les soldats de Genetech – l’unité d’élite Shadow-Ops – étaient rapides, dopés aux stimulants de combat et équipés de brouilleurs de magie. Ils se dispersèrent, ouvrant le feu avec des armes à plasma lourd.
Hécate leva son bras. Elle n’eut pas besoin de déployer son bouclier physique. D’une simple pensée, elle modula le champ magnétique local.
Les tirs de plasma dévièrent en l’air, s’incurvant pour éviter son corps, allant frapper les murs ou se perdre dans le vide. Technomancie.
Elle riposta avec un rugissement. Elle frappa le sol du poing. Une onde de choc cinétique se propagea dans le cristal, pulvérisant trois soldats en une gerbe de composants et de sang avant même qu’ils ne puissent recharger.
Mais le leader, Keres, ne bougea pas. Il resta immobile au milieu de la tempête. Il attendit que Lilith tente de le pirater.
Quand Lilith lança son attaque mentale, projetant un virus tueur vers l’inquisiteur, il leva son épée. La lame noire bu le code. Elle absorba l’attaque de Lilith comme une éponge, pulsa d’une lumière noire, et la renvoya amplifiée.
Lilith fut projetée en arrière, hurlant, ses implants en surcharge, du sang jaillissant de ses oreilles.
— Il… il est un trou noir numérique ! cria-t-elle, se tordant de douleur au sol. Je ne peux pas le toucher ! Il mange les données !
Keres chargea Hécate.
Le choc de leurs armes créa une onde de vide qui fit trembler le Sanctuaire tout entier. Hécate était forte, plus forte qu’avant, renforcée par l’Héritage. Mais Keres était conçu pour tuer des dieux. Son armure était gravée de contre-runes.
Il para le coup de hache d’Hécate avec une aisance terrifiante et frappa Hécate au thorax avec son poing libre.
Le coup traversa son nouveau blindage vivant comme s’il n’existait pas. Hécate sentit ses systèmes internes s’éteindre un par un. Le poing de Keres avait drainé son énergie cinétique à l’impact. Elle tomba à genoux, son réacteur hoquetant.
— Obsolète, prononça Keres, levant son épée noire pour le coup de grâce, visant la jonction entre le casque et l’épaule.
Lilith, à genoux, vit la console centrale clignoter. Le Sanctuaire réagissait à la violence, à la profanation. Il entrait en mode « Verrouillage Total ». Les colonnes de données commençaient à virer au rouge.
— Hécate ! hurla Lilith. Le sol ! Brise le sol !
Hécate comprit. Elle ne pouvait pas gagner ce duel. Pas encore. Pas ici.
Elle utilisa le reste de son énergie, non pas pour frapper Keres, mais pour frapper le sol de cristal sous eux. Elle canalisa toute la puissance de son réacteur dans son poing et frappa.
La passerelle vola en éclats.
Le sol se déroba sous les pieds de Keres et de ses hommes. Hécate et Lilith tombèrent avec eux.
Elles chutaient dans l’abîme, tournoyant dans le vide silencieux, au milieu des débris de cristal et des milliers de sarcophages des Fondateurs qui luisaient comme des étoiles froides.
C’était une chute vers l’inconnu, vers les tréfonds de la terre, loin de la lumière du Sanctuaire, droit vers les ténèbres insondables où la vraie guerre ne faisait que commencer, dans les profondeur de la nuit.
Alors qu’elles tombaient, la main massive d’Hécate chercha celle de Lilith dans le vide. Leurs doigts se touchèrent, se verrouillèrent.
< Connexion maintenue. >
Bien avant l’armée, bien avant Genetech, Hécate appartenait à une communauté elfique qui se considérait comme l’aboutissement d’un long processus évolutif. Les elfes n’étaient pas une autre espèce : ils étaient une branche de l’humanité, issue d’une colonisation ancienne d’un système solaire aux contraintes extrêmes. Une étoile instable, une faune prédatrice, une flore neurotoxique, une gravité légèrement différente. Sur des milliers de générations, les colons avaient changé. Lentement. Irréversiblement.
Leur morphologie s’était affinée, leurs sens s’étaient aiguisés, leurs réflexes accélérés. Leurs corps étaient devenus plus souples, plus résistants, plus économes. Ils avaient appris à survivre sans artifice, sans machines invasives. De cette adaptation était née une culture : la pureté du corps et de l’esprit n’était pas une idéologie abstraite, mais une valeur fondatrice. Le corps était sacré parce qu’il était le résultat d’une évolution durement gagnée. Le modifier artificiellement revenait à insulter les ancêtres et à nier la sélection qui avait permis à leur peuple de survivre.
Hécate est née dans ce cadre rigide.
Très tôt, elle fut différente. Pas physiquement — au début — mais mentalement. Là où les autres enfants elfes apprenaient à maîtriser leurs émotions, à canaliser leurs instincts, Hécate ressentait tout trop fort. La colère arrivait sans prévenir. La peur se transformait en rage. L’attachement devenait obsession. Puis, soudain, tout s’effondrait dans un vide glacial. Elle aimait intensément, puis rejetait violemment. Elle se sentait constamment au bord de quelque chose, sans savoir quoi.
Les anciens parlaient d’instabilité. Les instructeurs parlaient de manque de discipline. Les autres la regardaient avec méfiance.
Chez les elfes, l’esprit devait être aussi pur que le corps. Hécate échouait sur les deux plans.
À l’adolescence, ses premiers incidents éclatèrent au grand jour. Crises émotionnelles incontrôlées, accès de violence lors des entraînements rituels, ruptures soudaines avec ceux qui tentaient de se rapprocher d’elle. Elle était brillante, rapide, dangereusement efficace… mais imprévisible. Une faille. Une anomalie. Certains murmuraient que son esprit était défectueux, que la sélection naturelle avait failli.
Ce fut après une attaque de la faune locale — un prédateur neurotoxique qu’elle affronta seule pour sauver un groupe plus jeune — qu’elle reçut ses premiers implants.
Gravement blessée, son système nerveux endommagé, elle aurait dû mourir selon les règles traditionnelles. Mais Hécate refusa. Elle exigea de vivre. Les implants étaient primitifs comparés à ce qu’elle subirait plus tard : régulateurs neuronaux, interfaces sensorielles minimales, renforts musculaires localisés. Strictement fonctionnels. Strictement nécessaires. Officiellement tolérés comme “prothèses de survie”.
Officieusement, ils la marquèrent.
Elle était désormais impure.
Pour la communauté elfique, c’était pire que l’instabilité mentale. Elle portait du métal en elle. Des circuits. Des corrections artificielles. Elle n’était plus le fruit exclusif de l’évolution du système solaire. Elle était une trahison vivante. On la laissa vivre, mais à distance. Les regards changèrent. Les silences s’allongèrent. Les opportunités se fermèrent.
Hécate comprit alors une vérité fondamentale : elle n’aurait jamais sa place parmi les siens.
Son trouble borderline, jamais nommé, jamais compris, s’aggrava. Le rejet renforça sa colère, la colère renforça son isolement. Elle oscillait entre désir désespéré d’être acceptée et mépris violent pour ceux qui la jugeaient. Plus elle tentait de se conformer, plus elle échouait. Plus elle échouait, plus elle s’éloignait.
L’armée apparut comme une échappatoire.
Pas comme une vocation, mais comme une sortie. Un endroit où l’efficacité primait sur la pureté. Où la violence était une compétence. Où ses implants n’étaient pas une honte mais un avantage. Elle quitta sa communauté sans cérémonie, sans adieux. Pour eux, elle était déjà perdue. Pour elle, ils ne méritaient plus rien.
Ce qu’elle ignorait encore, c’est que cette fuite ne ferait que retarder l’inévitable.
Mais la fracture originelle — le rejet, l’anomalie, la sensation d’être fondamentalement “défectueuse” — était née bien avant le métal, bien avant l’armure, bien avant Praetor.
Hécate n’a jamais cessé d’être une étrangère.
Ni parmi les elfes.
Ni parmi les humains.
Ni même dans son propre corps.
Et c’est précisément ce qui fait d’elle quelque chose de dangereux et de fragile à la fois.
Hécate n’était qu’une jeune soldate lorsqu’elle connut l’horreur pour la première fois. Son unité, aguerrie et disciplinée, avait été envoyée sur un monde périphérique, une lune boueuse et oubliée, pour contenir une rébellion minière. Mais la mission de maintien de l’ordre tourna au massacre. Pris en embuscade dans un canyon de silice, ses compagnons tombèrent les uns après les autres, déchiquetés par des charges creuses. Isolée, à court de munitions, elle fut capturée non pas par les rebelles, mais par une équipe de récupération de Genetech, une corporation tentaculaire s’étendant à travers plusieurs systèmes solaires, venue « nettoyer » la zone.
Leur programme n’était pas fait pour la rééducation ou le traitement des survivants. Hécate cessa d’être une personne pour devenir un actif : le sujet 7-Alpha. Elle devint leur prototype vivant. Un collier neural lui fut posé, à la fois source de décharge électriques, de GPS, de surveillance renforcée et branché directement sur son cerveau.
Dans les laboratoires blancs et stériles de la station orbitale, attachée sur une table de métal froid, elle subit une dissection méthodique de son humanité. Sans anesthésie complète, pour tester la résistance nerveuse, on lui retira des organes jugés obsolètes, remplacés par des bio-processeurs humides et des pompes hydrauliques. Une grande partie de sa peau fut écorchée et remplacée par un tissu artificiel en polymère grisâtre, à la fois ultra-sensible et totalement étranger.
La transformation était une violation absolue. Ses bras furent remplacés par des prothèses pour accueillir des griffes rétractables en alliage, logées le long de ses os. Ses cheveux roux furent enlevés, et à leur place, les chirurgiens implantèrent, mèche par mèche, des fibres optiques connectées directement à son cortex cérébral, capables de capter et d’interpréter les spectres électromagnétiques. Ses jambes furent aussi remplacée par des prothèses artificielles. Son corps était devenu une machine de combat optimisée. Son esprit, une cage de douleur.
Bien que sa physiologie intime fût techniquement préservée, Hécate ne s’appartenait plus.
Pour Genetech, Hécate n’était plus une femme, ni même une soldate ; elle était une propriété intellectuelle, un terrain d’expérimentation total. La violation de son corps ne fut pas seulement chirurgicale. Dans les zones d’ombre de sa détention, là où les caméras de surveillance se détournaient opportunément, elle subit l’ultime outrage. Les scientifiques et les gardes, agissant avec une impunité glaciale, utilisèrent son corps immobilisé comme un exutoire à leur propre cruauté.
Cette violence sexuelle, subie alors qu’elle était déjà mutilée par les implants, acheva de briser le lien qu’elle entretenait avec son ancienne identité. Ce ne fut pas seulement une douleur physique, ce fut une profanation de son autonomie. C’est dans ces moments d’agonie et d’impuissance que son rapport à l’autre bascula définitivement. L’image de l’homme devint indissociable de celle du bourreau, du prédateur et du technicien froid qui la dépeçait.
Sa bisexualité d’autrefois, faite de nuances et de désirs partagés, se calcina sous le choc. Une barrière infranchissable se dressa : tout ce qui portait l’empreinte de la masculinité devint pour elle synonyme de menace, de bruit métallique et de mains souillées. À l’inverse, le souvenir de la douceur féminine devint son seul sanctuaire mental, une terre promise dont elle avait été bannie, mais qu’elle cherchait désespérément à protéger en elle. Ce glissement ne fut pas un choix, mais une nécessité de survie psychologique : un besoin viscéral de se lier à ce qui ne lui rappelait pas ses tortionnaires. Chaque contact avec ses geôliers, chaque examen médical intrusif, chaque calibrage de ses implants était vécu comme une agression insupportable. Son trouble borderline, déjà latent avant son enrôlement, se cristallisa violemment sous la torture constante de la métamorphose. Ses émotions devinrent des lames de rasoir : la tristesse était un abîme, la colère une éruption volcanique. Chaque attachement potentiel devenait une menace mortelle, chaque interaction humaine un risque imminent de trahison ou de rejet. Elle se dissociait souvent, observant son propre corps modifié comme s’il s’agissait d’un cadavre animé par une volonté extérieure.
Cependant dans ce chaos elle ressenti une présence féminine lointaine, très faible. Elle s’y accrocha de toutes ses forces
Pourtant, Hécate n’était pas destinée à rester captive. Un soir, profitant d’une mise à jour système qui désactivait temporairement les colliers neuraux des sujets, elle repéra une faille. La distraction d’un technicien fatigué fut sa seule fenêtre de tir.L’instinct prit le dessus. Dans un mouvement fluide qu’elle n’avait jamais appris, ses nouvelles griffes jaillirent, tranchant la gorge du garde le plus proche. Le sang chaud sur le métal froid de ses mains artificielles ne lui fit ressentir aucune émotion. Elle neutralisa les obstacles avec une brutalité mécanique, ses réflexes augmentés lui permettant d’esquiver les tirs de suppression. Elle franchit les couloirs stériles, laissant une traînée de destruction dans les laboratoires aseptisés, jusqu’à atteindre le hangar de recherche et développement.
C’est là qu’elle la trouva : l’armure Praetorian-X. C’était un vestige de sa formation militaire, mais Genetech l’avait modifiée, l’intégrant à une interface neuronale expérimentale.
L’armure attendait au centre de la pièce , suspendue par des bras mécaniques comme un cadavre qu’on aurait décidé de ressusciter. La Praetorian-X ne brille pas. Elle absorbe la lumière. Même immobile, elle donne l’impression de respirer lentement.
— Opératrice Hécate. Présence confirmée.
La voix de PRAETOR résonna dans la tête d’Hécate.
Elle fit un pas, puis un autre. Les systèmes de l’armure la reconnurent et se mirent en route. Les plaques dorsales s’écartent. L’intérieur est sombre, tapissé de gel et de connecteurs vivants. Pas froids. Attentifs.
Elle n’hésita pas avant d’enfiler les diverses pièces de l’armure une à une. Une fois toutes les pièces en place, le gel réactif l’enveloppa comme une seconde peau, le verrous de chaque pièce claquent un à un en se verrouillant
L’armure complète reconnaît Hécate.
— Synchronisation neuro-synaptique engagée, prononce l’IA intégrée à l’armure, le système PRAETOR.
Chaque implant se connecte aux systèmes de l’armure.
La douleur est brève. Franche. Honnête.
Puis tout s’aligne.
La rage monte en elle.
Les servos se tendent.
Hécate se voit frapper un personne en pensée. Les griffes intégrées à l’armure vibrent avant même qu’elle bouge. L’inconscient avant même l’action.
Un sourire froid et dément tend ses lèvres.
— Taux de synchronisation : 87 %.
— Anomalies émotionnelles : acceptées.
Acceptées.
Personne n’a jamais utilisé ce mot pour elle.
Le casque se referme. Le monde revient, mais plus net. Trop net. Elle la chaleur des murs, les microfissures du sol, les battements cardiaques des techniciens derrière la vitre blindée. Du poids additionnel à son corps déjà lourdement modifié. Elle est à la fois plus lourde et plus agile qu’avant
— Bienvenue, Hécate, ici PRAETOR.
Ce n’est pas une salutation.
C’est une promesse.
L’armure devint sa compagne silencieuse, une carapace contre le monde extérieur. Ensemble, elles forcèrent le sas, volèrent une navette expérimentale, franchirent le vide spatial et disparurent dans les confins du système solaire, laissant derrière elles la froideur clinique de Genetech et les cadavres de ses tortionnaires.
Un an après…
Devenue mercenaire, Hécate transforma sa douleur et son traumatisme en armes. Chaque mission était un exutoire, chaque contrat un moyen de reprendre le contrôle sur sa vie et ce corps qu’elle haïssait autant qu’elle en dépendait. Sa réputation se construisit dans les zones les plus reculées de l’espace : une guerrière rousse aux griffes létales et à l’armure intégrée, imprévisible, efficace, et dangereuse pour quiconque tentait de la doubler.
La cohabitation avec l’IA Praetor dans son armure n’était pas toujours simple. Praetor était le reliquat de l’ancienne interface militaire, conçue pour assister, analyser et optimiser, mais endommagée lors de l’évasion. L’IA dysfonctionnait parfois, affichant des commentaires sarcastiques sur le rythme cardiaque d’Hécate, des blagues inopportunes sur la probabilité de leur mort imminente, ou des analyses absurdes de la mode vestimentaire des cibles qui la faisaient grogner de rage.
— Probabilité de survie à cette chute : 12%. Suggestion : Viser quelque chose de mou. Comme ce garde, par exemple, disait souvent la voix synthétique dans son crâne.
Pourtant, malgré ces défauts, Praetor était indispensable : elle augmentait ses réflexes, calculait des trajectoires de tir impossibles, anticipait les attaques ennemies, et parfois, fournissait une voix presque humaine dans le silence oppressant de l’espace. Cette relation ambivalente, entre irritation et dépendance vitale, devint son seul équilibre stable : Hécate avait survécu seule, mais Praetor lui permettait de rester une menace dans un univers où la solitude pouvait être fatale.
Quelques années plus tard à la surface d’une planète…
La pluie ne tombait pas ; elle s’abattait sur la ville comme un torrent industrialisé. C’était une averse lourde, visqueuse, chargée de particules de soufre et de résidus d’espoirs brisés qui striaient la nuit d’une crasse arc-en-ciel.
À trois cents mètres au-dessus du sol, perchée sur la gargouille en ferro-béton d’une tour corpo, Hécate n’était qu’une ombre parmi les ombres. Le vent hurlait à cette altitude, un courant thermique ascendant saturé par les échappements des aéroglisseurs et les rejets toxiques des manufacturiers des niveaux inférieurs. Sur une peau humaine, ce vent aurait été une brûlure, une caresse acide et glaciale.
Mais Hécate avait oublié la sensation du froid depuis longtemps.
Elle ne cilla pas. Dans le silence de son crâne blindé, le monde n’était pas fait de bruits et de fureur, mais de flux de données défilant en cascade ambrée.
< Analyse environnementale : Active. >
< Précipitation : Pluie acide type 4. >
< Composition : pH 4.2, traces de métaux lourds, polymères synthétiques dissous. >
Une ligne de code, froide et clinique, pour décrire ce qui aurait brûlé la peau d’un humain non modifié en quelques heures. Hécate regarda une goutte d’eau huileuse s’écraser sur son avant-bras gauche. Elle observa, avec une curiosité détachée, le liquide grésiller légèrement au contact du revêtement de l’armure en céramite noire. Pas de douleur. Juste une notification de corrosion mineure, une baisse de 0,001% de l’intégrité structurelle de la plaque.
Soudain, un jet de vapeur siffla dans son dos. Les évents thermiques situés le long de sa colonne vertébrale s’ouvrirent, expulsant la chaleur excédentaire de son réacteur à fusion froide. Dans l’air glacé de la haute atmosphère, cela créa un nuage blanc qui l’enveloppa brièvement, lui donnant l’aspect d’un dragon expirant après l’effort.
Hécate leva une main gantée vers son visage. Dans un chuintement pneumatique, elle déverrouilla les fixations de son gorgerin et retira son casque.
L’air toxique lécha son visage, mais elle ne toussa pas.
Ce visage était un champ de bataille. La partie supérieure était d’une pâleur cadavérique, presque translucide, la peau tirée sur des pommettes saillantes.
Une cicatrice verticale, profonde et ancienne, partait de sa lèvre inférieure humaine pour se perdre dans le menton, marquant la frontière précise où l’humanité s’arrêtait et où l’arme commençait.
Ses yeux, sans le filtre du casque, étaient d’un gris orageux, froids et analytiques. Le regard d’un prédateur qui a oublié comment dormir.
Elle était une anomalie de silhouette sur l’architecture gothique-futuriste du siège régional de Genetech Industries. Une gargouille vivante venue chasser les démons de ceux qui l’avaient créée.
Dans son champ de vision, des flux de données défilaient en cascade ambrée.
< Diagnostic système : Optimal. >
< Réacteur à fusion froide dorsal : 98% de capacité. >
< Servomoteurs hydrauliques : Calibrés. >
< Niveau de stress cortical : Élevé. >
< Suggestion : Injection de dopamine synthétique ? Ou alors essaie de prendre des vacances>
— Négatif P, grogna-t-elle.
Elle remit son casque, scellant de nouveau son humanité derrière le masque de mort.
Dans son dos, fixée par des verrous magnétiques lourds, reposait son arme de prédilection . Une hache composite à lame énergétique. Mais Hécate savait que son véritable armement était son propre corps.
Elle ignora la dernière notification. Le stress était sa constante. Une vibration sourde, permanente, à la base de son crâne, là où la chair rencontrait le métal, là où l’âme se frottait aux algorithmes de combat générés par ses (re)créateurs. Elle n’avait jamais demandé à renaître sous cette forme, qui était-elle vraiment maintenant à part un monstre semi humain ?
Elle leva sa main droite. Le gant, articulé avec une précision d’horloger, se ferma sur la pierre de la gargouille et la roche synthétique s’effrita sous la pression de ses doigts, réduite en poussière. Un simple test, une confirmation de sa propre force. Elle enlever le gant et dans un chuintement à peine audible, couvert par le grondement du tonnerre, les griffes jaillirent de ses phalanges. Trente centimètres d’alliage monomoléculaire, affûtées au niveau atomique, capables de trancher le blindage d’un tank comme du papier de soie. Elles vibraient à une fréquence ultrasonique, prêtes à séparer la matière.
C’était un test. Un rappel constant qu’elle pouvait tout briser. Que sa carrure de géante n’était pas juste pour l’apparence. Elle était l’Avatar de la Force, une anomalie de silhouette sur l’architecture gothique-futuriste de Genetech. Dans son dos, fixée par des verrous magnétiques lourds, reposait son arme de prédilection en plus de celles intégrées à son propre corps. Une hache composite à lame énergétique. Mais Hécate savait que son véritable armement était son propre corps.
Elle remit le gant après avoir rétracté ses griffes.
— Cible localisée, subvocalisa-t-elle. Sa voix n’était pas totalement humaine.
Sa mission n’était pas officielle. Aucun contrat mercenaire n’avait été signé, aucun crédit n’avait été viré sur ses comptes cachés dans les stations orbitales. C’était personnel. Une notion dangereuse pour un cyborg de sa classe. Elle cherchait des traces. Des fantômes binaires.
Une patrouille de drones de sécurité, modèles Viper de chez Cygnus Dynamics, passa en vrombissant vingt mètres plus bas. Leurs scanners balayèrent la façade. Hécate ne bougea pas. Son camouflage optique passif absorbait les ondes radar, et ses dissipateurs thermiques masquaient sa signature infrarouge. Pour les machines, elle n’était qu’un bloc de pierre froide. Pour les humains, elle serait la mort invisible.
Elle activa ses diffuseurs de phéromones. C’était une technologie interdite par la Convention Galactique, mais Genetech n’avait que faire des lois qu’ils ne pouvaient pas acheter ou faire voter. Des micro-buses situées sous ses épaulières libérèrent un gaz inodore nommé le T-Synth pour “Terreur Synthétique”. C’est une neurotoxine volatile conçue pour stimuler directement l’amygdale, la partie primitive du cerveau qui gère la peur. Quiconque entrerait dans un rayon de quinze mètres ressentirait une angoisse inexplicable, une terreur primale paralysante, avant même de voir l’ombre d’Hécate. C’était sa façon de contrôler le champ de bataille : briser l’esprit avant de briser le corps. Hécate incarnait la peur en marche.
Une fois le périmètre sécurisé par la terreur chimique, Hécate s’approcha du bord. Le vide s’ouvrait sous elle, un canyon de lumières artificielles et de ténèbres insondables. Elle calcula la trajectoire.
< Vent latéral : 40 km/h >
< Distance au point d'impact : 120 mètres >
< Résistance de la structure cible : toit en verre renforcé, mais dans le doute tu as pensé à un régime ? >
< Probabilité de survie : 100% >
Elle sauta.
La chute ne fut pas une perte de contrôle, mais une descente balistique calculée. La gravité, cette vieille ennemie, tenta de l’accélérer, mais les micro-propulseurs logés dans ses mollets crachèrent des jets de gaz ionisé pour stabiliser sa posture.
L’impact fut violent. Elle atterrit sur une passerelle de maintenance reliant deux tours, ses genoux fléchissant pour absorber l’énergie cinétique. Les amortisseurs hydrauliques de ses jambes sifflèrent, convertissant le choc en chaleur, immédiatement évacuée par les évents de son dos. La passerelle gémit sous ses trois cent cinquante kilos, le métal se tordant légèrement, mais elle tint bon.
Hécate se redressa lentement, les lames de ses coudes se déployant avec un claquement sec. Elle était à l’intérieur du périmètre.
Autour d’elle, la ville respirait. Des hologrammes publicitaires géants, hauts de cinquante étages, vendaient du rêve préfabriqué : des vacances sur les colonies martiennes, des augmentations génétiques pour échapper à sa vie misérable, des boissons énergétiques chargées en stimulants. La lumière des néons violets et cyans se reflétait sur son armure noire, coulant comme du sang électrique.
Elle avança. Chaque pas était lourd, délibéré. Elle scanna les fréquences locales. Le silence radio était suspect. Trop calme. Quand le silence se fait, les prédateurs sont de sortie. Quelqu’un ou quelque chose d’autre était ici.
Pendant que le titan blindé s’enfonçait dans les ombres corporatistes, une autre figure observait la ville depuis une perspective bien différente. À dix kilomètres de là, loin du luxe aseptisé des tours corporatistes, le District 13 grouillait de vie comme une plaie infectée. Ici, pas de verre poli ni d’alliages nobles. Juste du béton craquelé, des câbles volés courant le long des façades comme des lierres technologiques, et la vapeur des stands de nouilles synthétiques qui se mêlait à la fumée des narguilés électroniques.
Lilith était perchée sur le toit plat d’un immeuble d’habitation délabré, les jambes pendant dans le vide, insouciante de la chute potentielle. La pluie, ici, avait un goût de rouille.
Contrairement à Hécate, Lilith n’était pas un tank. Elle était un flux. Son corps était svelte, athlétique, modifié pour la vitesse et l’agilité. Son armure légère, un body en graphène tissé et cuir renforcé, offrait une protection balistique minimale mais une liberté de mouvement totale. Une longue veste à col haut, équipée de capteurs sensoriels passifs, la protégeait des éléments.
Ses yeux n’étaient pas cachés derrière un casque. C’étaient des prothèses oculaires de haute qualité, Kiroshi-Optics Mk.IV, dont les iris luisaient d’un bleu électrique tourbillonnant. En ce moment même, elle ne voyait pas vraiment la rue en bas. Elle voyait le code.
Pour Lilith, le monde physique était terne comparé à l’Astral Numérique. Les murs des bâtiments étaient recouverts de graffitis de données invisibles à l’œil nu. Les passants dans la rue étaient entourés d’auras de données personnelles : comptes bancaires, identifiants médicaux, casiers judiciaires. Elle voyait tout.
Ses mains, gantées de mitaines tactiques, reposaient sur ses genoux, mais ses doigts bougeaient frénétiquement dans le vide, pianotant sur un clavier holographique que seule elle pouvait percevoir grâce à son implant neural.
— Allez, petite souris… montre-toi, murmura-t-elle, un sourire en coin étirant ses lèvres peintes en noir.
Sur ses hanches, dans des holsters à dégainage rapide, reposaient ses deux amours. « Scylla », un pistolet lourd modifié pour tirer des munitions incendiaires au gel de plasma, et « Charybde », son jumeau chargé de balles perforantes en tungstène. Elle ne les touchait pas, mais son interface d’arme les gardait connectés à son esprit. Elle savait exactement combien de balles restaient dans chaque chargeur, la température des canons, l’état des ressorts.
Lilith ne cherchait pas une personne. Elle traquait une anomalie. Depuis trois jours, les réseaux du District 13 subissaient des micro-coupures étranges. Pas des pannes matérielles, non. C’était comme si le code… avait peur. Comme si une entité étrangère traversait les serveurs, réécrivant la réalité binaire sur son passage.
Une fenêtre pop-up s’ouvrit directement sur sa rétine, rouge clignotant.
< ALERTE : Rupture de protocole de sécurité. Secteur 4. Signature thermique massive détectée. >
Lilith fronça les sourcils. Le Secteur 4 ? C’était le territoire des vieux entrepôts de stockage, une zone morte. Pourquoi une signature massive là-bas ?
Elle fit un geste de la main, et la fenêtre s’agrandit, affichant une image satellite granuleuse piratée sur un satellite météo. Une forme sombre venait d’atterrir sur une passerelle. Une forme qui ressemblait à un char d’assaut bipède.
— Putain, souffla Lilith. C’est du lourd.
L’image zooma. Le profil de l’armure. Les épaulières. Les sceaux gravés.
— Une androïde ? Ici ? Non… c’est autre chose.
L’intuition de Lilith s’affola. Son implant « Senseur Magique » – une modification illégale et rare, mélangeant biofeedback et sensibilité ésotérique – se mit à vibrer. L’anomalie qu’elle traquait n’était pas loin de cette intrusion. Les deux événements étaient liés. Une coïncidence ? Lilith ne croyait pas aux coïncidences. Dans son monde, une coïncidence était juste un complot qu’on n’avait pas encore décrypté.
Elle se leva d’un bond souple, défiant la gravité. Ses bottes magnétiques s’activèrent brièvement pour assurer son adhérence sur le toit glissant.
— Bon, fini de jouer. Passons aux choses sérieuses.
Elle tapota son oreille droite, activant son canal com crypté.
— Moira ? Tu es là ?
Une voix synthétique, mais teintée d’une ironie très britannique – typique des IA modernes – répondit directement dans son cortex auditif.
— Toujours, ma chère. Je surveille vos signes vitaux et je constate une augmentation de votre taux d’adrénaline. Une soirée romantique en perspective ?
— Plutôt une soirée explosive. Analyse la signature de l’intrus au Secteur 4. Je veux savoir qui est assez fou pour porter trois tonnes de métal pour une mission d’infiltration.
— Analyse en cours… C’est du matériel militaire classifié, Lilith. Je détecte des émanations isotopiques. Et… oh, c’est intéressant.
— Quoi ? demanda Lilith en commençant à courir vers le bord du toit.
— Je détecte une signature de phéromones synthétiques. Très puissante. De la peur aéroportée. Si vous vous approchez, je devrai filtrer vos récepteurs hormonaux, sinon vous allez vous recroqueviller en position fœtale en pleurant de terreur primale.
Lilith sourit, révélant une dent canine légèrement plus pointue que la moyenne.
— J’adore les défis ma puce. On y va.
Elle sauta. Le vide de dix étages entre son immeuble et le suivant ne l’effraya pas. Ses jambes renforcées par des fibres artificielles se détendirent comme des ressorts. Elle vola au-dessus de la ruelle, sa silhouette se découpant un instant contre la lune blafarde qui perçait les nuages toxiques.
Elle atterrit dans une roulade parfaite, se releva sans perdre de vitesse et continua sa course sur les toits. Deux trajectoires. L’une lourde, implacable, descendant dans les abysses de la ville. L’autre rapide, aérienne, fonçant vers le danger.
Hécate et Lilith ne se connaissaient pas encore. Mais dans les équations froides de l’univers, leur collision était désormais inévitable. Et autour d’elles, invisible mais omniprésente, la magie commençait à suinter à travers les fissures de la réalité technologique, attirée par la réunion de ces deux âmes brisées.
L’inévitable rencontre se rapprochait à chaque seconde, alors que l’intérieur de l’entrepôt du Secteur 4 n’était pas vide. Il était désert, comme mort. Une mort industrielle, froide et poussiéreuse.
Hécate s’avançait dans la nef centrale, ses pas lourds faisant trembler les passerelles métalliques rouillées suspendues au-dessus d’elle. L’endroit sentait l’huile rance et l’ozone statique. À l’intérieur de son armure Praetorian-X, elle étouffait. Le système de refroidissement de l’exosquelette ronronnait, mais il peinait à dissiper la chaleur générée par son propre corps cyborg en état d’alerte. Elle sentait une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale, glissant sous sa combinaison de pilotage en nano-fibre, s’accumulant dans le creux de ses reins.
Ses scanners passifs cartographiaient l’espace en temps réel, construisant un modèle filaire tridimensionnel dans son esprit. Des conteneurs éventrés, marqués du logo délavé de Genetech, gisaient comme des carcasses d’animaux préhistoriques. Mais ce n’était pas ce qu’elle cherchait.
Elle se sentait lourde. Pas seulement des quatre cents kilos de céramite qu’elle portait, mais de ce vide dans son bas-ventre. L’hystérectomie radicale imposée par Genetech pour « optimiser l’espace interne » et supprimer les cycles hormonaux avait laissé une absence physique qu’elle ressentait à chaque pas. Pourtant, le reste était là. Son sexe, fonctionnel et nerveux, frottait contre le harnais de maintien de l’armure, une sensation intime et incongrue au milieu de ce char d’assaut bipède. Elle était une femme mutilée pilotant un monstre. Qui était-elle au juste ?
< Signature énergétique détectée. Sous-sol. Niveau -2. >
L’interface de Hécate surligna une trappe de maintenance dissimulée sous un tas de débris. Elle balaya les décombres d’un revers de main, ses servomoteurs gémissant à peine sous l’effort de déplacer une poutre en acier de deux tonnes.
C’est à cet instant que ses capteurs de proximité hurlèrent.
Une perturbation dans l’air. Pas un mouvement physique, mais une variation de pression atmosphérique et une distorsion thermique légère. Quelqu’un était là. Quelqu’un de très doué.
Hécate pivota avec une vitesse surprenante pour une créature de sa masse. Son armure Praetorian-X réagit instantanément, les gyroscopes internes compensant l’inertie, tirant sur ses épaules biologiques pour suivre le mouvement. Elle leva son bras droit, activant le générateur de sa hache énergétique, fixée magnétiquement dans son dos mais prête à être déployée en une milliseconde.
— Sors de l’ombre, gronda sa voix synthétisée, amplifiée par les haut-parleurs externes de son gorgerin. Ou je rase ce bâtiment avec toi à l’intérieur.
Le silence lui répondit, lourd et oppressant. Puis, un rire. Un rire léger, féminin, mais tranchant comme du verre brisé.
La source de l’amusement se révéla être perchée sur une poutre transversale, dix mètres au-dessus du titan blindé, d’où Lilith observait. Son camouflage optique Ghost-Weave la rendait pratiquement invisible, une simple fluctuation dans la pénombre.
— Analyse complète, demanda-t-elle silencieusement à Moira.
— C’est fascinant, répondit l’IA avec son flegme habituel. Le sujet est une structure composite. Une armure externe de classe siège, mais le pilote à l’intérieur… c’est un cyborg lourd. Je détecte des bio-signaux complexes. Ce n’est pas un robot, Lilith. Il y a de la chair là-dedans. Une femme enchâssée dans du métal.
Lilith fronça les sourcils. Elle voyait l’aura de données de la guerrière. Le réacteur dorsal était instable, signature radioactive légère. Mais ce qui l’inquiétait, c’était l’armement.
— Ces griffes… c’est du mono-filament vibratoire. Si elle te touche, Lilith, ton armure légère ne servira à rien. Tu seras découpée comme du sashimi.
— Noté. Ne pas se faire toucher.
Lilith désactiva son camouflage. Elle voulait être vue. C’était une déclaration.
— Pour une boîte de conserve, tu as de bons réflexes, lança Lilith, sa voix résonnant dans le hangar vide.
Elle se laissa tomber. En l’air, elle déclencha ses micro-boosters de gravité, ralentissant sa chute pour atterrir avec une souplesse féline face à Hécate, à une distance respectueuse de quinze mètres.
Dès que ses bottes touchèrent le sol, ses mains floues de vitesse dégainèrent « Scylla » et « Charybde ». Les pistolets jumelés, œuvres d’art mortelles en polymère noir mat et tungstène, pointaient directement vers les optiques rouges du géant.
Hécate ne bougea pas, mais l’air autour d’elle sembla s’épaissir. Dans son cockpit personnel, elle analysait la menace. Petite. Rapide. Arrogante.
— Identité, aboya le cyborg lourd. Tu n’es pas de Genetech. Tu n’es pas une Corpo.
— Je suis ton pire cauchemar si tu ne ranges pas tes jouets, répondit Lilith, un sourire carnassier aux lèvres. Ou ta meilleure amie, si tu me dis ce que tu fais ici.
Hécate n’était pas douée pour la diplomatie. Sa réponse fut chimique.
< Activation : Terror-Synth 5. Concentration maximale. >
Les buses de son armure, dissimulées sous les plaques pectorales, crachèrent leur venin invisible. Le gaz neurotoxique se répandit à la vitesse du son, saturant l’espace entre les deux combattantes. C’était une arme de domination absolue. Hécate attendit le résultat habituel : les tremblements, la dilatation des pupilles, la chute de l’arme, la reddition inconditionnelle face à la peur primale.
Mais Lilith ne bougea pas. Elle pencha simplement la tête sur le côté, curieuse.
Dans le cortex de Lilith, Moira travaillait à la vitesse de la lumière.
— Alerte. Attaque neurochimique massive détectée. Invasif de classe A. Je verrouille tes récepteurs synaptiques, Lilith. Je déroute les signaux de l’amygdale vers le tampon mémoire. Tu vas sentir un léger picotement.
Lilith renifla.
— C’est tout ? De la peur en canette ? C’est grossier.
Hécate recula d’un pas, ses servos émettant un grognement mécanique de surprise. C’était impossible. Personne ne résistait au Terror-Synth. Pas sans un équipement NBC lourd. Cette femme… cette créature… n’avait qu’un masque filtrant minimaliste.
— Qui es-tu ? répéta Hécate, cette fois avec une nuance d’incertitude dans ses modulateurs vocaux.
— Je suis celle qui va te court-circuiter, répondit Lilith.
Le combat s’engagea sans signal. Hécate chargea. Pour une masse de métal aussi imposante, sa vitesse était terrifiante. Le sol en béton se fissurait sous chaque impulsion des pistons hydrauliques de son armure. Elle couvrit les quinze mètres en moins d’une seconde, sa hache s’activant dans un crépitement d’énergie, traçant un arc mortel vers le torse de Lilith.
Lilith ne para. Elle esquiva. Une glissade latérale assistée par ses réflexes augmentés (Kereznikov, accélération synaptique de niveau 4). La lame d’énergie passa à quelques millimètres de son visage, l’ozone brûlant ses cils.
— Scylla ! cria mentalement Lilith.
Son pistolet gauche cracha trois fois. Bam. Bam. Bam.
Des balles explosives au gel thermique impactèrent le plastron d’Hécate. Les explosions fleurirent comme des roses de feu sur l’armure noire. La chaleur intense, plus de 2000 degrés Celsius, lécha la céramite.
Hécate ne ralentit même pas. Son champ de force personnel absorba l’onde de choc, et ses dissipateurs thermiques rugirent, évacuant la chaleur loin de la pilote à l’intérieur. Elle pivota sur elle-même, utilisant l’élan de sa hache pour lancer un coup de revers avec son bras gauche.
Les lames rétractables de son coude sortirent. Lilith, encore en mouvement, dut se contorsionner en arrière, sa colonne vertébrale se pliant à un angle impossible pour un humain normal. Le métal siffla au-dessus de sa gorge.
— Charybde !
Le pistolet droit tonna. Une seule balle. Munition perforante à noyau d’uranium appauvri, conçue pour percer les blindages de char.
Le projectile frappa l’articulation du genou droit de l’armure d’Hécate, là où le blindage était le plus fin pour permettre la mobilité.
Il y eut un bruit de métal déchiré, un cri strident de mécanique torturée. Le vérin hydraulique externe explosa, libérant une geyser d’huile. L’armure se grippa. Hécate, déséquilibrée par la faillite de son équipement, sentit le poids mort de la jambe métallique tirer sur sa propre jambe biologique. Elle trébucha, un genou à terre, piégée dans sa propre coquille.
— Touché ! exulta Moira dans la tête de Lilith.
Touchée dans sa mobilité, Hécate rugit, un son qui n’avait rien d’humain, un mélange de rage numérique et de fureur bestiale. Elle se releva malgré les dégâts, forçant sur ses vrais muscles pour compenser la perte de l’hydraulique, prête à libérer toute la puissance de son réacteur pour incinérer cette puce agaçante. Elle enleva son casque pour mieux contempler la gêneuse.
Lilith braqua ses deux armes sur la tête du cyborg. Hécate leva sa hache pour une frappe dévastatrice.
Leurs regards se croisèrent. Les optiques grises contre les iris bleus électriques.
Et le monde s’arrêta.
Ce n’était pas une pause poétique. Ce fut une anomalie physique. L’air entre elles se mit à vibrer. Une onde de choc silencieuse, invisible pour les instruments mais assourdissante pour leurs esprits, éclata au centre de la pièce.
Les implants de Lilith hurlèrent des messages d’erreur.
< ERREUR CRITIQUE. Surcharge système. Source externe inconnue. >
< Tentative de connexion non autorisée... Connexion établie. >
Praetor commença à dérailler
< Hey miss H, il se passe quoi là, je reçois trop de données >
< Violation du périmètre mental. Synchronisation forcée. >
Elles ne virent plus l’entrepôt.
Flash.
Elles n’étaient plus dans le monde physique. Elles flottaient dans le vide, entourées de débris en feu. L’espace. Le froid absolu.
Hécate vit Lilith, mais pas comme elle était aujourd’hui. Elle la vit plus jeune, sans implants, vêtue d’une combinaison de pilote en lambeaux, hurlant dans une radio morte.
Lilith vit Hécate. Pas le monstre de métal. Elle vit une femme grande, fière, en uniforme d’officier de la Flotte Terrienne, le visage en sang, tenant une position désespérée dans un couloir envahi par des créatures… des choses qui n’étaient ni machines ni vivantes. Des horreurs d’une autre dimension.
Flash.
Une table d’opération. La lumière crue des scialytiques. La douleur. Une douleur si pure qu’elle était blanche.
Hécate sentit la scie à os découper ses membres. Elle entendit les scientifiques de Genetech rire.
Mais elle sentit aussi une présence. Une conscience à travers le réseau local du laboratoire. Quelqu’un qui était là, dans les serveurs, essayant de pirater les protocoles de douleur pour la soulager.
« Tiens bon, soldat… » La voix de Lilith. Une voix numérique, venant de nulle part.
Flash.
Le présent revint avec la violence d’un coup de poing.
Hécate et Lilith reculèrent simultanément, chancelantes, comme si elles avaient été frappées physiquement. Les deux tombèrent à la renverse et la hache d’Hécate s’éteignit. Les pistolets de Lilith s’abaissèrent.
La fumée des tirs et la vapeur des dissipateurs thermiques flottaient entre elles.
— Tu… souffla Hécate. Sa voix tremblait, les modulateurs incapables de masquer l’émotion humaine qui remontait. Tu étais là. Dans le laboratoire.
Lilith porta une main à sa tempe, grimaçant sous la migraine soudaine.
— Et toi… tu étais sur l’Orion. Lors de la Chute.
Moira, l’IA, habituellement si bavarde, était silencieuse, traitant des pétaoctets de données issues de cette connexion inexplicable. Finalement, elle parla, sa voix teintée d’une gravité nouvelle.
— Mesdames, je crois que nous venons de trouver l’Anomalie. Ce n’est pas une machine. Ce n’est pas de la magie. C’est vous. Votre résonance.
– Heu dites les meufs vous pourriez arrêter de saturer nos flux de données, demanda Praetor
Les deux IA parlèrent simultanément aux deux femmes qui ne s’en rendirent pas compte.
Hécate se redressa, mais ne relança pas ses systèmes d’attaque. Elle regarda ses mains griffues, puis la femme en face d’elle. L’ennemie venait de disparaître. À la place, il y avait la seule entité dans cet univers pourri qui semblait partager la même fréquence d’âme qu’elle.
— Genetech savait, dit Hécate. Ils savaient que nous étions liées. J’étais ici pour leur laboratoire souterrain mais toi ?
Lilith rengaina ses pistolets avec un claquement sec.
— Je suis là parce que quelque chose perturbe le code de ce secteur et je suis tombée sur toi. Ce quelque chose est liée à ce labo dont tu parles et à Genetech, alors on va leur demander pourquoi, dit-elle, ses yeux bleus brûlant d’une nouvelle détermination. Et on ne demandera pas poliment.
Dehors, le tonnerre gronda, comme pour sceller leur pacte silencieux. Deux survivantes. Deux monstres. Une seule vengeance.
L’adrénaline du combat retomba peu à peu, laissant place à une analyse pragmatique de la situation, alors que le silence qui suivit leur révélation commune était plus lourd que le blindage d’Hécate. Dans l’entrepôt dévasté, seule la pluie acide martelant le toit en tôle ondulée offrait un rythme de fond.
Hécate brisa la stase la première. Elle tenta de faire un pas, mais son armure ne répondait plus. Le tir de Lilith avait sectionné le flux hydraulique principal de la jambe droite. Elle était piégée dans une statue de quatre cents kilos.
Avec un grognement de frustration purement organique, elle déverrouilla les fixations manuelles de la jambe endommagée.
— Joli tir, admit Hécate. C’était un compliment réticent, mais sincère. Dans son monde, la compétence était la seule monnaie qui avait de la valeur.
< Initialisation protocole : auto-repair. >
< Déploiement des nanites de soudure. >
Des milliers de robots microscopiques, logés dans la structure alvéolaire de l’armure, affluèrent vers la brèche. À l’œil nu, cela ressemblait à une mousse argentée qui bouillonnait sur le métal déchiré, tricotant la matière à l’échelle moléculaire.
Lilith, elle, rechargeait ses armes. Ses mains ne tremblaient pas, mais son rythme cardiaque, affiché sur son interface rétinienne, était encore élevé. Elle observait le géant de métal se réparer.
— Je peux aider, proposa Lilith.
Elle s’approcha. Hécate se raidit. Personne ne touchait son armure. C’était sa carapace, sa seule protection contre un monde qui l’avait brisée. Mais elle vit le regard de Lilith. Il n’y avait ni pitié, ni peur. Juste de la compréhension technique et humaine.
— Le circuit de dérivation est grillé, dit Hécate. Je dois ouvrir la plaque de cuisse pour que les nanites accèdent au noyau du vérin.
Hécate actionna un levier dissimulé. La plaque de blindage de sa cuisse droite s’ouvrit avec un sifflement de dépressurisation.
Ce que Lilith vit à l’intérieur la fit ciller. Ce n’était pas un enchevêtrement de câbles. C’était une jambe. Une jambe gainée dans une combinaison de compression noire, trempée de sueur. La forme était humaine, féminine, musclée, bien que Lilith devinât les renforts de carbone sous le tissu. C’était l’intimité de la guerrière exposée : la chair fragile cachée sous la forteresse.
— Moira, analyse cette nanotechnologie, subvocalisa Lilith, détournant poliment le regard vers la réparation en cours.
— C’est de la tech de Genetech, série Black-Ops, répondit l’IA. C’est illégal dans douze systèmes solaires. Ces nanites ne se contentent pas de réparer, Lilith. Elles réécrivent le code génétique des tissus organiques environnants pour optimiser la fusion. C’est… barbare.
Lilith frissonna. Elle rangea « Scylla » et « Charybde » dans leurs holsters.
— Si nous devons avancer ensemble, dit Lilith à voix haute, brisant la barrière du silence radio, il faut que je sache ce que tu cherches vraiment. Pas la version officielle.
Hécate referma la plaque de son armure, scellant à nouveau son corps. Elle se releva. Son genou fonctionnait à nouveau, bien qu’avec une efficacité réduite à 85 %.
— Je cherche le Projet Chimère, répondit-elle. Sa voix synthétique descendit d’une octave, chargée d’une haine froide. L’endroit où ils nous ont créées. L’endroit où ils ont volé ma vie pour en faire une arme.
Elle pointa sa hache désactivée vers la trappe que Lilith avait repérée plus tôt.
— Cette signature énergétique que tu traques… elle vient d’en bas. C’est le cœur du réacteur. Ou pire.
La trappe ne s’ouvrait pas avec un code. Elle nécessitait une force brute que seule Hécate pouvait fournir. Elle planta ses doigts griffus dans l’acier renforcé et tira. Le métal hurla, se déchirant comme du papier. Une bouffée d’air vicié, froid et stérile, remonta des profondeurs.
Elles descendirent le long d’un escalier qui semblait interminable, à travers plusieurs niveaux. L’architecture changea radicalement. Fini le béton brut de l’entrepôt. Elles pénétraient dans un complexe de recherche de haute technologie. Les murs étaient faits de panneaux de polymère blanc immaculé, autonettoyants, qui diffusaient une lumière douce et sans ombre. C’était l’esthétique clinique de la folie.
— Je n’aime pas ça, murmura Lilith. C’est trop propre.
Elle activa sa « Vue Spectrale ». Le monde se transforma en un réseau de lignes de flux. Mais ici, les lignes étaient… fausses, non-euclidiennes.
— Regarde, dit-elle en pointant un mur vide. Mes capteurs indiquent un mur solide. Mais mon intuition… et les fluctuations magiques que je capte… me disent qu’il y a un passage.
Hécate s’approcha. Ses capteurs thermiques ne montraient rien.
— C’est une illusion ?
— Mieux. C’est un mélange de camouflage holographique et de runes de dissimulation. De la technomancie.
Lilith s’approcha du mur. Elle ne sortit pas ses outils de piratage classiques. À la place, elle sortit un petit cristal brut de sa poche, un éclat de quartz qu’elle avait « préparé » avec des algorithmes ésotériques. Elle le posa contre la surface blanche.
Le cristal se mit à vibrer, émettant un bourdonnement qui fit grincer les dents d’Hécate. Des lignes de code rouges apparurent sur le mur, se mêlant à des symboles arcaniques luisants.
— Le pare-feu est hybride, expliqua Lilith, ses yeux roulant dans ses orbites alors qu’elle traitait les données à une vitesse vertigineuse. Une couche de cryptage récente couplée à un sceau de protection mineur. C’est tordu, c’est brillant, j’aime !
Un claquement sec, et le mur s’effaça. Pas comme une porte qui s’ouvre, mais comme un pixel mort qui disparaît de l’écran. La voie désormais libre révéla une vision cauchemardesque ; ce qui se trouvait derrière fit marquer un temps d’arrêt à Hécate.
C’était une immense salle circulaire, plongée dans la pénombre, éclairée seulement par la lueur bioluminescente de centaines de cuves cylindriques alignées le long des murs.
Hécate avança, ses pas résonnant lourdement sur le sol en verre blindé. Sous leurs pieds, dans les ténèbres, d’autres machines tournaient en silence.
Elle s’approcha de la cuve la plus proche. À l’intérieur, flottant dans un liquide amniotique verdâtre, se trouvait… une chose.
C’était un torse humain, mais greffé sur un châssis arachnoïde en chrome. Le visage était tordu dans un cri silencieux, la bouche cousue par des fils d’argent. Des runes étaient gravées à même la chair, luisant faiblement.
— Par le Néant… souffla Lilith, rejoignant Hécate. Elle scanna la créature. Pas de signature cérébrale. C’est une coquille vide.
— Non, corrigea Hécate, posant sa main gantée sur la vitre froide. C’était le Sergent Miller. Je le reconnais. Nous avons servi ensemble sur Titan. Ils… ils ont fusionné son corps à la machine. Il ne peut plus en sortir.
Elle passa à la cuve suivante. Une femme dont les bras avaient été remplacés par des canons à plasma organiques, la chair fusionnant avec l’arme.
— Capitaine Valerius.
Cuve après cuve, Hécate nommait les monstres. Ce n’étaient pas des expériences aléatoires. C’était son ancienne unité. Les « Loups de l’Orion ». Ceux qui avaient été portés disparus, présumés morts au combat. Genetech ne les avait pas laissés mourir. Ils les avaient recyclés.
La rage monta en Hécate. Une rage froide, nucléaire. Son réacteur dorsal monta en régime, émettant un sifflement menaçant. Les lumières de la salle vacillèrent en réponse à son champ électromagnétique qui s’intensifiait sous l’émotion.
Hécate porta ses mains à son cou.
Pshhhht.
La dépressurisation siffla. Elle retira son casque. Elle avait besoin de voir ses frères d’armes avec ses propres yeux, pas à travers des écrans tactiques.
Lilith la regarda. Elle vit ce visage d’une beauté tragique, la peau artificielle de la mâchoire si parfaite qu’elle semblait plus réelle que la vraie peau pâle du front. Elle vit la cicatrice qui traversait la lèvre. Elle vit les yeux gris remplis de larmes qu’elle ne pouvait pas verser.
— Ils essayaient de créer des soldats parfaits, analysa froidement Moira dans l’esprit de Lilith, bien que l’IA semblât elle-même perturbée. Ils cherchaient à combiner la résilience du métal avec la capacité de la chair à canaliser… l’Autre Chose.
— L’Autre Chose ? demanda Lilith.
— L’énergie. La Magie. Appelle ça comme tu veux. Ils voulaient des cyborgs mages.
Au-delà des rangées de victimes, la véritable récompense de leur intrusion les attendait au centre de la pièce, sur un piédestal en obsidienne qui jurait avec la technologie environnante, où trônait l’objet de leur quête.
Ce n’était pas un livre en papier. C’était un cube de données, un artefact de la taille d’une tête humaine, fait d’un matériau noir mat qui semblait absorber la lumière. Des câbles gros comme des pythons sortaient de sa base, le reliant aux serveurs de Genetech, comme si la corporation essayait de pomper son sang numérique.
— C’est ça, dit Lilith. La source de l’anomalie.
Elle s’approcha, mais Hécate l’arrêta d’un bras puissant.
— Attends. Mes capteurs de menace sont dans le rouge. Regarde les ombres.
Lilith bascula en vision thermique. Rien. Elle bascula en vision spectrale.
Et elle le vit.
Autour du piédestal, l’air n’était pas vide. Il était saturé de micro-drones spirituels, des esprits liés à la machine, invisibles à l’œil nu mais mortels pour l’esprit. Une « Glace Noire » d’un nouveau genre, mi-virus informatique, mi-malédiction.
— Si je me connecte à ça, dit Lilith, la gorge sèche, ils vont frire mon cerveau et manger mon âme en dessert.
— Je peux briser la connexion physique, proposa Hécate, levant sa hache. Couper les câbles.
— Non ! cria Lilith. L’énergie est instable. Si tu coupes le flux brutalement, l’artefact pourrait déclencher une impulsion électromagnétique et magique qui raserait le quartier.
Elles étaient dans une impasse. Hécate, la force brute, ne pouvait pas frapper. Lilith, l’esprit agile, ne pouvait pas pirater.
C’est alors que l’artefact s’activa.
Le cube noir s’ouvrit, ses facettes se déplaçant comme un puzzle mécanique complexe. Une projection holographique en sortit. Mais ce n’était pas un enregistrement. C’était une carte stellaire. Une carte de l’univers, mais… différente. Les étoiles étaient reliées par des lignes de lumière qui ne suivaient pas les routes hyperspatiales connues.
— C’est magnifique, murmura Lilith, hypnotisée.
— C’est une carte d’invasion, gronda Hécate. Elle reconnut certains marqueurs tactiques. Des mondes qu’elle avait protégés. Des mondes qui avaient brûlé. Des mondes maintenant fait de déserts.
Leur découverte fut soudain interrompue par un bruit lourd, humide, qui résonna au fond de la salle. Le bruit de quelque chose de massif qui se décollait d’une surface gluante.
Une immense porte blindée, au fond du laboratoire, commença à s’ouvrir. De la vapeur d’azote liquide s’en échappa, roulant sur le sol.
— Nous avons de la compagnie, annonça Hécate. Elle remit son casque, verrouillant son expression derrière l’acier. Sa hache s’alluma dans la main.
De la brume émergea le gardien.
Ce n’était pas un cyborg comme Hécate. C’était une abomination. Il mesurait trois mètres de haut. Son corps était un assemblage grotesque de plusieurs torses humains soudés ensemble, greffés sur un châssis de tank quadrupède. Mais le pire, c’était sa tête. Ou plutôt, ses têtes. Trois crânes humains, enchâssés dans un casque de verre rempli de liquide cérébro-spinal, connectés par des câbles optiques.
La créature ne parlait pas. Elle émettait un son, un « bruit blanc » psychique qui fit saigner le nez de Lilith et brouilla le HUD d’Hécate.
— Sujet : Chimère-Alpha, lut Hécate sur les marquages du châssis de la bête. Statut : Instable.
La Chimère-Alpha braqua ses armes : un canon rotatif type Vulcan sur son bras droit, et des griffes runique grésillante d’énergie violette sur son bras gauche.
— Lilith, dit Hécate sans quitter le monstre des yeux. Trouve un moyen de sécuriser cet artefact sans nous tuer. Je vais occuper… Ce truc.
— Occuper ? Hécate, ce truc a un blindage réactif et émet des ondes psioniques !
— Alors dépêche-toi, pas de raison de traîner !
Hécate chargea. Elle ne cria pas. Elle n’hésita pas. Elle se propulsa avec ses jets dorsaux, transformant sa masse en un missile vivant, droit sur l’abomination qui gardait les secrets de leur passé.
Le choc des titans fit trembler les fondations mêmes de l’entrepôt.
La distance séparant Hécate de la Chimère-Alpha – trente mètres de sol en verre blindé – fut effacée en 1,2 seconde. Mais pour Hécate, enfermée dans son sarcophage de combat, ce fut une éternité de calculs balistiques et de poussée brutale.
Elle ne courait pas. À presque huit cent kilos, entre le poids de l’armure et le sien propre, courir était inefficace. Elle glissait. Les micro-propulseurs logés dans ses mollets et son dos crachèrent des cônes de plasma bleu, la propulsant à l’horizontale, rasant le sol. L’air autour d’elle s’ionisa instantanément, créant une onde de choc tonitruante qui fit éclater les vitres des bureaux adjacents. Elle était une ogive vivante.
La Chimère, malgré sa masse grotesque de chairs nécrosées et de titane volé, réagit avec une vitesse qui défiait la biologie. Ses trois têtes pivotèrent indépendamment, les câbles optiques sifflant comme des serpents agacés. Son bras droit, le canon rotatif Vulcan, se mit à tourner dans un hurlement de moteur électrique.
Brrrrt.
Le son n’était pas celui d’une arme à feu, mais celui d’une toile qu’on déchire à l’échelle industrielle. Un torrent de projectiles en uranium appauvri de 30mm s’abattit sur Hécate.
N’importe quel autre blindage aurait été vaporisé. Mais l’armure Praetorian-X disposait d’un champ de répulsion cinétique expérimental. Les balles frappèrent le champ invisible à quelques centimètres du plastron d’Hécate, s’écrasant en champignons de métal fondu incandescent.
À l’intérieur, Hécate hurlait en silence. Le champ de force ne bloquait pas l’inertie. Chaque impact était comme un coup de poing sur son sternum. La température dans l’habitacle grimpa de dix degrés en une seconde. La sueur ruisselait dans ses yeux, mais elle ne pouvait pas cligner assez vite pour la chasser.
< Intégrité du bouclier : 40%... 20%... Surcharge des émetteurs. Rupture imminente. >
< Tu devrais te mettre à couvert, sinon tu vas ressembler à de l’emmental >
— Encaisse, grogna-t-elle, serrant les dents artificielles de sa mâchoire contre le protège-dents intégré.
Le bouclier céda. Les dernières balles rayèrent la céramite de son épaule, mais elle était trop près.
Elle percuta la Chimère.
Le choc fut sismique. Le verre blindé sous leurs pieds explosa en une pluie de diamants tranchants. Hécate utilisa l’élan pour planter son épaule blindée dans le torse central de la bête. Elle entendit le bruit écœurant des côtes qui se brisent – un craquement mouillé – mêlé au grincement strident du métal qui plie.
La Chimère recula de dix mètres, ses six jambes mécaniques labourant le béton pour trouver une prise, laissant des sillons profonds dans le sol. Elle ne tomba pas. Pire, elle contre-attaqua instantanément.
Son bras gauche, la griffe runique chargée d’énergie, s’abattit. Hécate leva sa hache énergétique pour parer. Le générateur de plasma de la hache rencontra la magie corrompue de la griffe.
Il n’y eut pas de choc métallique. Il y eut une explosion de lumière violette et bleue. L’air sentit soudain l’ozone et la viande brûlée.
< Alerte : Intrusion magique détectée dans les servos du bras droit. Corruption du firmware en cours. >
À l’intérieur de l’armure, Hécate sentit un froid absolu, le froid du vide spatial, remonter le long de son bras droit, traversant la combinaison de pilotage pour mordre sa chair. La magie de la créature essayait de tuer sa machine. Pas de la détruire, mais de l’éteindre, comme on souffle une bougie.
— Sors de ma tête ! hurla Hécate.
Elle activa ses micro-diffuseurs de phéromones à puissance maximale, inondant la zone de Terror-Synth. Sur un esprit biologique, cela aurait provoqué un arrêt cardiaque immédiat. Sur la Chimère… les trois têtes humaines se mirent à rire. Un rire discordant, superposé, le son de la folie pure. La créature n’avait plus d’amygdale fonctionnelle. Elle ne connaissait plus la peur. Elle ne connaissait que la faim.
Tandis qu’Hécate livrait une guerre totale dans le monde physique, Lilith, à vingt mètres de là, menait sa propre bataille, immobile au milieu du chaos.
Son corps physique était accroupi derrière une caisse de munitions, les yeux révulsés, blancs. Mais sa conscience avait plongé dans l’artefact.
Ce n’était pas du code binaire classique. C’était de la géométrie non-euclidienne, un mélange bâtard de code source et de sorcellerie. Lilith flottait dans un vide infini, entourée de structures fractales qui pulsaient au rythme d’un cœur invisible. C’était l’architecture de sécurité de l’artefact : une forteresse mentale.
— Moira, j’ai besoin de puissance de calcul, projeta-t-elle mentalement. Sa voix résonnait dans ce vide numérique comme dans une cathédrale. Je n’arrive pas à trouver la prise. Les murs bougent.
— Je déroute 90% de mes cycles processeurs pour toi, Lilith, répondit l’IA. Mais attention. Ce que tu vois n’est pas une métaphore. Ces formes géométriques… ce sont des esprits liés, des âmes piégées dans le silicone. Si tu touches les bords, ils te consumeront.
Devant Lilith se dressait le « Verrou ». Dans le monde physique, c’était le cube noir. Ici, c’était un dodécaèdre titanesque en rotation constante, chaque face montrant des symboles qui changeaient trop vite pour être lus par un œil humain.
Lilith leva ses mains virtuelles. Elle ne tapait pas de code. Elle tissait. C’était sa spécialité : la Toile. Elle visualisa des fils de lumière dorée – sa propre volonté, son propre mana latent – et commença à les insérer dans les interstices du dodécaèdre, cherchant le rythme, la faille.
C’était comme essayer de crocheter une serrure vivante qui vous déteste.
Soudain, une face du dodécaèdre s’ouvrit. Un œil apparut. Un œil rouge, injecté de sang, gigantesque. Il la regarda. Ce n’était pas un capteur optique. C’était un regard de haine pure.
Une douleur lancinante traversa le crâne de Lilith dans le monde réel. Du sang commença à couler de son nez, tachant le col de sa veste.
< Alerte : Biofeedback neural. Niveau critique. Température cérébrale : 41°C. Risque d'anévrisme. >
— Il me voit ! cria Lilith dans le néant. Il essaie de faire frire mon implant !
— Tiens bon ! ordonna Moira. Injecte le virus Icarus. Maintenant !
Lilith serra les dents virtuelles. Elle concentra toute sa rage, toute sa peur, tout son mépris pour ces créateurs de monstres. Elle compacta ces émotions dans un paquet de données virales – un mélange de code polymorphe et d’intention magique pure – et le propulsa droit dans l’œil ouvert.
L’œil cligna. Le dodécaèdre frémit et se figea. Le système hésita. Une micro-seconde d’ouverture. C’était tout ce dont elle avait besoin.
Dans le monde réel, cependant, la situation tournait au désastre pour Hécate.
La Chimère était plus forte, plus lourde. Elle ne ressentait pas la douleur des coups d’Hécate. Elle avait réussi à coincer le bras armé de la hache sous l’une de ses pattes griffues.
La créature riposta avec un coup de bélier. Sa tête centrale frappa le plastron d’Hécate. Le métal s’enfonça de cinq centimètres, brisant deux côtes flottantes de la pilote à l’intérieur.
Hécate coupa sa respiration. La douleur était une information. Juste une information.
Son système respiratoire était compromis. Une alarme stridente hurlait dans son oreille droite.
La Chimère la tenait maintenant. Sa griffe runique avait saisi le poignet droit d’Hécate, l’immobilisant, tordant l’alliage. Le canon rotatif de la bête tournait à vide, se préparant à tirer à bout portant dans le visage d’Hécate.
Hécate vit les trois têtes s’approcher de la sienne. Les yeux laiteux la fixaient à travers la visière fêlée. Et soudain, les bouches cousues s’ouvrirent, déchirant les fils d’argent dans un jaillissement de pus noir.
— Rejoins-nous… Hécate…
Ce n’était pas un son. C’était une transmission directe par conduction osseuse, vibrant dans le crâne métallique d’Hécate. C’était la voix du Capitaine Valerius.
Le choc psychologique faillit faire ce que le canon n’avait pas réussi : paralyser Hécate. Pendant une fraction de seconde, elle ne vit plus le monstre. Elle revit le visage de son ancien capitaine, riant au mess des officiers, avant l’horreur.
< Alerte : Attaque mémétique. Tentative de subversion de la personnalité. >
La Chimère chargeait son tir. Le canon tournait à sa vitesse maximale.
Hécate ferma les yeux. Dans le noir de son casque, une larme coula sur sa joue de peau synthétique.
— Désolée, Capitaine. Vous êtes morte sur Titan. Et je ne rejoins pas les morts.
Elle déclencha les lames rétractables de son coude gauche. Mais au lieu de frapper la créature (ce qui aurait été inutile vu l’épaisseur de sa peau), elle visa le sol.
Elle planta son coude dans le béton et activa les micro-fusées de son avant-bras. La poussée fut violente. Elle fit pivoter tout son corps de quatre cents kilos autour de son poignet captif, utilisant la prise de la Chimère comme pivot.
Avec l’élan d’une centrifugeuse, elle leva sa jambe droite. Les servomoteurs hurlèrent en surcharge. Elle abattit son talon renforcé en adamantium directement sur le « cou » central de la machine, là où les trois têtes se rejoignaient, là où les câbles étaient à nu.
CRAC.
Le son fut celui d’un arbre qu’on abat. Le verre du casque central de la Chimère explosa. Le liquide cérébro-spinal gicla partout, acide et brûlant, dissolvant la peinture de l’armure d’Hécate. L’une des têtes fut écrasée en pulpe rouge.
La créature hurla – un cri psychique qui fit éclater toutes les ampoules du laboratoire et saigner les oreilles d’Hécate malgré le casque.
Elle lâcha Hécate.
Le cyborg tomba lourdement au sol, roula sur le côté dans un fracas de métal, et se releva en une milliseconde, hache en main, malgré les alertes de dommages critiques qui inondaient sa vision.
— Lilith ! J’espère que tu as fini ta sieste ! Je ne peux pas la tuer, elle se régénère trop vite ! Les tissus se recousent !
L’appel désespéré d’Hécate atteignit Lilith au moment même où elle émergeait de sa transe, ses yeux brillant d’une lumière dorée qui s’estompait lentement. Elle tenait le cube noir dans ses mains. Il ne flottait plus. Il était lourd, froid et inerte. Les câbles qui le reliaient au sol avaient été sectionnés net par son attaque virale.
— C’est bon ! hurla-t-elle, sa voix cassée par l’effort. J’ai le paquet ! Mais j’ai déclenché quelque chose… Moira dit que le réacteur du labo est entré en fusion critique !
— Combien de temps ? demanda Hécate, parant un coup de griffe désespéré de la Chimère aveuglée.
— Moins de temps qu’il ne faut pour hurler Merde !
La salle commença à trembler. Ce n’était pas une métaphore. Les murs blancs se fissuraient. Le liquide vert des cuves entrait en ébullition. La magie contenue dans l’artefact, maintenant déconnecté, créait une réaction en chaîne avec la technologie du complexe. Une tempête d’éclairs statiques commençait à se former au plafond, zébrant l’air de violets et de verts.
La Chimère, bien que grièvement blessée, se releva. Sa tête écrasée pendait lamentablement, mais les deux autres avaient pris le relais. Elle ne se souciait pas de l’explosion imminente. Son seul but était de récupérer l’artefact. C’était sa fonction, gravée dans sa chair.
Elle ignora Hécate et se tourna vers Lilith. Elle chargea, une montagne de viande et de métal fonçant sur la frêle hackeuse.
Lilith, épuisée par le hack, chancela. Mais ses mains bougèrent par réflexe. Elle leva ses pistolets.
— Charybde, munitions perforantes. Scylla, munitions cryogéniques.
Elle tira. Une symphonie de détonations.
La balle cryogénique de Scylla frappa le sol devant la Chimère, créant une plaque de glace instantanée à zéro absolu. La bête, dans son élan, glissa. Ses pattes griffues crissèrent sur la glace, perdant toute adhérence.
Alors qu’elle tentait de se rétablir, la balle perforante de Charybde frappa son épaule droite, là où le blindage était le plus fin. La balle pénétra, traversa l’os, et fit exploser un vérin hydraulique interne.
La Chimère s’écrasa lourdement contre un pilier de soutien, faisant s’effondrer une partie de la passerelle supérieure sur elle dans un nuage de poussière et de débris.
— Cours ! hurla Hécate.
Le cyborg lourd fonça vers Lilith. Elle l’attrapa par la taille avec son bras valide, la soulevant comme une poupée de chiffon. Lilith s’accrocha aux plaques pectorales de l’armure.
Hécate activa ses propulseurs dorsaux à pleine puissance.
Avec l’infrastructure qui s’effondrait autour d’elles, la verticalité devint leur seule issue de secours. Elles ne prirent pas l’escalier, Hécate visa le plafond fragilisé par les éclairs statiques.
— Accroche-toi !
Lilith la serra, enfouissant son visage contre le métal froid du casque.
Elles traversèrent le plafond dans une explosion de plâtre et de câbles. Elles atterrirent au Niveau -1, la Salle des Serveurs.
Hécate ne s’arrêta pas. Elle courait à travers les rangées de supercalculateurs, renversant les baies de stockage comme des dominos pour créer des obstacles derrière elles. Son armure, lourde et imparable, transformait l’environnement en champ de ruines.
Le sol sous leurs pieds devenait brûlant. Le réacteur, enterré au plus profond, était sur le point de transformer ce quartier en cratère.
— La sortie ! Là ! indiqua Lilith, pointant vers un monte-charge industriel au fond de la salle.
La cage d’ascenseur était vide, la cabine étant restée en bas.
— On grimpe, dit Hécate.
Elle n’avait pas le temps pour la finesse. Elle planta ses griffes dans le béton de la cage d’ascenseur et commença à escalader, portant Lilith sur son dos. C’était une ascension brutale, mécanique. Chaque coup de griffe faisait trembler la structure, arrachant des morceaux de mur.
En bas, dans les ténèbres du puits, un rugissement monta. La Chimère n’était pas morte. Elle grimpait aussi, utilisant ses membres arachnoïdes pour monter le long des parois à une vitesse terrifiante.
— Elle arrive ! cria Lilith, regardant vers le bas. Elle voyait les yeux rouges du monstre briller dans le noir.
Elle dégaina Scylla d’une main, l’autre agrippée au col de l’armure d’Hécate, et tira à l’aveugle dans le puits.
Les flashs des coups de feu illuminaient brièvement le visage monstrueux de la Chimère qui montait, inarrêtable, ses yeux crevés suintant de la lumière noire.
Hécate atteignit le rez-de-chaussée. Elle s’extirpa du puits, jeta Lilith vers la sortie de l’entrepôt.
— Continue !
Hécate se retourna. Elle arracha le panneau de contrôle du monte-charge, exposant les câbles haute tension. Elle dégoupilla une grenade à fragmentation – la dernière qui lui restait – et la balança dans le puits.
— Mange ça, Miller, murmura-t-elle, une prière et une insulte à la fois.
L’explosion fut sourde, contenue par les parois du puits. Mais elle fut suivie immédiatement par un grondement bien plus profond, venant des entrailles de la terre. Le réacteur venait de lâcher.
Elles coururent. Elles traversèrent l’entrepôt en enjambant les débris, franchirent la porte blindée défoncée, et se jetèrent dans la nuit pluvieuse de la ville.
Elles eurent à peine le temps de mettre une distance dérisoire entre elles et le piège avant que l’inévitable conséquence ne les rattrape. Elles n’avaient parcouru que deux cents mètres quand le sol se souleva.
Ce ne fut pas une boule de feu classique. C’était une implosion gravitationnelle suivie d’une expansion magique. Le bâtiment de Genetech s’effondra sur lui-même, compacté en une sphère de matière ultra-dense, avant d’exploser vers l’extérieur dans une onde de choc cyan qui balaya la rue.
L’onde frappa Hécate dans le dos.
Ses capteurs hurlèrent avant de s’éteindre pour se protéger de la surcharge IEM. L’impact la souleva de terre malgré ses huit cents kilos combinés. Elle fut projetée en avant. En l’air, elle eut le réflexe de se rouler en boule autour de Lilith, formant une coquille protectrice avec son propre corps.
Elles heurtèrent le bitume mouillé, roulant, glissant sur cinquante mètres dans un chaos de débris, de voitures stationnées renversées et de verre brisé. L’armure d’Hécate racla le sol, faisant jaillir des étincelles qui se mêlèrent à la pluie.
Le silence revint, lentement. Puis, les sirènes. Des centaines de sirènes. La police corporatiste. Les équipes d’intervention traumatique.
Hécate bougea. Ses servos gémirent, protestant contre l’abus. Son armure était rayée, brûlée, cabossée. Son niveau d’énergie était critique. À l’intérieur, son corps humain était couvert de bleus, secoué par le choc, mais entier.
Elle se redressa sur ses bras, regardant sous elle.
Lilith était là, recroquevillée dans l’espace formé par le corps du titan, serrant le cube noir contre sa poitrine comme un enfant protège son doudou. Elle respirait, mais elle saignait du nez et des oreilles.
Lilith ouvrit un œil, bleu électrique, vacillant. Elle sourit, les dents tachées de sang.
— On… on l’a eu.
Hécate regarda le cratère fumant où se tenait le laboratoire quelques secondes plus tôt. Des volutes d’énergie magique résiduelle s’élevaient encore vers le ciel, formant des formes spectrales qui se dissipaient sous la pluie.
— Oui, dit Hécate, sa voix rauque résonnant sans amplification. Elle aida la petite hackeuse à se relever. Mais maintenant, nous sommes les cibles numéro un de la corpo.
Dans le lointain, les gyrophares des véhicules aériens de Genetech approchaient, tels des prédateurs fondant sur une carcasse.
Hécate verrouilla son casque. Le masque de mort reprit sa place.
— On bouge, ordonna-t-elle. Direction les bas-fonds. Moira, trace un itinéraire sans caméra.
— Itinéraire calculé, répondit l’IA, sa voix grésillante à cause des interférences. Et… mesdames ? Bien joué.
— Hey, interrompit Lilith, comment tu peux parler à Moira directement ?
— Je ne sais pas, répondit Hécate, surprise elle-même. On est reliées depuis qu’on a découvert l’artefact. C’est dans ma tête.
Elles disparurent dans les ombres des ruelles, laissant derrière elles la destruction et emportant avec elles le secret qui allait changer la face de l’univers.
Especially when you want to harden php-pm services with jit enabled and with nextcloud running… More infos later
Seule dans cet appartement, Mathilde est partie, Lana est partie samedi 30 mars…
Il reste moi et les 3 poilus : Connor, Freya et Nyx.
Ça fait bizarre mais pas désagréable.
Manon m’a bien aidé à le ranger déjà.
C’est pas désagréable en vrai, juste bizarre
I had issues when trying to enable jit for php-fpm, segfault, core dumpt etc…:
php-fpm[10021]: segfault at 55ad7b400600 ip 000055ad7b400600 sp 00007ffc04059b30 error 15 in zero (deleted)[55ad3b400000+80000000] likely on CPU 4 (core 0, socket 0)
php-fpm[27109]: mprotect() failed [13] Permission denied
After searching on google I found nothing really useful. But digging more made me find this:
https://github.com/php/php-src/issues/13400
Only for MacOS, still not useful
But the mprotect thing led me to that: https://lkml.org/lkml/2023/12/14/436
Interesting.
And to that: https://bugzilla.kernel.org/show_bug.cgi?id=218258
But THIS: https://bugzilla.redhat.com/show_bug.cgi?id=1380930
Yes, tried and it wxas the answer !!!!
so: setsebool -P httpd_execmem 1
systemctl restart php-fpm
issue solved !
#php-fpm #selinux #opcache #jit
Wikipedia pour mieux expliquer :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyperfocus_%28psychologie%29?wprov=sfla1
C’était un des effets possibles du traitement.
Et en fait, je me rends compte que je reviens à mes anciennes habitudes de travail, de l’hyper focus (concentration énorme) au point d’oublier l’heure, d’oublier la faim, la soif, d’oublier même de sortir pour aller au bureau 😅
C’est pas désagréable.
Un exemple: hier j’ai travaillé de 8h du matin jusqu’à ce matin environ 1h30 pour du pro et du perso (perso relié au pro néanmoins)
Et effectivement j’avais déjà ça avant, il y a 12 ans environ. C’est pas désagréable mais je dois faire attention car le traitement me donne chaud et soif.
Et surtout, il me fait rentrer en phase hypo maniaque maintenant. Assez bizarre mais pas désagréable.
Je vais mieux, vraiment. ❤️
Phrase dépressive qui diminue et phase hypomaniaque en vue.
Après 8 semaines, en dehors de ma dépression c’est une des plus longues phases dépressive que j’ai connu.
Je ne dis pas que je n’en ai pas. Au contraire, j’en ai énormément, mais très courtes de quelques minutes à quelques jours, en permanence et j’alterne avec des phases hypomaniaques.
Jamais de juste milieu.
Faut juste que je fasse attention à recréer mes boucliers durant ce temps, sinon ça ne sera pas mieux que pendant la phase dépressive.