Terres dévastées

Mois : février 2026

Chapitre 2 – Kintsugi

L’explosion du laboratoire de Genetech n’avait pas été une fin, mais un commencement. Le silence qui avait suivi l’onde de choc n’avait duré que quelques secondes, le temps pour la ville de reprendre son souffle avant de hurler.
Désormais, les sirènes déchiraient la nuit. Pas une ou deux, mais une chorale hurlante de véhicules de police, d’unités de traumatologie d’urgence et de drones de surveillance corporatistes qui descendaient des quartiers riches comme des vautours de chrome. Le ciel habituellement saturé de néons publicitaires et d’hologrammes vendant du bonheur en capsule, était maintenant balayé par des faisceaux de recherche blancs et bleus, traquant tout ce qui bougeait dans le périmètre du cratère fumant. L’air lui-même semblait vibrer sous la tension électrique et la panique radio.
Dans une ruelle étroite et boueuse du District 13, à deux kilomètres de l’épicentre, une ombre massive s’appuya lourdement contre un mur de briques synthétiques. Le contact du métal froid contre le mur rugueux envoya une vibration dans le châssis, mais Hécate était trop épuisée pour s’en soucier.
Hécate haletait. Le son de sa respiration était amplifié et déformé par les grilles vocales de son casque, un râle mécanique rythmé par le bip-bip incessant des alarmes de son HUD qui clignotait en rouge agressif sur sa rétine. Son armure, le modèle Praetorian-X, n’était plus la forteresse immaculée du début de soirée. Elle était une ruine fumante, rayée par les shrapnels, brûlée par les décharges d’énergie.
< Alerte : Surchauffe réacteur. Ventilation obstruée à 40%. >
< Intégrité structurelle jambe droite : 65%. Fuite hydraulique détectée. >
< Niveau de douleur pilote : Critique. Administration d'analgésiques... Erreur. Réservoir vide. >
Hécate ignora les messages. Elle regarda sa jambe droite. L’articulation du genou, là où la balle en uranium appauvri de Lilith avait frappé plus tôt lors de leur affrontement, fuyait abondamment. Un liquide laiteux et visqueux, le sang de la machine, s’écoulait le long de sa jambière, se mélangeant à la boue et à l’eau de pluie acide du caniveau pour former une mélasse irisée.
Chaque pas était une torture. L’armure, privée d’une partie de son assistance hydraulique, devenait un poids mort de plusieurs centaines de kilos. À l’intérieur de cette coquille, le corps biologique d’Hécate hurlait. Ses muscles restants, renforcés mais fatigués, brûlaient d’acide lactique. Elle sentait les connecteurs de sa colonne vertébrale tirer sur ses nerfs, une sensation d’arrachement constant, comme si son squelette voulait sortir de sa peau. Elle ne portait plus seulement le métal ; elle le traînait, prisonnière de sa propre puissance.
À ses pieds, Lilith n’était pas en meilleur état. La petite hackeuse était recroquevillée contre une poubelle débordant de déchets électroniques et de bio-plastique pourri. Elle tremblait violemment, ses bras serrés autour de son torse. Ce n’était pas le froid – bien que la nuit soit glaciale et humide – mais le contrecoup du « Biofeedback ». En piratant le Cube Noir et en repoussant l’attaque mentale de la Chimère, elle avait fait passer trop de courant à travers son système nerveux. Elle avait touché le feu numérique à mains nues.
Du sang séché formait une croûte noire sous son nez et ses oreilles, marquant sa peau pâle comme des larmes de goudron. Ses yeux, ces implants Kiroshi habituellement si vifs et calculateurs, affichaient un statique grisâtre, papillonnant comme une vieille télévision mal réglée, incapables de faire le point sur la réalité physique.
— On ne peut pas rester ici, grogna Hécate. Sa voix fit vibrer la tôle ondulée d’un abri de fortune au-dessus d’elles, faisant tomber quelques gouttes d’eau sale.
Lilith releva la tête. Elle mit une seconde, puis deux, à focaliser son regard sur le titan d’acier noir qui la surplombait. Elle semblait perdue entre deux couches de réalité.
— Je… je ne vois plus le réseau, murmura-t-elle, la voix pâteuse, désynchronisée. C’est flou. Il y a trop de bruit. Les paquets de données… ils me font mal.
Hécate tendit son bras valide. Le servomoteur de l’épaule gémit, protestant contre l’effort, un son de métal froissé. Elle saisit délicatement le bras de Lilith. La différence d’échelle était comique, presque tragique. La main blindée d’Hécate, conçue pour déchiqueter des blindages de char, aurait pu broyer le torse de Lilith comme une canette de soda. Mais à l’intérieur du gantelet, la main humaine d’Hécate contrôlait la pression avec une précision chirurgicale. Elle la souleva avec une douceur infinie, la remettant sur ses pieds.
— Tu n’as pas besoin de voir le réseau, dit Hécate, sa voix résonnant avec une certitude de fer. Tu as juste besoin de voir mes pieds. Marche dans mes pas. Je suis ton pare-feu physique.
Elles reprirent leur progression. Ce n’était pas une fuite glorieuse. C’était une marche funèbre dans les entrailles de la cité.
Le District 13 ne dormait jamais, mais il savait se taire quand les prédateurs passaient. Les habitants de ces bas-fonds – junkies du cyberespace aux yeux vitreux, ouvriers aux membres chromés bon marché qui grinçaient, vendeurs de viande de rat synthétique à la sauvette – s’écartaient sur leur passage. Ils se fondaient dans les ombres, fermant leurs volets, éteignant leurs lanternes. Ils voyaient l’armure de guerre défoncée, ils voyaient les armes encore chaudes, et surtout, ils sentaient l’odeur de mort et d’ozone brûlé qui émanait du duo. Personne ne voulait croiser le regard de la mort qui passait.
Hécate scannait chaque croisement, chaque fenêtre sombre. Son radar était brouillé par les interférences magnétiques des infrastructures délabrées et des câbles illégaux qui couraient partout, l’obligeant à se fier à ses capteurs optiques et sonores, et à son instinct de vétéran.
Ploc. Ploc. Ploc.
Le bruit de sa fuite hydraulique était trop fort dans le silence relatif de la ruelle. Elle laissait une trace. Une piste irisée, chimique et luminescente que n’importe quel drone équipé d’un spectre UV ou d’un renifleur moléculaire pourrait suivre depuis les airs.
— Lilith, dit-elle sans se retourner, gardant son attention sur l’ouverture de la rue. Peux-tu brouiller les caméras de rue ? Effacer notre passage ?
— J’essaie… souffla la hackeuse, trébuchant sur un pavé déchaussé avant de se rattraper à la cape balistique d’Hécate. Mais mon implant chauffe. Je suis à 90% de charge thermique. Si je force, je grille mon cortex et je finis en légume.
— Ne force pas. Contente-toi de boucler les images locales. Juste un périmètre de dix mètres. Fais-leur croire qu’il n’y a que des rats et de la pluie.
Elles avancèrent encore de deux blocs. L’architecture changeait. Les immeubles d’habitation délabrés laissaient place à des structures industrielles abandonnées depuis les émeutes de l’Eau de 2084. Des squelettes de béton, couverts de graffitis luminescents qui pulsaient faiblement dans la nuit : des gangs marquant leur territoire, des prières adressées à des dieux numériques qui n’écoutaient pas.
Soudain, un vrombissement familier se fit entendre au-dessus des toits. Un son de rotors carénées et de propulsion vectorielle.
Hécate réagit instantanément. Elle attrapa Lilith par le col de sa veste et la jeta dans l’embrasure d’une porte cochère, se plaquant par-dessus elle, transformant son corps massif en bouclier.
Un drone de surveillance « Viper » de Cygnus Dynamics passa en rase-mottes au-dessus de la ruelle. Son projecteur balaya le sol, illuminant les flaques d’huile et les déchets, cherchant une anomalie. Le faisceau de lumière passa à quelques centimètres de l’épaule d’Hécate. L’armure, noire et mate, absorba la lumière résiduelle, la rendant invisible à l’œil nu, mais sa signature thermique interne était celle d’un haut-fourneau. Son réacteur dorsal, mal refroidi, rayonnait.
Hécate retint sa respiration – une vieille habitude humaine inutile, car ses filtres s’occupaient de l’oxygène, mais le réflexe était ancré dans sa chair, dans ses poumons artificels qui se contractaient sous le plastron. Elle sentait le cœur de Lilith battre contre le métal froid de son armure, un rythme rapide et erratique de petit oiseau paniqué.
Le drone hésita. Il fit un surplace, ses turbines soulevant des tourbillons de poussière humide et de vieux papiers gras. Il scanna la flaque de fluide hydraulique qu’Hécate venait de laisser. L’optique de la machine zooma, analysant la composition chimique.
< Analyse de menace : Fluide militaire classe A. Probabilité d'engagement 90%. >
Hécate arma le lanceur de micro-missiles intégré à son épaule gauche. Un clic audible seulement pour elle. Si le drone tournait sa caméra vers elles, elle le descendrait. Cela alerterait toute la ville, cela signerait leur position, mais elle n’avait pas le choix. Elle ne laisserait pas Lilith se faire capturer.
— Pas encore… chuchota Lilith, les yeux fermés, du sang coulant de sa narine gauche.
La hackeuse leva une main tremblante vers le ciel, ses doigts crispés comme des griffes. Elle ne touchait pas un clavier ; elle touchait la trame du réseau local. Une étincelle bleue jaillit de son implant temporal, illuminant brièvement l’obscurité de leur cachette.
Le drone eut un spasme. Ses rotors bégayèrent, perdant de l’altitude d’un coup. Son projecteur s’éteignit une fraction de seconde, puis se ralluma, mais il pivota brusquement vers la droite, comme distrait par un signal fantôme irrésistible, et s’éloigna en accélérant vers le nord.
Lilith s’affaissa, saignant abondamment du nez maintenant.
— C’est tout ce que j’avais, dit-elle d’une voix faible. Une injection de fausses coordonnées GPS. Il croit avoir vu une signature thermique prioritaire trois rues plus loin. Un feu de poubelle que j’ai tagué comme « Cible Alpha ».
Hécate aida Lilith à se relever. À travers ses gantelets, malgré l’épaisseur du métal, les capteurs haptiques lui renvoyaient une chaleur inquiétante émanant du corps de la hackeuse. Elle brûlait de fièvre.
— On est presque arrivées, mentit Hécate pour la rassurer. Encore un effort. Tiens bon.
Elles atteignirent l’entrée d’une ancienne station de métro condamnée. L’enseigne en néon était brisée depuis des décennies.
L’entrée était barrée par une grille de sécurité lourde, renforcée, soudée par la rouille et le temps. Une barrière infranchissable pour le commun des mortels.
— C’est là, indiqua Lilith, s’appuyant contre le mur crasseux pour ne pas tomber. Mon nid est en dessous. Dans les tunnels de maintenance de l’ancien réseau ferroviaire.
Hécate regarda la grille. En temps normal, ses vérins hydrauliques l’auraient arrachée comme du papier. Elle aurait écarté les barreaux sans même ralentir. Mais ce soir, ses systèmes étaient dans le rouge. Son réacteur n’était plus qu’à 12% de capacité, et sa jambe droite était presque inutile.
Elle s’approcha. Elle saisit les barreaux de métal froid. Ses gantelets se verrouillèrent magnétiquement pour assurer la prise.
— Allez… grogna-t-elle à elle-même.
Elle tira.
Le métal gémit. Dans son dos, à l’intérieur de l’armure, ses propres muscles se tendirent. Pas les muscles artificiels de l’armure, mais les siens. Ses biceps, ses dorsaux, sa chair. Ses bras artificels, insérés dans les manchons de contrôle de l’exosquelette, se contractèrent douloureusement. Elle sentit la cicatrice de son opération, là où la chair s’arrêtait et où le métal commençait, tirer jusqu’à la limite de la déchirure. La sueur ruissela sur son front, piquant ses yeux.
C’était une douleur précise, intime. La douleur de la chair qui essaie de mouvoir une montagne. L’armure ne l’aidait plus ; elle devait la porter et porter la grille.
L’armure protesta. Une alarme de surcharge retentit dans son casque. Mais la grille céda. Les gonds rouillés explosèrent sous la pression combinée de la machine et de la volonté humaine, et le panneau de métal tomba vers l’intérieur avec un fracas qui résonna dans le tunnel comme un coup de feu, suivi d’un écho lointain.
Une bouffée d’air vicié remonta des profondeurs. Une odeur de moisissure, d’eau stagnante, de champignons bioluminescents et de vieux câbles brûlés. Pour Hécate, c’était l’odeur de la sécurité.
— Après toi, dit Hécate, se mettant en position défensive pour couvrir leurs arrières, le canon de son bras gauche balayant la rue une dernière fois.
Elles descendirent les escaliers mécaniques immobiles, dont les marches étaient couvertes d’une mousse bioluminescente qui poussait grâce aux fuites radioactives des vieux générateurs.
Le « Nid » n’était pas un appartement. C’était un bunker de fortune aménagé dans une salle de maintenance, cachée derrière de fausses parois. Les murs étaient tapissés de plaques d’isolation phonique volées et de serveurs informatiques qui ronronnaient doucement, générant une chaleur sèche et bienvenue.
Dès que la porte blindée se referma derrière elles, le verrouillage magnétique s’enclencha avec un bruit sourd et définitif. Le monde extérieur, ses drones et ses tueurs, disparut.
Lilith s’effondra sur un matelas posé à même le sol, entouré de piles de disques durs et de composants électroniques. Elle arracha son masque filtrant, inspirant l’air recyclé à pleins poumons. Du sang séché formait une croûte sous son nez et ses oreilles.
Hécate resta debout, immobile au centre de la pièce. Elle ressemblait à une statue de guerre brisée, trop grande pour ce lieu, une menace sombre au milieu des écrans lumineux.
< Alerte : Niveau d'énergie critique. 12%. Arrêt des systèmes non essentiels. >
Elle désactiva son camouflage optique, qui consommait trop de ressources, et son armure reprit sa couleur noire mate, striée de cicatrices argentées là où les balles avaient éraflé la peinture.
— Moira, dit Lilith d’une voix pâteuse, les yeux fermés. Active le brouilleur de fréquences. Niveau paranoïaque. Si une mouche pète en binaire dans un rayon de cinq cents mètres, je veux le savoir.
— Brouillage actif, répondit l’IA via les haut-parleurs de la pièce, sa voix emplissant l’espace exigu. Je détecte des scans longue portée de Genetech en surface. Ils quadrillent la zone. Mais ici, sous trois mètres de béton armé et de plomb, nous sommes des fantômes.
L’urgence passée, la réalité des dommages s’imposa. Hécate s’approcha lourdement d’un établi renforcé. Chaque mouvement était lourd, maladroit. Elle commença à déverrouiller les plaques de son armure. Ce n’était pas comme enlever un vêtement. C’était une procédure de désassemblage. Une procédure lente et douloureuse, car chaque plaque était connectée à son système nerveux pour le retour haptique. Les retirer, c’était comme s’écorcher vive, déconnecter ses nerfs artificiels un par un.
Lilith se redressa, chancelante. Elle attrapa une trousse de réparation med-tech et un soudeur laser portatif qui traînaient sur une étagère.
— Laisse-moi faire, dit-elle doucement.
Hécate hésita. Elle n’aimait pas qu’on la touche. Son corps, sous l’armure, était une carte de cicatrices et de modifications qu’elle préférait cacher. Son corps était une arme, et on ne laisse personne toucher à la sécurité d’une arme. Mais elle vit le regard de Lilith. Il n’y avait ni pitié, ni peur, ni dégoût. Juste de la compréhension. Une reconnaissance entre monstres.
Lilith commença à travailler sur le flanc d’Hécate. Ses mains, bien que tremblantes quelques minutes plus tôt, étaient maintenant stables, guidées par des années de pratique sur du matériel cybernétique. Elle reconnecta les faisceaux de fibres myomères qui agissaient comme des muscles artificiels, cautérisa les fuites hydrauliques avec le laser, et remplaça les fusibles grillés qui sentaient le plastique fondu.
C’était un moment d’intimité étrange, propre à leur nature de cyborgs. Pas de chair contre chair, mais une communion de circuits et de maintenance. La douleur d’Hécate s’atténua à mesure que Lilith réparait les dégâts, remplacée par une sensation de soulagement profond.
— C’était eux, dit soudain Hécate. Sa voix n’était plus synthétisée par le casque posé sur l’établi, mais sortait de sa gorge organique. Elle était rauque, inutilisée, vibrante d’une émotion contenue. La Chimère. C’était mon unité. L’escouade 7.
Lilith arrêta son geste, le laser en suspens. La lumière rouge de l’outil éclairait le profil sévère d’Hécate.
— Je sais. J’ai vu les données quand j’ai plongé dans le réseau. Miller, Valerius, Chen… Ils étaient portés disparus depuis deux ans. Officiellement morts au combat sur la lune de Titan.
— J’ai tué mon capitaine, continua Hécate, le regard fixé sur le mur de béton, comme si elle voyait encore la scène. J’ai écrasé son crâne. J’ai senti l’os céder sous mon talon.
Les larmes commencèrent à couler sur ses joues de peau synthétique, sans qu’elle s’en rende compte. Des larmes de lubrifiant oculaire et d’eau salée.
Lilith posa sa main sur l’avant-bras métallique d’Hécate, là où le blindage avait été retiré, exposant la sous-structure. La froideur du métal contrastait avec la chaleur de sa paume.
— Ce n’était plus eux, Hécate. C’était de la viande et du code corrompu. Genetech leur a volé leur mort. Tu ne les as pas tués. Tu leur as rendu leur liberté.
Hécate tourna la tête vers Lilith. Ses yeux, mélange de gris naturel et d’optiques violettes, avaient perdu leur éclat agressif pour une lueur plus sombre, plus introspective.
— Et toi ? J’ai vu… dans le flash. Tu étais là aussi. Au laboratoire.
Lilith se recula, rangeant ses outils avec des gestes lents. Elle s’assit sur l’établi, laissant pendre ses jambes, l’air soudain très jeune et très vieille à la fois.
— Je n’étais pas une volontaire. J’étais une « ressource ». Ils avaient besoin d’un esprit capable de supporter l’interface neurale de nouvelle génération. Mon cerveau a une plasticité anormale. Ils m’ont branchée… ils m’ont fait naviguer dans le monde numérique pour chercher des codes anciens, des artefacts perdus. J’étais leur chien renifleur dans le cyberespace.
Elle tapota sa tempe, là où la prise jack brillait sous ses cheveux, une étoile de chrome dans la chair.
— C’est là que je t’ai sentie. Ton esprit hurlait si fort dans le réseau que ça a failli me rendre sourde. J’ai injecté un virus pour perturber leurs protocoles de douleur. C’était tout ce que je pouvais faire avant de m’évader. Je t’ai laissé derrière…
— Tu m’as donné la force de tenir, corrigea Hécate. Sans ce virus, je serais devenue comme eux. Une coquille vide.
Un silence confortable s’installa, mais il fut brisé par un bourdonnement grave.
Au centre de la pièce, posé sur une caisse de munitions vide, le Cube Noir reposait. Il ne semblait pas à sa place dans ce taudis technologique. Il était trop parfait, trop sombre, trop lisse. Il absorbait la lumière des néons de la pièce, créant une zone d’ombre autour de lui.
Hécate et Lilith se tournèrent vers lui. L’objet semblait les observer.
— C’est quoi ce truc ? demanda Hécate, s’approchant avec méfiance. La Chimère le protégeait comme si c’était son cœur. J’ai senti… une faim venant de lui.
— C’est une archive, dit Lilith. Mais pas une archive humaine. Regarde.
Elle s’approcha prudemment, tendant la main sans le toucher. Elle activa sa vision spectrale, ses yeux devenant bleu électrique.
Autour du cube, l’air vibrait de glyphes mathématiques complexes qui tournaient en orbite, invisibles à l’œil nu mais aveuglants pour elle.
— C’est de la technologie des Anciens, expliqua Moira via les haut-parleurs, sa voix teintée d’une curiosité scientifique. Ou du moins, une tentative humaine de la reproduire. Ce cube contient des coordonnées stellaires, des schémas génétiques complexes, et… une histoire.
— Quelle histoire ?
— La nôtre, répondit Lilith, les yeux écarquillés par ce qu’elle déchiffrait via son implant. Regarde ces lignes de code. Ce ne sont pas des zéros et des uns. Ce sont des séquences ADN converties en algorithmes. Hécate… ce cube contient le plan original du projet « Éveil ».
Hécate s’approcha, dominant l’artefact de toute sa hauteur, son ombre couvrant la petite boîte.
— Le projet qui nous a créées ?
— Non, dit Lilith, la voix tremblante. Le projet pour lequel nous avons été créées. Nous ne sommes pas des soldats, Hécate. Nous ne sommes pas des accidents. Nous sommes des clés.
Soudain, le cube pulsa. Une onde de lumière bleue balaya la pièce, traversant les murs, les corps, les machines, ignorant la matière physique.
Hécate et Lilith reculèrent, armes à la main par réflexe, prêtes à combattre.
Une projection holographique apparut au-dessus du cube. Ce n’était pas une carte cette fois. C’était un visage. Un visage androgyne, fait de lumière pure, aux traits parfaits mais empreints d’une tristesse infinie et ancienne.
— Initialisation… dit la voix de l’hologramme. Ce n’était pas une voix électronique. C’était une voix qui résonnait directement dans leur esprit, contournant les oreilles. Séquence de réveil activée. Sujets : Alpha et Oméga localisés.
L’hologramme tourna son regard vers Hécate (Alpha) et Lilith (Oméga). Il semblait les voir, vraiment les voir, au-delà de leur apparence.
— Attention. La Grande Dévoration approche. Les Gardiens doivent être réveillés. Le cycle touche à sa fin.
L’hologramme se dissipa aussi vite qu’il était apparu, laissant place à une série de coordonnées GPS qui s’imprimèrent sur la rétine de Lilith.
— C’est quoi ce bordel ? demanda Hécate, serrant les poings, ses articulations craquant.
Lilith regarda les coordonnées qui flottaient encore dans l’air, traduisant les chiffres en lieux.
— Je ne sais pas. Mais ces coordonnées… elles pointent vers la Zone Morte de cette planète. Les sous-sols interdits.
— Là où la magie est la plus forte, compléta Moira. Et là où les radiations sont mortelles pour tout ce qui est organique. C’est une zone de quarantaine absolue depuis l’Incident.
Hécate sourit, un sourire de requin métallique qui étira sa cicatrice et fit luire sa mâchoire synthétique.
— Ça tombe bien. On n’est pas tout à fait organiques. Et on a l’habitude des zones de mort.
Lilith se leva, la fatigue oubliée, remplacée par la soif de comprendre et l’excitation de la découverte.
— On y va. Mais d’abord, on doit s’équiper. Si Genetech veut ce cube, ils vont envoyer bien pire qu’une Chimère. Ils vont envoyer leur armée.
Dehors, dans les rues du District 13, le bruit des rotors lourds des transports de troupes commençait à couvrir le bruit de la pluie. La traque avait commencé, et le compte à rebours venait de s’enclencher.

Le Cube Noir ne se contentait pas d’être posé sur la caisse de munitions. Il semblait aspirer la réalité autour de lui. La température dans le bunker avait chuté de cinq degrés, figeant l’humidité ambiante sur les parois de béton. Les ombres projetées par les serveurs semblaient s’étirer anormalement vers l’artefact, comme de l’huile attirée par un aimant, créant un vortex visuel qui donnait la nausée si on le fixait trop longtemps.
Lilith s’était assise en tailleur face à l’objet, connectée non pas physiquement, mais via un pont sans fil à haute fréquence sécurisé par Moira. Ses yeux cybernétiques tournaient à vide, affichant un blanc laiteux, signe qu’elle allouait 100% de sa bande passante visuelle au décryptage. Son corps frémissait par intermittence, réagissant aux chocs de données invisibles.
Hécate montait la garde, immobile comme une statue de basalte dans sa combinaison intégrale. Elle avait profité du calme pour recharger son réacteur dorsal — celui de l’armure — avec une cellule à fusion de rechange trouvée dans l’atelier de Lilith. Le bourdonnement rassurant de ses systèmes d’alimentation couvrait à peine le son inquiétant qui émanait du Cube : un chuchotement, à la limite de l’audible, qui ressemblait à des milliers de voix récitant des équations mathématiques dans une langue morte.
le corps d’Hécate était en alerte. Ce n’était pas un corps de chair fragile, mais un châssis cybernétique intégral de classe « Ginoïde Lourd ». Sa peau, un polymère thermo-optique de haute qualité, ressemblait à s’y méprendre à de la peau humaine, douce et souple, mais elle recouvrait une musculature en myomère dense et un squelette en alliage de titane. Elle pesait, nue, près de trois cents kilos. Enfermée dans son armure de combat, elle devenait un tank de presque une tonne, mais à l’intérieur, elle se sentait comme une âme dense piégée dans une poupée trop parfaite.
— C’est… dense, murmura Lilith, sa voix tremblant légèrement. Ce n’est pas juste du stockage de données. C’est une prison. Les algorithmes de cryptage sont vivants. Ils mutent à chaque fois que j’essaie de lire une séquence.
— Ne force pas, avertit Hécate, scannant les signes vitaux de la hackeuse sur son HUD. Ton cortex chauffe. Tu es à 39.5°C.
Hécate sentait la chaleur de Lilith à travers ses capteurs thermiques. Elle, elle ne chauffait pas de cette manière. Son corps cybernétique gérait sa température avec une efficacité froide. Elle n’avait pas de fièvre, juste des alertes de surchauffe processeur.
— Je dois comprendre, insista Lilith. Hécate, ce truc utilise des qubits intriqués avec des particules de mana. C’est de la technomancie de l’Âge d’Or. Regarde ça.
Elle projeta une image holographique au centre de la pièce. C’était le schéma d’une structure souterraine : les sous-sols interdits. Sur ce plan, les tunnels formaient un circuit imprimé gigantesque, un accélérateur de particules géométrique conçu pour canaliser les énergies telluriques de la Terre.
— La Zone Morte, reconnut Hécate. Personne ne va là-bas. Les radiations magiques transforment la chair en gelée et rendent les IA folles. Mon corps résisterait mieux que le tien, Lilith, mais même mes circuits blindés finiraient par se corrompre.
— C’est là que le signal nous mène, dit Lilith en coupant la connexion, ses yeux reprenant leur bleu électrique. Elle essuya un filet de sang de sa narine. Le Cube contient une clé de cryptage. Une clé qui n’ouvre qu’une seule porte : le « Sanctuaire des Fondateurs », au cœur des souterrains.
La décision était prise. Mais on ne descendait pas dans la Zone Morte en tenue de touriste. Il fallait se préparer.
L’atelier de Lilith était un capharnaüm organisé, un mélange de laboratoire d’électronique et d’autel païen. Pendant qu’Hécate s’occupait de l’entretien lourd, Lilith se tourna vers l’armurerie.
Hécate retira sa hache de son dos. La lame était ébréchée, le générateur de plasma décalibré par l’impact contre la Chimère. Elle s’installa devant un étau industriel. Avec des gestes précis, surprenants pour ses mains massives, elle démonta l’arme. Elle remplaça les bobines de focalisation magnétiques par des modèles militaires volés, augmentant la température de coupe de 30%. Elle affûta le bord physique de la lame avec une meule au diamant, faisant jaillir des gerbes d’étincelles qui illuminaient son visage impassible, caché derrière son casque.
De son côté, Lilith pratiquait une forme d’art plus subtile. Elle aligna des douilles de calibre .50 sur l’établi. À l’aide d’un stylet laser de précision nanométrique, elle gravait des micro-runes sur le chemisage en cuivre de chaque balle.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Hécate, observant la hackeuse par-dessus son épaule. Sa voix, filtrée par le vocodeur, était un grondement de basse fréquence.
— Alchimie balistique, répondit Lilith sans lever les yeux. Munitions hybrides. Le noyau est en tungstène pour la pénétration, mais la chemise contient de la poussière de quartz chargée. Si nous rencontrons des entités immatérielles ou des boucliers magiques dans les catacombes, les balles conventionnelles passeront au travers sans faire de dégâts. Celles-ci… elles mordront.
Elle prit une balle terminée, la souleva à la lumière. La gravure luisait faiblement d’une lueur violette.
— Balles « Exorcistes ». Ma recette maison. Moira calcule la géométrie sacrée, je fais la gravure.
Hécate grogna une approbation. Elle fit jouer les servomoteurs de ses poignets.
— J’ai besoin de quelque chose pour mes griffes, dit-elle en levant sa main droite. Les lames de trente centimètres sortirent avec un son menaçant. La Chimère a failli les briser. L’alliage a subi des micro-fractures.
Lilith se leva et fouilla dans un casier blindé. Elle en sortit un petit pot de pâte grise.
— Composé de nanotubes de carbone et de résine époxy sainte. Applique ça sur tes lames. Ça durcira en quelques minutes et augmentera la résistance à la torsion. Ça devrait aussi conduire l’énergie de ton propre champ bio-électrique.
Hécate appliqua la pâte. Elle sentit une chaleur immédiate se diffuser dans ses implants, une connexion plus intime avec son arme intégrée. La sensation traversa le métal de ses gantelets pour chatouiller les terminaisons nerveuses synthétiques de ses mains, sous la peau polymère.
Les préparations terminées, une attente lourde s’installa. Le brouilleur de Moira fonctionnait toujours, isolant le bunker du reste du monde, créant une bulle de silence.
Hécate était assise sur une caisse, nettoyant les joints de son armure. Lilith était adossée à un rack de serveurs, observant le géant de métal. Elle voyait la fatigue dans la posture d’Hécate, non pas une fatigue musculaire, mais une lassitude des systèmes, une lourdeur de l’âme.
— Pourquoi tu ne l’enlèves jamais ? demanda doucement Lilith.
Hécate s’immobilisa. Le chiffon s’arrêta sur une plaque de céramite.
— De quoi ?
— L’armure. Le casque. Tu es en sécurité ici. Les capteurs atmosphériques indiquent que l’air est pur.
Hécate hésita. Son armure Praetorian-X n’était pas son corps, c’était sa maison. À l’intérieur, son corps cybernétique était protégé, caché. Enlever l’armure, c’était exposer sa nature hybride, cette perfection artificielle qui la rendait si étrangère aux autres humains.
Lentement, elle porta ses mains à son cou. Il y eut un sifflement de dépressurisation, et elle déverrouilla les fixations de son heaume. Elle le retira et le posa lourdement sur l’établi.
Le visage qui apparut n’était pas monstrueux. Il était d’une beauté froide et sculpturale. Sa peau était pâle, d’une texture parfaite, sans pores visibles, tendant sur une structure osseuse en titane. C’était le visage d’une poupée de collection grandeur nature, trop symétrique pour être née d’un ventre.
Ses cheveux synthétiques ne poussaient pas ; c’étaient des fibres implantées une à une, douces comme de la soie mais résistantes comme du kevlar. Des ports de connexion chromés brillaient sur ses tempes, là où la peau s’arrêtait net.
Ses yeux, sans les filtres rouges du casque, étaient d’un gris orageux. Ils avaient l’air humains, mais ils ne clignaient pas assez souvent. Ils avaient la fixité d’une optique de caméra.
Mais le détail le plus frappant était sa mâchoire. Une cicatrice verticale courait de sa lèvre inférieure jusqu’au menton. La peau synthétique qui recouvrait cette zone était indiscernable du reste, mais Hécate savait ce qu’il y avait dessous : des vérins, des processeurs vocaux, une architecture complexe. Pourtant, cette peau avait le même ressenti, la même sensibilité au toucher qu’une peau biologique. C’était là le génie pervers de ses créateurs : lui donner la capacité de tout sentir, tout en étant faite de matériaux morts.
Lilith s’approcha. Elle ne recula pas. Elle tendit la main et effleura la cicatrice du bout des doigts.
La peau d’Hécate frémit. Les capteurs tactiles haute définition transmirent la chaleur de Lilith directement à son cerveau. C’était une sensation électrique, intense.
— Ils ont tout pris, dit Hécate, sa voix naturelle étant plus douce, plus brisée que la voix synthétique, résonnant depuis sa gorge artificielle. Mon nom, mon corps, mon avenir. Ils m’ont laissée avec ça. Une machine à tuer dans une enveloppe de silicone.
Elle regarda ses propres mains, sorties des gantelets de l’armure. Elles étaient massives, plus grandes que celles d’un homme, couvertes de cette même peau pâle et parfaite. Des mains capables d’étrangler un ours ou de tenir un œuf sans le briser.
— Non, corrigea Lilith. Ils t’ont donné une armure. Mais ce qu’il y a dedans… l’âme qui pilote… ils n’ont pas pu la toucher. Je l’ai sentie dans le réseau, Hécate. Elle brûlait comme une supernova. Ton corps est peut-être fabriqué, comme celui du Major dans les vieilles légendes, mais tu es réelle.
Hécate ferma les yeux au contact de la main de Lilith. C’était la première fois depuis des années qu’elle ressentait un toucher qui n’était pas destiné à blesser ou à réparer. C’était un toucher de… compassion ? De désir ? Elle sentit son poids, sa densité incroyable de cyborg lourd, s’ancrer dans le sol, mais l’esprit de Lilith semblait la faire flotter.
— Nous sommes brisées, Lilith, murmura Hécate. Je suis lourde. Si lourde.
— Alors nous sommes deux, répondit la hackeuse.
Elle prit la main massive d’Hécate, celle avec les griffes rentrées, et la posa sur son propre cœur, par-dessus son armure légère. Hécate sentit la fragilité de la cage thoracique de Lilith, le battement frénétique de l’organe biologique en dessous. Si elle serrait un peu trop, elle briserait tout. C’était terrifiant.
— Le Kintsugi. Tu connais ? C’est un art ancien. Réparer les objets brisés avec de l’or. Les cicatrices deviennent la partie la plus précieuse.
Hécate sentit le battement du cœur de Lilith sous sa paume. Un rythme rapide, vivant. Sa main synthétique, programmée pour la destruction, devint un berceau.
— Tu es mon or, dit Hécate, surprise par ses propres mots.
L’instant fut suspendu, une fragilité cristalline dans un monde d’acier. Hécate, la femme-machine massive, et Lilith, l’esprit électrique dans un corps frêle.
Lilith se hissa sur la pointe des pieds. Elle posa son autre main sur la nuque rigide d’Hécate, ses doigts s’enroulant autour des câbles de connexion à la base du crâne. Elle tira doucement vers le bas.
Hécate aurait pu résister. Elle pesait presque une demi-tonne. Elle était inamovible. Mais elle se laissa faire. Elle inclina son visage de poupée de guerre vers celui de la hackeuse.
Leurs lèvres se touchèrent.
Ce n’était pas froid. La bouche d’Hécate, chauffée par ses micro-systèmes internes et sa peau réactive, était brûlante. Le baiser fut d’abord hésitant, une interrogation de données entre deux systèmes incompatibles. Puis Lilith entrouvrit les lèvres, et Hécate répondit avec une faim qu’elle ne soupçonnait pas.
Il y eut un feedback sensoriel intense. Hécate sentit le goût du sang séché sur la lèvre de Lilith, la douceur de sa salive, le souffle chaud contre sa peau polymère. Pour la première fois, ses capteurs ne lui renvoyaient pas des données tactiques ou des analyses de dégâts. Ils lui renvoyaient du plaisir. Une surcharge d’informations douces qui fit vibrer son noyau.
Hécate lâcha un petit son, un gémissement qui se perdit dans sa gorge artificielle, et ses mains massives se refermèrent délicatement sur la taille de Lilith, la tirant contre son plastron blindé, cherchant à fusionner l’acier et la chair.
< Wahou ! Surcharge de données en cours >
— Je déteste interrompre ce moment de biologie sentimentale, intervint la voix de Moira, brisant le charme avec un grésillement statique, mais mes capteurs sismiques détectent des vibrations. Des pas lourds. Beaucoup de pas.
Lilith et Hécate se séparèrent brusquement, le souffle court. Les yeux de Lilith brillaient d’une nouvelle intensité, un mélange de désir et d’adrénaline. Hécate, elle, semblait désorientée une fraction de seconde, ses processeurs recalibrant sa réalité.
En un instant, la guerrière reprit le dessus. Hécate remit son casque. Le visage humain trop parfait, les lèvres qui venaient d’embrasser, disparurent, engloutis par le masque de mort aux yeux rouges. Elle redevint le tank.
— Où ? demanda la voix synthétisée, plus grave qu’avant.
— Dans le tunnel principal. Ils n’ont pas trouvé l’entrée, mais ils sondent. Drones araignées et infanterie lourde. Genetech.
Lilith attrapa ses pistolets et enfila ses lunettes tactiques, cachant son regard troublé.
— Ils ont tracé la signature du Cube avant que je ne la masque.
Hécate s’empara de sa hache, l’activant. Le vrombissement du plasma remplit la petite pièce. Elle se sentait de nouveau à l’étroit dans l’armure Praetorian-X, son corps de cyborg compressé par les couches de protection supplémentaires, mais le souvenir du baiser restait gravé dans sa mémoire cache comme une brûlure indélébile.
— On ne peut pas rester ici. S’ils utilisent des explosifs pénétrants, ils vont nous ensevelir.
— Il y a une sortie de secours, dit Lilith en se dirigeant vers le fond du bunker, déplaçant une armoire serveur. Un vieux conduit de ventilation qui mène aux niveaux inférieurs. Vers les égouts… Et plus loin, la zone morte.
Hécate attrapa le Cube Noir et le fixa magnétiquement à sa ceinture.
— Alors on descend. Plus profond dans la nuit.
Un coup sourd ébranla la porte blindée du bunker. Le métal commença à chauffer au rouge en son centre. Ils découpaient la porte.
— Allez ! cria Lilith en s’engouffrant dans le conduit étroit.
Hécate jeta un dernier regard à la porte qui cédait sous les lasers de découpe. Elle aurait pu rester. Elle aurait pu les massacrer. Son corps était conçu pour ça. Mais elle avait désormais quelque chose à protéger qui valait plus que sa vengeance.
Elle se plia en deux, ses articulations protestant, et suivit Lilith dans l’obscurité du conduit, son poids massif faisant grincer la structure métallique, laissant derrière elle son refuge pour plonger dans l’inconnu.

Le conduit de ventilation n’avait pas été conçu pour une armure comme celle d’Hécate. C’était un boyau d’acier oxydé, vibrant des échos lointains des pompes hydrauliques de la ville, une veine thrombosée dans l’anatomie de béton du District 13.
Hécate progressait à quatre pattes, une position humiliante et tactiquement désastreuse pour un guerrier de sa stature. À l’intérieur de l’armure, l’espace était confiné, chaud, intime. Elle sentait le poids des plaques dorsales peser sur sa colonne vertébrale renforcée. Ses genoux, pourtant protégés par des centimètres de gel antichoc et de titane, heurtaient le sol métallique du conduit avec une régularité hypnotique.
Ses épaulières raclaient les parois avec un crissement insupportable, faisant pleuvoir de la rouille et de la poussière sur ses optiques. Le bruit se répercutait à l’intérieur de son casque, amplifié par l’acoustique du tube, un grincement de dents géant qui mettait ses nerfs à vif.
< Alerte : Surchauffe des servomoteurs de hanche. Ventilation obstruée par des particules étrangères. >
Hécate grimaça. La chaleur montait. Son système de refroidissement externe étant compromis par la crasse, son armure commençait à agir comme une cocotte-minute. Elle sentait la sueur ruisseler le long de ses tempes, coller la mèche de cheveux noirs sur son front. Sa peau, pâle et sensible, étouffait sous la combinaison de connexion. C’était un rappel constant de sa condition : une puissance divine enfermée dans une boîte de conserve trop petite.
Devant elle, Lilith se déplaçait avec une aisance de reptile. Son armure légère et sa souplesse naturelle lui permettaient de glisser là où Hécate devait forcer le passage. La hackeuse semblait flotter, ses mouvements silencieux, presque liquides, contrastant violemment avec la progression laborieuse et bruyante du titan qui la suivait.
— Encore cinquante mètres, indiqua Lilith via le lien com. Sa voix était tendue, déformée par l’écho métallique du conduit. Mes capteurs passifs détectent une chute de pression devant. On arrive dans une cavité plus large.
— Reçu, gronda Hécate. Cet endroit est une tombe. Mes scanners radar sont aveugles, trop d’interférences métalliques.
L’obscurité était totale, seulement percée par les faisceaux des lampes tactiques qui balayaient des toiles d’araignées épaisses comme de la soie de parachute.
L’air devenait plus lourd, plus chaud. Ce n’était plus l’air stérile du laboratoire ou l’air recyclé du bunker. C’était un air vivant, saturé de spores fongiques, de méthane et d’une odeur douceâtre de décomposition qui traversait même les filtres olfactifs d’Hécate. Elle pouvait goûter la pourriture sur sa langue, une saveur cuivrée et moisie qui lui rappelait les charniers des guerres corporatistes.
Elles atteignirent une grille. Lilith la déverrouilla électroniquement, ses doigts pianotant sur une interface virtuelle, mais les gonds étaient soudés par la corrosion.
— C’est bloqué par la rouille, dit Lilith. À toi l’honneur.
Hécate dut ramper jusqu’à elle. L’espace était si exigu qu’elle sentit son plastron racler le sol. Elle se cala, contractant ses muscles synthétiques et biologiques à la fois, et donna un coup de bélier avec son épaule.
Le métal hurla. La grille céda, tombant dans le vide avec un bruit d’éclaboussure lointain.
L’ouverture béante révélait un gouffre noir. Hécate scanna la profondeur. Dix mètres.
— On y va, dit-elle.
Elles sautèrent.
La chute fut brève. Elles atterrirent sur un quai de béton craquelé. Hécate se redressa immédiatement, balayant la zone avec sa hache activée, le plasma éclairant les ténèbres d’une lueur bleue fantomatique.
Le paysage qui s’offrait à elles était une ruine urbaine figée dans le temps. Elles se trouvaient dans une ancienne station de métro, un vestige de l’ère pré-corporatiste, oubliée des cartes officielles. Les murs étaient couverts de carreaux de céramique blancs, désormais jaunis comme de vieilles dents et couverts de moisissures bioluminescentes qui pulsaient faiblement. Le plafond, voûté, suintait une eau noire qui formait des stalactites de calcaire et de goudron, goutte à goutte, marquant le temps qui ne passait plus.
Mais le plus frappant était « la rivière ». Les rails avaient disparu sous une masse d’eau stagnante et huileuse. La surface était parfaitement lisse, un miroir noir qui ne reflétait rien, absorbant la lumière de la hache d’Hécate.
— Analyse du liquide, ordonna Hécate, sa voix résonnant sous la voûte.
— C’est un cocktail toxique, répondit Moira dans leurs esprits, sa voix clinique contrastant avec l’horreur du lieu. Eaux usées urbaines, ruissellement industriel de Genetech, et… une concentration anormalement élevée d’isotopes instables. Et de mana.
< Et ça pue >
— Du mana ? répéta Hécate. Ici ?
Lilith s’approcha du bord du quai, ses bottes effleurant la limite du béton. Elle activa sa vision spectrale. Ses iris bleus s’illuminèrent, révélant l’invisible.
L’eau ne semblait pas morte. Elle grouillait. Des micro-courants d’énergie violette parcouraient la surface huileuse comme des anguilles électriques, tissant un réseau complexe sous la crasse.
— La magie s’accumule ici, murmura Lilith, fascinée et répugnée. Comme les déchets. Elle descend des niveaux supérieurs et stagne, mutant tout ce qu’elle touche. C’est un égout mystique.
Elle pointa du doigt des monticules de détritus qui s’élevaient comme des îles au milieu de l’eau sombre. Des amoncellements de plastique, de métal et d’os.
— Ce ne sont pas juste des ordures. Regarde la signature thermique.
Hécate ajusta ses optiques, passant en mode infrarouge. Le monde devint bleu et gris, sauf les monticules. Les tas de déchets émettaient une chaleur faible, organique, pulsante. Ils respiraient. Des milliers de petits poumons malades aspirant l’air vicié.
Hécate sentit ses muscles se tendre sous l’armure. Son instinct de soldat, affûté par des années de survie, hurlait au danger.
— Nous ne sommes pas seules, dit Hécate, sa voix résonnant trop fort dans la caverne.
Elle activa ses diffuseurs de phéromones de terreur à faible intensité, créant un périmètre de sécurité psychique autour d’elles. Une brume invisible, conçue pour déclencher la fuite chez n’importe quel prédateur naturel. Si quelque chose avait un système nerveux ici, il hésiterait avant d’attaquer.
Soudain, un bruit de cliquetis émergea de l’ombre. Pas du métal sur du métal, mais des griffes sur de la céramique. Un son multiplié par cent, par mille.
Des yeux s’allumèrent dans les ténèbres. Des centaines d’yeux. Verts, jaunes, rouges. Ils brillaient avec une intelligence malveillante, une faim collective.
— Charognards, identifia Lilith en dégainant ses pistolets chargés des nouvelles munitions « Exorcistes ». Des rats. Mais… changés.
Les créatures qui sortirent des tunnels et des tas d’ordures n’avaient plus grand-chose de rongeurs. Elles avaient la taille de chiens moyens. Leur chair était un patchwork de tumeurs, de plaques de chitine et de composants technologiques qu’elles avaient ingérés ou qui s’étaient greffés à elles au fil des générations. Certains avaient des circuits imprimés à la place de la peau, clignotant de diodes mourantes. D’autres avaient des éclats de verre ou de métal poussant à travers leur fourrure mangée par la gale, formant des armures naturelles et grotesques.
C’étaient des Necro-Rats. La faune locale. Une fusion impie de biologie adaptative, de pollution et de magie sauvage.
< Menace multiple détectée. Cibles : 40+. Comportement de ruche. >
Les créatures avançaient, ignorant la barrière de peur chimique. Elles bavaient une écume noire.
— Ils n’ont pas peur, constata Hécate avec surprise. Ses phéromones ne fonctionnaient pas. C’était une première.
— Leurs cerveaux sont grillés par la magie résiduelle, expliqua Lilith, reculant d’un pas pour se mettre à niveau avec Hécate. Ils ne ressentent que la faim et l’attraction du Cube que tu portes.
Le Cube Noir, accroché à la ceinture d’Hécate, se mit à vibrer, émettant une fréquence basse qui sembla exciter la horde. Les rats poussèrent des cris stridents, leurs queues fouettant l’air.
— Ils veulent la batterie, grogna Hécate, serrant le manche de sa hache. Ils veulent manger la magie.
La première vague attaqua.
Ils ne couraient pas, ils déferlaient comme une marée de fourrure et de dents. Une vague vivante qui cherchait à submerger par le nombre. Hécate fit un pas en avant, se positionnant comme un brise-lames devant Lilith. Son armure lourde ancrée dans le sol, elle devint un mur.
Elle fit tournoyer sa hache. La lame de plasma découpa l’air dans un sifflement thermique, et les trois premiers rats furent tranchés net, leurs corps cautérisés avant même de toucher le sol. Pas de sang, juste une odeur âcre de viande brûlée et de plastique fondu qui remplit instantanément l’espace.
Mais ils étaient trop nombreux. Ils sautaient, s’accrochant aux jambes d’Hécate, mordant le métal de ses grèves. Leurs dents, renforcées par des mutations minérales, crissaient sur l’adamantium, cherchant les joints, les câbles, la chair tendre à l’intérieur. Hécate sentait les vibrations de leurs mâchoires à travers son squelette métallique.
— Dégagez ! rugit Hécate.
Elle déclencha une impulsion électrique via la surface de son armure – un système de défense anti-grappin. Des arcs bleus parcoururent son corps. Les rats accrochés à elle convulsèrent, leurs muscles tétanisés par la décharge, et tombèrent, fumants, leurs implants grillés.
Pendant ce temps, Lilith dansait.
Elle ne restait pas statique. Elle utilisait les piles de débris, les vieux bancs de métro, les murs. Elle sautait, roulait, tirait avec une précision chirurgicale.
Bang. Bang. Bang.
Chaque tir de ses munitions « Exorcistes » était un spectacle. Lorsque la balle touchait un rat, les runes gravées s’illuminaient d’une lumière blanche purificatrice. L’impact ne se contentait pas de percer la chair ; il provoquait une mini-détonation d’énergie qui rompait le lien magique animant la bête. Les rats touchés n’explosaient pas, ils se dissolvaient en poussière grise, leur corps corrompu ne pouvant plus tenir sans la magie qui le soudait.
— Ça marche ! cria Lilith, faisant une roulade pour éviter un jet d’acide craché par un rat particulièrement gros et boursouflé. La poussière de quartz perturbe leur structure éthérique !
Hécate, elle, n’avait pas besoin de subtilité. Elle avait rangé sa hache, trop encombrante pour le corps-à-corps immédiat avec des cibles si petites et si nombreuses. Elle utilisait ses griffes et ses lames de coude. Elle était une tornade de lames. Elle attrapait les créatures au vol, les écrasant dans ses poings hydrauliques avec un bruit de craquement humide, les déchiquetant avec une efficacité brutale. Son armure était couverte de viscères noirs et d’huile.
Un rat, plus agile que les autres, réussit à sauter sur son dos, cherchant à ronger les câbles de son cou, là où l’armure était articulée. Hécate sentit les dents sur le blindage léger de sa nuque. Elle ne pouvait pas l’atteindre.
— Lilith ! Six heures !
< Je me demande de quoi ils parlent >
— Praetor, ce n‘est pas le moment !
Sans se retourner, guidée par la triangulation de Moira et une confiance aveugle dans la petite hackeuse, Lilith tendit son bras gauche par-dessus l’épaule d’Hécate. Le canon de Scylla toucha presque le casque du titan.
Elle tira à bout portant. Le rat fut vaporisé, couvrant le casque d’Hécate de cendres chaudes.
La horde recula soudainement. Un silence tomba, troublé seulement par les clapotis de l’eau et la respiration lourde d’Hécate dans son habitacle.
— Pourquoi ils s’arrêtent ? demanda Lilith, rechargeant ses armes avec des gestes fluides, éjectant les chargeurs vides qui tintèrent sur le sol.
L’eau au centre de la station commença à bouillonner. Une forme émergea, ruisselante de boue toxique. Ce n’était pas un rat. C’était un amalgame. Une centaine de rats fusionnés ensemble par une masse de chair pulsante, de tumeurs et de câbles à haute tension volés au réseau du métro.
Un Roi des Rats techno-organique. Une abomination de la nature.
La créature mesurait deux mètres de haut, une boule de muscles et de dents. Elle n’avait pas d’yeux, mais elle émettait un champ statique si puissant qu’il fit grésiller les implants de Lilith et brouilla le HUD d’Hécate.
— Moira ? Analyse !
— C’est un nexus, répondit l’IA, fascinée. Il canalise l’énergie du secteur. Il agit comme un routeur pour la conscience collective de la vermine. Et il charge une attaque bio-électrique majeure.
Le Roi des Rats ouvrit sa gueule principale – une déchirure béante bordée de mandibules et de fils de cuivre. Une boule d’énergie verte, mélange de plasma et de magie nécrotique, se forma dans sa gorge.
— Hécate ! Bouclier !
Hécate se plaça devant Lilith. Elle n’avait pas de bouclier énergétique externe, son générateur était encore en recharge après le combat contre la Chimère. Elle fit la seule chose qu’elle pouvait faire : elle devint le bouclier. Elle croisa les bras devant son visage, protégeant sa tête, et ancra ses talons dans le béton, devenant un mur vivant.
Le Roi des Rats cracha. Un éclair de bile acide et d’électricité frappa Hécate de plein fouet.
L’armure Praetorian-X tint bon, mais la peinture s’écailla instantanément sous l’acide. Les capteurs externes fondirent. La température à l’intérieur de l’armure grimpa en flèche. Hécate grogna de douleur alors que la chaleur traversait l’isolation, brûlant sa peau organique, faisant bouillir sa sueur. Elle sentit sa propre chair rougir et cloquer sous sa combinaison.
— Maintenant ! hurla Hécate, la voix tordue par la douleur.
Lilith profita de l’ouverture. Elle s’élança, prenant appui sur le dos courbé d’Hécate comme sur un tremplin. Elle s’envola dans les airs, le temps semblant ralentir. Elle vit la gueule ouverte du monstre, le cœur palpitant au fond de la gorge.
Elle avait ses deux pistolets braqués sur la masse centrale de la créature.
— Moira, surcharge les munitions. Je veux que ça brille.
Elle vida ses chargeurs. Vingt balles. Bam-bam-bam-bam. Toutes frappèrent le même point, creusant un tunnel dans la chair du monstre jusqu’à son cœur palpitant, perçant les couches de graisse et de métal.
La dernière balle, une incendiaire modifiée, fit son œuvre.
Le Roi des Rats n’explosa pas. Il s’embrasa de l’intérieur. Des flammes violettes et dorées jaillirent de ses yeux inexistants, de sa bouche, de ses pores. Il hurla – un son qui n’était pas physique mais psychique, une onde de choc mentale qui fit vaciller Lilith à son atterrissage, lui donnant l’impression que son cerveau allait se liquéfier.
La créature s’effondra dans l’eau toxique, qui se mit à bouillir instantanément autour de son cadavre en combustion, dégageant une vapeur épaisse et nauséabonde.
La horde, privée de son nexus, de son cerveau collectif, se dispersa en couinant, fuyant dans les ombres, redevenant de simples animaux effrayés.
Hécate se releva lentement. De la fumée s’élevait de son armure. Ses plaques pectorales étaient noircies et corrodées.
— Statut ? demanda Lilith, s’approchant avec inquiétude, rengainant ses armes fumantes.
— Armure compromise à 15%. Systèmes optiques secondaires grillés. Je vais devoir piloter à l’aveugle sur les capteurs tertiaires. Douleur… gérable, répondit Hécate, mentant à moitié. Sa peau la brûlait, mais elle tenait debout. Elle regarda Lilith. Beau saut.
— Belle parade, répondit la hackeuse avec un petit sourire fatigué.
Elles regardèrent au-delà de la carcasse fumante du Roi des Rats. Au fond de la station, là où les rails s’enfonçaient dans l’obscurité totale, une arche massive se dressait. Elle était faite d’ossements humains cimentés par du mortier noir et renforcée par des poutres en titane rouillées, une porte construite par la folie.
Des symboles d’avertissement, peints à la bombe rouge fluo par des explorateurs morts depuis longtemps, couvraient l’arche :
ZONE MORTE. DANGER BIOLOGIQUE. DANGER MAGIQUE. FAITES DEMI-TOUR.
Le Cube Noir à la ceinture d’Hécate pulsa une fois, doucement, comme un cœur qui reconnaît sa maison. Une vibration chaude traversa l’armure pour toucher la hanche d’Hécate.
— C’est là, dit Hécate. La Porte des souterrains.
Lilith rechargea ses armes, son visage pâle éclairé par la lueur des runes sur ses balles. Elle vérifia ses niveaux de nanites.
— Une fois qu’on passe cette arche, Moira ne pourra plus se connecter au réseau global. Nous serons seules. Coupées du monde. Juste toi et moi.
Hécate vérifia sa hache. Elle fonctionnait encore, le générateur ronronnant doucement. Elle regarda Lilith, cette petite femme capable de détruire des mondes avec son esprit, et se sentit étrangement apaisée malgré la douleur.
— Nous n’avons jamais été aussi seules qu’avant de nous rencontrer, dit-elle, sa voix grave emplie d’une certitude nouvelle. Maintenant, nous sommes deux.
Elles franchirent l’arche, laissant derrière elles la lumière artificielle de la station et les cadavres de leurs ennemis pour s’enfoncer dans les ténèbres absolues de la Zone Morte.

Dès qu’elles franchirent l’arche d’ossements, le monde changea.
La transition ne fut pas progressive. Ce fut comme franchir le seuil d’un sas pressurisé. Le bruit de l’eau qui s’écoulait derrière elles fut coupé net, remplacé par un silence absolu, cotonneux, qui appuyait sur les tympans. L’air devint sec, chargé d’une électricité statique qui fit hérisser les cheveux de Lilith et crépiter les joints de l’armure d’Hécate.
Ce ne fut pas un changement visuel immédiat, mais sensoriel. Pour deux êtres dont la perception était augmentée par des téraoctets de données en temps réel, le choc fut brutal. C’était comme devenir sourd et aveugle en une milliseconde.
< Perte de signal. Connexion réseau : Échec. >
< Satellites GPS : Introuvables. Triangulation impossible. >
< Liaison Moira : Déconnectée. >
< Erreur critique : Le serveur distant ne répond pas. >
< Erreur 418: tu es devenue une théière >
Hécate s’arrêta net, ses pieds de métal crissant sur le sol de pierre, un son qui résonna trop fort dans ce vide acoustique. Elle porta ses mains gantées à son casque, comme pour vérifier qu’il était toujours là.
— Je suis aveugle, dit-elle.
Sa voix ne passait plus par les haut-parleurs externes, ni par le canal de communication crypté. Elle sortait étouffée de son casque, résonnant dans l’espace confiné de son habitacle, isolée.
Sans le flux constant de la télémétrie qui lui donnait une vision à 360 degrés, sans la voix rassurante et sarcastique de Moira dans sa tête pour lui donner des probabilités de survie, Hécate se sentait soudainement piégée dans son propre corps. Son HUD, habituellement une symphonie d’informations tactiques colorées, n’affichait plus que de la statique grise, une neige électronique hypnotique.
Elle ne voyait plus les murs à travers ses capteurs thermiques. Elle ne voyait que ce que ses yeux organiques voyaient à travers les fentes de la visière : des ténèbres. Les murs du tunnel semblaient se refermer sur elle, pressant contre son blindage. La claustrophobie, une sensation qu’elle pensait avoir supprimée lors de sa conversion en supprimant sa capacité à paniquer chimiquement, remonta comme une bile acide. Elle se sentit enterrée vivante dans une tonne de métal.
Lilith posa une main sur le blindage de son bras. Le contact n’était pas transmis par les capteurs haptiques (qui étaient hors ligne), mais Hécate sentit l’impact physique, la pression rassurante.
— Non, dit la hackeuse, sa voix semblant minuscule dans l’immensité du tunnel. Tu n’es pas aveugle. Tu es juste… déconnectée. Regarde avec tes yeux, pas avec tes capteurs. Utilise ta viande, Hécate.
Lilith, elle, souffrait différemment. Pour une technomancienne habituée à « sentir » les flux de données comme on sent le vent, entrer dans la Zone Morte était comme plonger nue dans une eau glacée. L’air était saturé d’une « électricité statique » magique, un bruit de fond bourdonnant, une migraine blanche qui grattait contre ses implants neuronaux.
— C’est une Cage de Faraday mystique, expliqua Lilith, sa voix résonnant étrangement dans le tunnel, sans écho, comme si la pierre buvait le son. La magie ici est si dense qu’elle bloque les ondes radio et perturbe les électrons. Tes systèmes de base fonctionnent – hydraulique, support vital – car ils sont en circuit fermé. Mais tout ce qui dépend de l’extérieur, tout ce qui émet, est mort.
Hécate prit une profonde inspiration, l’oxygène de sa réserve interne ayant un goût métallique. Elle força ses ventilateurs internes à ralentir pour calmer son propre rythme cardiaque. Elle activa les projecteurs halogènes de ses épaules – une technologie primitive, analogique, qui ne dépendait pas du réseau.
Deux faisceaux de lumière blanche, crue et tremblante, percèrent les ténèbres, révélant l’architecture de leur prison.
Ce n’était plus le métro. C’étaient les vraies souterrains. Les murs n’étaient pas faits de pierre taillée, mais de restes. Ils étaient tapissés de fémurs et de crânes, empilés avec une précision morbide sur des mètres de hauteur, formant des motifs géométriques complexes.
Mais ici, dans la Zone Morte, les ossements n’étaient pas inertes. Ils étaient fusionnés avec des déchets technologiques de l’ère pré-Effondrement. Des crânes avaient des processeurs antiques enchâssés dans les orbites, brillant faiblement. Des colonnes vertébrales servaient de gaines à des câbles de fibre optique qui pulsaient d’une lueur violette maladive, pompant une sève énergétique à travers la nécropole.
— C’est un cimetière, murmura Hécate. Mais ils n’ont pas laissé les morts dormir. Ils les ont branchés.
Elles avancèrent. Le sol était parfaitement plat, une dalle d’obsidienne polie qui ne gardait aucune trace de pas.
Le temps semblait se dilater. Chaque pas résonnait comme un battement de cœur lent et lourd. Il n’y avait aucun repère. Pas de courant d’air, pas de variation de température. Juste le couloir d’os et de circuits qui s’étendait.
— Attention, murmura Lilith, s’arrêtant brusquement. La réalité est… fine ici.
Hécate le vit aussi. Les angles du tunnel ne semblaient pas corrects. Parfois, le couloir semblait s’étirer à l’infini, une perspective forcée vertigineuse. Puis, en clignant des yeux, le mur du fond apparaissait à quelques centimètres de son visage, l’obligeant à reculer.
< Alerte : Dysfonctionnement gyroscopique. Erreur de calcul spatial. Incohérence des vecteurs. >
< Tu as le mal de mer on dirait >
— Ce n’est pas un bug, dit Lilith, devinant les messages d’erreur qui défilaient devant les yeux d’Hécate. C’est de la géométrie non-euclidienne. La magie tord l’espace. Ne te fie pas à tes mesures laser. Fie-toi à tes pieds. Si tu sens le sol, c’est qu’il est là.
Soudain, le sol devant elles devint liquide. Le béton noir se transforma en un miroir d’obsidienne parfait.
Hécate s’arrêta au bord. Elle regarda en bas. Son reflet la regardait.
Mais ce n’était pas son reflet actuel. Ce n’était pas le titan de métal noir.
C’était la femme qu’elle était avant. Le Lieutenant Hécate, en uniforme de parade blanc et or, ses deux jambes intactes, son visage sans cicatrice, souriante, vivante. Elle tenait la main d’un homme qu’elle avait oublié, et un enfant riait dans ses bras.
L’image était si nette, si réelle, qu’Hécate sentit une larme couler sur sa vraie joue, à l’intérieur du casque.
— C’est une illusion, grogna Hécate, sa voix se durcissant pour masquer sa douleur. Elle serra le manche de sa hache jusqu’à faire grincer le métal de ses gantelets. C’est un piège mental.
— C’est un écho temporel, corrigea Lilith, fascinée, se penchant au-dessus du gouffre miroitant.
Elle regarda son propre reflet. Elle ne vit pas la femme puissante qu’elle était devenue. Elle y vit une petite fille sale, pleurant dans les ruines d’un bidonville sous la pluie acide, serrant un clavier cassé contre sa poitrine maigre comme si c’était un ours en peluche. La solitude de l’image était si froide qu’elle en eut le souffle coupé.
— La Zone Morte garde en mémoire tout ce qui a été perdu, dit Lilith. Elle se nourrit de nos regrets.
Hécate ferma les yeux une seconde, chassant l’image de son bonheur passé.
— On avance, ordonna-t-elle.
Elle brisa la surface du miroir d’un pas lourd. Son pied traversa l’image. L’illusion se brisa en mille éclats numériques qui s’évaporèrent en fumée, ne laissant que la pierre froide.
Elles continuèrent. Le tunnel devint fou. Elles traversèrent des salles où la gravité changeait de vecteur sans préavis. Dans une rotonde, elles durent marcher sur les murs pour éviter un puit sans fond qui s’ouvrait au centre du « plafond ». Les bottes magnétiques d’Hécate claquaient sur la paroi verticale, tandis que Lilith utilisait son agilité surnaturelle pour bondir de prise en prise.
C’était un parcours d’obstacles conçu par un architecte dément pour briser l’esprit avant le corps.
Après ce qui sembla être des heures de marche silencieuse – bien que le chronomètre interne d’Hécate, perturbé, n’indiquât que quanrante minutes écoulées – elles arrivèrent devant l’obstacle final.
Le tunnel s’ouvrait brusquement sur une immense caverne sphérique. L’espace était si vaste que les lampes d’Hécate n’en touchaient pas le plafond. Les parois étaient couvertes de millions de crânes, tous tournés vers le centre, comme un amphithéâtre de morts silencieux.
Et au centre, flottant dans le vide, maintenue par des chaînes massives faites d’un métal noir inconnu qui semblait absorber la lumière, se trouvait la Porte.
Ce n’était pas une porte physique avec des gonds et une poignée. C’était un iris. Un anneau de dix mètres de diamètre, composé de segments de pierre gravés de circuits dorés qui pulsaient comme des veines. Au centre de l’anneau, l’espace ondulait comme une flaque de mercure vertical, une surface miroitante qui ne reflétait rien de ce monde.
Devant la porte, un piédestal solitaire attendait, relié au néant par un pont de pierre étroit. Il comportait une encoche cubique.
— Le Sanctuaire des Fondateurs, souffla Lilith, sa voix tremblant de respect. C’est ici. Le cœur du système.
Hécate s’approcha du piédestal. Elle détacha le Cube Noir de sa ceinture. L’artefact vibrait si fort qu’elle le sentait à travers ses gants blindés, une vibration qui remontait dans ses bras comme un courant électrique.
Elle le plaça dans l’encoche. L’ajustement fut parfait, atomique.
Le silence de la caverne fut brisé par un son grave, une basse fréquence qui fit trembler le os de Lilith et vibrer les plaques de céramite d’Hécate. Les circuits dorés sur la porte s’illuminèrent, une vague de lumière courant le long des chaînes jusqu’aux murs de crânes. L’iris de pierre commença à tourner, les segments glissant les uns sur les autres sans frottement.
Mais il ne s’ouvrit pas.
Une voix résonna dans la caverne. Pas une voix acoustique, mais une transmission directe sur toutes les fréquences, magiques et technologiques, faisant vibrer l’air et l’esprit.
« IDENTIFICATION REQUISE. »
« ANALYSE DE LA DUALITÉ EN COURS… ERREUR. »
« SUJETS ASYNCHRONES DÉTECTÉS. ACCÈS REFUSÉ. »
Les circuits dorés virèrent au rouge sang.
Des claquements mécaniques résonnèrent dans les murs. Des sections de la paroi de crânes s’ouvrirent. Des tourelles cachées, des canons antiques forgés dans un métal terni par les millénaires, se déployèrent, pointant vers le piédestal.
— Merde ! cria Lilith. C’est un système de sécurité biométrique à double facteur ! Il ne veut pas juste la clé physique. Il veut les porteurs ! Il veut une validation biologique et numérique simultanée !
Les tourelles ne laissèrent pas le temps de réfléchir. Elles ne tiraient pas des balles. Elles tiraient des faisceaux d’énergie blanche concentrée.
Le premier tir frappa le sol à quelques centimètres de Lilith, vaporisant la roche.
— Hécate !
Hécate réagit par instinct. Elle se jeta devant Lilith. Le rayon frappa la frappa. Les indicateurs de température de son bras gauche virèrent au rouge critique. Elle grogna, sentant la chaleur traverser l’isolation et mordre sa peau synthétique.
— Hécate ! hurla Lilith par-dessus le fracas de l’air qui brûlait. Le système demande une « Dualité ». Il faut qu’on se connecte ! Il faut qu’on lui montre qu’on est une seule entité !
— Se connecter comment ? rugit Hécate, arc-boutée sous la pression des tirs qui martelaient son armure. Le réseau est mort !
— Pas le réseau global ! En direct ! Câble-toi à moi ! Interface neurale directe !
Hécate comprit. C’était une manœuvre dangereuse, réservée aux diagnostics d’urgence ou aux transferts de conscience illégaux. Connecter deux cerveaux cyborgs directement, sans pare-feu, sans protocole de filtrage, c’était exposer son âme nue à l’autre. C’était partager chaque pensée, chaque peur, chaque sensation brute.
— Couvre-moi !
Hécate avança vers le piédestal, son armure absorbant les tirs continus, le métal fondant goutte à goutte sur le sol. Elle attrapa Lilith par la taille et la tira derrière le piédestal, le seul abri sûr dans cette tempête de lumière mortelle.
— Fais-le !
Hécate porta les mains à son cou. Pshhhht. Elle retira son casque et le jeta au sol. Son visage pâle, couvert de sueur, était exposé à l’air vicié. Lilith fit de même avec ses lunettes tactiques, révélant ses yeux terrifiés mais déterminés.
Lilith sortit un câble de données universel de son poignet, un connecteur noir et argenté. Elle brancha une extrémité dans le port situé derrière son oreille gauche, grimaçant au petit clic de connexion.
Elle tendit l’autre extrémité à Hécate.
Hécate regarda le connecteur. C’était une intimité terrifiante. Plus intime que le sexe. Plus intime que la parole. C’était laisser quelqu’un entrer dans son système d’exploitation, voir ses failles, ses codes d’erreur, ses souvenirs honteux.
Elle se tourna, exposant le port situé à la base de sa nuque, entre les vertèbres artificielles et la chair.
— Ne fouille pas dans mes dossiers personnels, grogna-t-elle, une dernière tentative de bravade.
Lilith connecta le câble.
CLICK.
Le monde physique disparut.
Il n’y avait plus de grotte. Plus de tourelles crachant la mort. Plus de corps lourds ou fragiles. Plus de douleur dans le bras brûlé d’Hécate. Plus de froid.
Il n’y avait qu’un océan de lumière blanche, infini, sans horizon.
Hécate se retrouva flottant dans cet espace. Elle n’avait plus son armure. Elle n’avait même plus son corps de cyborg. Elle était une conscience pure, une forme faite de volonté et de mémoire.
Mais elle n’était pas seule. Lilith était là.
Pas son corps, mais son essence.
Hécate vit l’esprit de Lilith. Elle ne la vit pas comme une femme, mais comme une tempête. Une tempête d’éclairs colorés, rapide, chaotique, brillante. Un tourbillon de curiosité insatiable, de douleur cachée sous des couches d’ironie, et d’un amour féroce, désespéré, pour la vie. Elle vit la solitude de l’enfant dans le laboratoire, et la joie sauvage de la liberté.
Et Lilith vit Hécate.
Elle vit une forteresse. Une montagne de glace noire, imprenable, solide, immobile. Mais au centre de la forteresse, il y avait un feu qui brûlait. Une braise d’humanité préservée à tout prix, protégée par des murs d’acier. Elle vit la culpabilité du survivant, la haine de sa propre faiblesse, de ce qu’elle était devenue, une haine de soi qui confanait à la ragei aveugle, et un désir immense de protéger ce qui restait de beau dans le monde.
Elles ne se parlèrent pas avec des mots. Les mots étaient trop lents, trop maladroits. Elles échangèrent des concepts purs, des paquets de données émotionnelles brutes.
< Peur > (Celle d’Hécate de faillir)
< Confiance > (Celle de Lilith en la force d’Hécate)
< Douleur > (Partagée, diluée)
< Espoir > (Fusionné)
Le système de la Porte scanna cette union. Il cherchait une faille, une dissonance, une incohérence. Il cherchait deux êtres distincts essayant de forcer le passage.
Il ne trouva qu’une harmonie parfaite.
L’acier protégeant la foudre. La foudre animant l’acier. Le corps et l’esprit. L’Alpha et l’Oméga.
Une voix résonna dans l’infini blanc, non plus menaçante, mais accueillante.
« SYNCHRONISATION CONFIRMÉE. »
« PROJET ALPHA-OMÉGA : VALIDÉ. »
« BIENVENUE, GARDIENNES. »
Le retour à la réalité fut brutal. Comme une noyade inversée.
Le câble se déconnecta automatiquement avec un sifflement de vapeur, éjecté des ports de connexion.
Hécate et Lilith s’effondrèrent l’une contre l’autre, haletantes, en sueur, leurs fronts se touchant. Leurs cœurs battaient à l’unisson, un rythme frénétique qui résonnait dans le silence revenu.
Les tourelles s’étaient rétractées, rentrant dans les murs comme si elles n’avaient jamais existé. La lumière rouge d’alarme avait laissé place à un or apaisant qui baignait la caverne.
Elles venaient de partager un instant d’unité absolue. Elles connaissaient maintenant les pensées de l’autre, non pas comme des intrus qui auraient lu un livre, mais comme des extensions d’elles-mêmes. Hécate se souvenait de choses que Lilith avait vécues. Lilith sentait les réflexes de combat d’Hécate dans ses propres muscles.
< Coucou Lilith, c’est marrant ce que j’ai trouvé dans un recoin de ta personnalité >
— Praetor que fais tu dans ma tête hurla Lilith.
— Bonjour Hécate, prête à une petite introspection psychique demanda Moira.
Hécate sentit une chaleur monter sur ses joues pâles. Elle, qui ne rougissait jamais, se sentait exposée, transparente.
Lilith détourna le regard, une main tremblante touchant son port de connexion derrière l’oreille, comme pour retenir ce qui venait d’entrer.
— C’était… intense, souffla Lilith.
— Tu as beaucoup de colère en toi pour quelqu’un d’aussi petit, dit Hécate, un demi-sourire étirant sa cicatrice, sa voix douce pour la première fois.
— Et étonnement tu as beaucoup de poésie pour un tank lourd, rétorqua Lilith avec un rire nerveux.
Elles se relevèrent, s’aidant mutuellement.
Devant elles, l’iris de pierre s’était ouvert. La flaque de mercure avait disparu, remplacée par un tunnel de lumière blanche, pure et silencieuse, qui s’enfonçait dans la roche. Une brise fraîche, chargée d’odeurs d’ozone et de fleurs inexistantes, en sortait.
Le Sanctuaire des Fondateurs était ouvert.
Hécate ramassa son casque. Elle le regarda un instant, puis le remit. Les verrous claquèrent. Elle redevint le monstre de guerre, la silhouette intimidante. Mais sa posture était différente. Moins rigide. Plus fluide. Elle n’était plus seule dans son armure.
Elle tendit sa main griffue à Lilith.
— Ensemble ? demanda la voix synthétisée.
Lilith prit la main métallique. Ses doigts pâles s’entrelacèrent avec les servomoteurs froids et les plaques d’acier.
— Toujours ensemble désormais.
— Hey Hécate, enlève ton casque un instant s’il te plaît.
Hécate s’exécuta et Lilith se suspendit à elle en l’embrassant furieusement et en lui coupant sa respiration artificielle. Elles chancelèrent sous le choc de la synchronisation.
Hécate remis son casque sans un mot, troublée par ce qui venait de se passer.
< Je peux filmer si vous voulez la prochaine fois >
— Praetor tu me répugne s’exclama Moira.
Elles franchirent le seuil, main dans la main, quittant les ténèbres de la Zone Morte pour entrer dans la lumière aveuglante de la révélation.

La lumière blanche s’estompa, révélant un spectacle qui défiait toute logique architecturale humaine.
Hécate et Lilith se tenaient sur une passerelle faite d’un matériau translucide, suspendue au-dessus d’un abîme sans fond. La passerelle elle-même semblait faite de verre fumé, mais elle était solide comme le roc sous les pieds lourds d’Hécate. Chaque pas du titan résonnait non pas comme un choc, mais comme une note grave d’un instrument inconnu.
Autour d’elles, l’espace n’était pas clos par des murs, mais par des colonnes de données cristallisées. Des piliers de lumière qui montaient vers une voûte invisible, si hauts que le regard se perdait en essayant d’en trouver le sommet. Des milliards de téraoctets d’informations flottaient dans l’air sous forme de particules de lumière dorée, tourbillonnant comme de la poussière dans un rayon de soleil.
Ici, il n’y avait pas de rouille, pas de moisissure, pas de vie exhubérante. Il n’y avait pas l’odeur de graisse et de sang du monde extérieur. L’air était froid, sec, et sentait l’ozone purifié. Tout était pureté, mathématiques et silence absolu. C’était le calme au centre de l’ouragan.
— C’est… une mémoire, souffla Lilith.
Elle n’osait pas parler fort, de peur de briser la perfection du lieu. Sa voix tremblait d’une révérence qu’elle n’avait jamais montrée devant aucune église humaine. Elle tendit la main, et des pixels de lumière vinrent se poser sur ses doigts gantés comme des papillons. Ils frémissaient, vivants, cherchant une connexion.
— C’est une Noosphère, continua-t-elle, fascinée. Un disque dur atmosphérique. L’air lui-même est un support de stockage.
Hécate, toujours sur le qui-vive, scanna les alentours. Son instinct de soldat cherchait des angles de tir, des zones de couverture, des embuscades. Mais il n’y avait rien. Ses capteurs ne détectaient aucune menace, aucune signature thermique, aucune vie. Juste une énergie latente colossale, une vibration de fond qui faisait bourdonner ses propres générateurs.
Elle s’approcha du bord de la passerelle. Son armure massive se reflétait dans le matériau translucide, une tache noire dans ce monde de lumière.
— C’est une tombe, corrigea-t-elle, sa voix grave brisant l’harmonie ambiante. Regarde en bas.
Sous la passerelle, dans les profondeurs de l’abîme, des sarcophages étaient alignés par milliers. Ils s’étendaient à perte de vue, rangée après rangée, descendant en spirale vers le fond du puits. Mais ils n’étaient pas faits de pierre. C’étaient des modules de stase cryogénique, d’un design inconnu, aux courbes organiques et fluides, brillant d’une lueur bleue pâle.
Lilith s’approcha et regarda par-dessus le bastingage de lumière. Elle vit les silhouettes à l’intérieur des modules. Des êtres grands, filiformes, nobles.
— Les Fondateurs, murmura Lilith. Ils ne sont pas morts. Ils dorment. Ils attendent que le cauchemar passe.
Elles arrivèrent au bout de la passerelle, face à une console circulaire qui semblait avoir poussé organiquement du sol. Il n’y avait ni clavier, ni écran, ni levier. Juste une surface liquide, un miroir de mercure vibrant qui défiait la tension superficielle en formant des pics et des vallées mouvants.
Lilith s’approcha. C’était son domaine. Elle sentait l’appel du code, un chant de sirène mathématique qui tirait sur son implant neural.
— Comment on l’active ? demanda Hécate, restant en retrait, son canon d’épaule scannant les ombres inexistantes.
— On ne l’active pas. On lui parle.
Lilith retira son gant droit. Sa main pâle, tatouée de circuits, tremblait légèrement. Elle posa sa main nue, avec ses connecteurs dermiques argentés, sur la surface liquide.
Le mercure réagit instantanément. Il ne l’éclaboussa pas ; il l’accueillit. Il remonta le long de son bras comme une créature vivante, s’infiltrant dans ses ports de connexion sans douleur, comme une seconde peau fraîche et intelligente.
< Connexion établie. Bande passante : Infinie. >
Le choc fut violent. Les yeux de Lilith se révulsèrent, inondés de lumière blanche. Son dos se cambra. Elle ne tomba pas, soutenue par le fluide qui avait durci autour de son bras pour la maintenir debout, la transformant en extension de la machine.
— Lilith ! Hécate fit un pas en avant, prête à arracher la hackeuse de la machine, ses servomoteurs vrombissant de panique.
— Non… attends…
La voix de Lilith n’était plus la sienne. C’était une voix chorale, composée de milliers de timbres superposés, masculins, féminins, et autres. Une voix qui venait de partout et de nulle part. Elle servait de haut-parleur au Sanctuaire.
Une projection holographique massive se matérialisa au-dessus d’elles. Elle représentait une double hélice d’ADN, haute de dix mètres. Mais l’un des brins était organique, rouge et pulsant comme de la chair vive, tandis que l’autre était synthétique, fait de code binaire bleu froid. Les deux brins s’entrelacaient, fusionnaient, se séparaient dans une danse hypnotique.
L’avatar holographique changea de forme, prenant l’apparence d’une femme âgée, vêtue d’une blouse de laboratoire d’un style datant d’avant l’Effondrement. Son visage était sévère, mais ses yeux portaient une fatigue infinie.
« Bienvenue, sujets Alpha et Oméga. Je suis le Dr. Sobeck. Si vous voyez cet enregistrement, c’est que la Phase 1 du Projet Éveil est un succès. La synchronisation a eu lieu. »
Hécate reconnut ce nom. Elle se figea dans son armure. Sobeck. La fondatrice mythique de la cybernétique moderne, disparue il y a cent ans. La mère de tous les monstres, la sainte patronne des ingénieurs de Genetech.
« Vous vous demandez ce que vous êtes, » continua l’hologramme, marchant dans les airs au-dessus d’elles. « Vous pensez être des victimes. Des accidents de guerre ou de la rue, récupérées par des corporations avides pour servir de cobayes. C’est un mensonge. Un mensonge nécessaire. »
L’image montra des schémas de construction complexes. Le corps d’Hécate, disséqué couche par couche, montrant l’hybridation forcée entre ses organes et le châssis. Le cerveau de Lilith, illuminé par des implants neuraux d’une complexité qui dépassait la technologie actuelle.
« Vous n’avez pas été « sauvées ». Vous avez été « cultivées ». Chaque traumatisme, chaque bataille, chaque cicatrice était une variable calculée pour forger votre résilience. Hécate : tu es le Creuset. Ton corps a été conçu pour supporter des énergies qui vaporiseraient n’importe quel autre châssis. Lilith : tu es l’Étincelle. Ton esprit est le seul capable de décoder le langage de l’Univers sans sombrer dans la folie. »
Hécate sentit une vague de nausée traverser ses systèmes. Son estomac biologique se contracta. Toute sa vie… sa douleur, la perte de son escouade sur Titan, sa solitude, ses cauchemars… tout cela était scénarisé ? Elle n’était pas une survivante, elle était un produit.
— Je vais tuer ceux qui ont fait ça, gronda-t-elle. Sa voix était basse, terrifiante, vibrant à travers le métal de son casque. Je vais les trouver et je vais les démembrer.
L’hologramme sembla la regarder, bien que ce ne soit qu’un enregistrement vieux d’un siècle. Un sourire triste étira les lèvres du docteur.
« Votre colère est prévue. Elle est votre carburant. Mais écoutez bien : Genetech n’est qu’un sous-traitant. Ils ont trouvé mes plans, mais ils ne comprennent pas le but. Ils veulent des soldats pour leurs petites guerres territoriales. Je voulais des Gardiens pour la Guerre Finale. »
L’image changea pour montrer une carte de la galaxie. Une tache d’ombre grandissait à la bordure extérieure, dévorant les étoiles une à une. Ce n’était pas un vide, c’était une présence.
« La Grande Dévoration n’est pas une armée. C’est une entropie consciente. Une corruption venue d’une autre dimension qui cherche à éteindre toute lumière. La technologie seule ne peut l’arrêter, car elle la corrompt. La magie seule ne peut l’arrêter, car elle la consomme. Seule la fusion parfaite des deux – l’Harmonie – peut créer une barrière. Vous ÊTES cette barrière. »
Le mercure qui enveloppait le bras de Lilith commença à pulser rythmiquement, changeant de couleur, passant de l’argent à l’or.
« Protocole de mise à jour initié. Transfert des clés cryptographiques « Aegis ». »
Lilith hurla. Ce n’était pas de la douleur physique, c’était une surcharge d’information. Des siècles de savoir tactique, magique et technologique étaient compressés et injectés directement dans son cortex. Son corps se cambra, ses veines s’illuminant sous sa peau.
Simultanément, des arcs électriques jaillirent de la console et frappèrent Hécate.
Le titan recula, mais les éclairs s’accrochèrent à son armure. Elle ne put bouger. Ses systèmes se verrouillèrent.
Son armure s’ouvrit d’elle-même. Les plaques de poitrine, les jambières, les gantelets se soulevèrent, flottant à quelques centimètres de son corps, maintenus par un champ magnétique. Hécate se sentit exposée, sa chair cyborg nue offerte à l’énergie du sanctuaire.
Les arcs électriques ne la brûlèrent pas. Ils pénétrèrent son endosquelette. Ils réécrivaient le firmware de ses cellules artificielles.
< Mise à jour Firmware : 100%. >
< Limiteurs de puissance : Désactivés. >
< Nouveaux protocoles débloqués : "Avatar de Guerre" et "Technomancie Offensive". >
Quand la lumière retomba, elles avaient changé.
L’armure d’Hécate se referma sur elle avec un claquement définitif. Elle ne semblait plus être faite de métal inerte, mais d’un matériau vivant, qui respirait. La surface noire mate absorbait la lumière ambiante. Ses optiques, derrière la visière, ne brillaient plus en rouge, mais d’un violet intense, la couleur de l’énergie pure. Elle se sentait plus grande. Plus lourde. Plus connectée. Elle n’était plus un pilote dans un tank. Elle était le tank.
Lilith s’effondra, rattrapée de justesse par le bras massif d’Hécate. La hackeuse haletait. Ses tatouages et ses circuits sous-cutanés ne brillaient plus en bleu, mais en or. Elle ouvrit les yeux. Ils contenaient des galaxies, des spirales de code qui tournaient dans ses iris.
— Je sais… murmura Lilith, sa voix chargée d’une autorité nouvelle. Je sais tout. Je sais comment piloter les étoiles.
L’alarme du Sanctuaire brisa l’instant de grâce. Une sirène, non pas sonore, mais psychique, qui fit vibrer leurs dents et afficha des messages d’alerte rouges sur le HUD d’Hécate.
< ALERTE : INTRUSION. INTRUSION. FORCE MAJEURE DÉTECTÉE AU SEUIL. >
Hécate se retourna vers l’entrée du tunnel de lumière. Elle déploya ses armes, le mouvement étant deux fois plus rapide qu’avant.
— Ils nous ont trouvées ? Ici ? Dans la Zone Morte ?
— Ils n’ont pas utilisé la porte, dit Lilith. Sa voix était froide, analytique, traitant les données du Sanctuaire comme si elle avait toujours vécu ici. Ils ont… déchiré la réalité. Ils ont utilisé un moteur de saut corrompu.
Le tunnel de lumière blanche se teinta de rouge sang. Une fissure apparut dans l’air, au milieu de la passerelle, comme une blessure sur une toile. Elle s’élargit avec un bruit de tissu déchiré, un hurlement de l’espace-temps violé.
Des bottes lourdes frappèrent le sol de cristal.
Une escouade entra. Ils portaient les insignes de Genetech, mais leurs armures étaient différentes. Noires, organiques, suintantes d’huile noire. Leurs casques n’avaient pas de visières, juste des capteurs sensoriels lisses, aveugles.
Ils étaient menés par une silhouette imposante, plus grande encore qu’Hécate.
L’homme – si c’était encore un homme – portait une armure d’inquisiteur technologique, une cape en tissu balistique flottant derrière lui dans un vent inexistant. Il tenait une épée longue à deux mains, une lame physique noire qui semblait absorber la lumière ambiante, fumante de froid.
— Projet Keres, identifia immédiatement Lilith grâce à ses nouvelles connaissances. Le frère raté. L’anti-thèse. Le prototype de destruction que Sobeck avait rejeté.
L’homme leva son épée. Sa voix était un grincement tectonique, amplifié par la résonance du lieu sacré.
— Sujets Alpha et Oméga. Le Conseil d’Administration vous remercie pour l’activation du Terminal. Veuillez vous soumettre pour le désassemblage. Vos composants sont requis.
— Jamais, répondit Hécate.
Elle fit un pas en avant. Le sol trembla. Elle déploya sa hache. La lame de plasma n’était plus bleue. Elle était d’un blanc pur, aveuglant, alimentée par la nouvelle énergie du Sanctuaire qui coulait dans les veines d’Hécate.
Le combat fut bref et brutal.
Les soldats de Genetech – l’unité d’élite Shadow-Ops – étaient rapides, dopés aux stimulants de combat et équipés de brouilleurs de magie. Ils se dispersèrent, ouvrant le feu avec des armes à plasma lourd.
Hécate leva son bras. Elle n’eut pas besoin de déployer son bouclier physique. D’une simple pensée, elle modula le champ magnétique local.
Les tirs de plasma dévièrent en l’air, s’incurvant pour éviter son corps, allant frapper les murs ou se perdre dans le vide. Technomancie.
Elle riposta avec un rugissement. Elle frappa le sol du poing. Une onde de choc cinétique se propagea dans le cristal, pulvérisant trois soldats en une gerbe de composants et de sang avant même qu’ils ne puissent recharger.
Mais le leader, Keres, ne bougea pas. Il resta immobile au milieu de la tempête. Il attendit que Lilith tente de le pirater.
Quand Lilith lança son attaque mentale, projetant un virus tueur vers l’inquisiteur, il leva son épée. La lame noire bu le code. Elle absorba l’attaque de Lilith comme une éponge, pulsa d’une lumière noire, et la renvoya amplifiée.
Lilith fut projetée en arrière, hurlant, ses implants en surcharge, du sang jaillissant de ses oreilles.
— Il… il est un trou noir numérique ! cria-t-elle, se tordant de douleur au sol. Je ne peux pas le toucher ! Il mange les données !
Keres chargea Hécate.
Le choc de leurs armes créa une onde de vide qui fit trembler le Sanctuaire tout entier. Hécate était forte, plus forte qu’avant, renforcée par l’Héritage. Mais Keres était conçu pour tuer des dieux. Son armure était gravée de contre-runes.
Il para le coup de hache d’Hécate avec une aisance terrifiante et frappa Hécate au thorax avec son poing libre.
Le coup traversa son nouveau blindage vivant comme s’il n’existait pas. Hécate sentit ses systèmes internes s’éteindre un par un. Le poing de Keres avait drainé son énergie cinétique à l’impact. Elle tomba à genoux, son réacteur hoquetant.
— Obsolète, prononça Keres, levant son épée noire pour le coup de grâce, visant la jonction entre le casque et l’épaule.
Lilith, à genoux, vit la console centrale clignoter. Le Sanctuaire réagissait à la violence, à la profanation. Il entrait en mode « Verrouillage Total ». Les colonnes de données commençaient à virer au rouge.
— Hécate ! hurla Lilith. Le sol ! Brise le sol !
Hécate comprit. Elle ne pouvait pas gagner ce duel. Pas encore. Pas ici.
Elle utilisa le reste de son énergie, non pas pour frapper Keres, mais pour frapper le sol de cristal sous eux. Elle canalisa toute la puissance de son réacteur dans son poing et frappa.
La passerelle vola en éclats.
Le sol se déroba sous les pieds de Keres et de ses hommes. Hécate et Lilith tombèrent avec eux.
Elles chutaient dans l’abîme, tournoyant dans le vide silencieux, au milieu des débris de cristal et des milliers de sarcophages des Fondateurs qui luisaient comme des étoiles froides.
C’était une chute vers l’inconnu, vers les tréfonds de la terre, loin de la lumière du Sanctuaire, droit vers les ténèbres insondables où la vraie guerre ne faisait que commencer, dans les profondeur de la nuit.
Alors qu’elles tombaient, la main massive d’Hécate chercha celle de Lilith dans le vide. Leurs doigts se touchèrent, se verrouillèrent.
< Connexion maintenue. >

Dans les profondeurs de la nuit – Chapitre 1 – Résonnance

Bien avant l’armée, bien avant Genetech, Hécate appartenait à une communauté elfique qui se considérait comme l’aboutissement d’un long processus évolutif. Les elfes n’étaient pas une autre espèce : ils étaient une branche de l’humanité, issue d’une colonisation ancienne d’un système solaire aux contraintes extrêmes. Une étoile instable, une faune prédatrice, une flore neurotoxique, une gravité légèrement différente. Sur des milliers de générations, les colons avaient changé. Lentement. Irréversiblement.
Leur morphologie s’était affinée, leurs sens s’étaient aiguisés, leurs réflexes accélérés. Leurs corps étaient devenus plus souples, plus résistants, plus économes. Ils avaient appris à survivre sans artifice, sans machines invasives. De cette adaptation était née une culture : la pureté du corps et de l’esprit n’était pas une idéologie abstraite, mais une valeur fondatrice. Le corps était sacré parce qu’il était le résultat d’une évolution durement gagnée. Le modifier artificiellement revenait à insulter les ancêtres et à nier la sélection qui avait permis à leur peuple de survivre.
Hécate est née dans ce cadre rigide.
Très tôt, elle fut différente. Pas physiquement — au début — mais mentalement. Là où les autres enfants elfes apprenaient à maîtriser leurs émotions, à canaliser leurs instincts, Hécate ressentait tout trop fort. La colère arrivait sans prévenir. La peur se transformait en rage. L’attachement devenait obsession. Puis, soudain, tout s’effondrait dans un vide glacial. Elle aimait intensément, puis rejetait violemment. Elle se sentait constamment au bord de quelque chose, sans savoir quoi.
Les anciens parlaient d’instabilité. Les instructeurs parlaient de manque de discipline. Les autres la regardaient avec méfiance.
Chez les elfes, l’esprit devait être aussi pur que le corps. Hécate échouait sur les deux plans.
À l’adolescence, ses premiers incidents éclatèrent au grand jour. Crises émotionnelles incontrôlées, accès de violence lors des entraînements rituels, ruptures soudaines avec ceux qui tentaient de se rapprocher d’elle. Elle était brillante, rapide, dangereusement efficace… mais imprévisible. Une faille. Une anomalie. Certains murmuraient que son esprit était défectueux, que la sélection naturelle avait failli.
Ce fut après une attaque de la faune locale — un prédateur neurotoxique qu’elle affronta seule pour sauver un groupe plus jeune — qu’elle reçut ses premiers implants.
Gravement blessée, son système nerveux endommagé, elle aurait dû mourir selon les règles traditionnelles. Mais Hécate refusa. Elle exigea de vivre. Les implants étaient primitifs comparés à ce qu’elle subirait plus tard : régulateurs neuronaux, interfaces sensorielles minimales, renforts musculaires localisés. Strictement fonctionnels. Strictement nécessaires. Officiellement tolérés comme “prothèses de survie”.
Officieusement, ils la marquèrent.
Elle était désormais impure.
Pour la communauté elfique, c’était pire que l’instabilité mentale. Elle portait du métal en elle. Des circuits. Des corrections artificielles. Elle n’était plus le fruit exclusif de l’évolution du système solaire. Elle était une trahison vivante. On la laissa vivre, mais à distance. Les regards changèrent. Les silences s’allongèrent. Les opportunités se fermèrent.
Hécate comprit alors une vérité fondamentale : elle n’aurait jamais sa place parmi les siens.
Son trouble borderline, jamais nommé, jamais compris, s’aggrava. Le rejet renforça sa colère, la colère renforça son isolement. Elle oscillait entre désir désespéré d’être acceptée et mépris violent pour ceux qui la jugeaient. Plus elle tentait de se conformer, plus elle échouait. Plus elle échouait, plus elle s’éloignait.
L’armée apparut comme une échappatoire.
Pas comme une vocation, mais comme une sortie. Un endroit où l’efficacité primait sur la pureté. Où la violence était une compétence. Où ses implants n’étaient pas une honte mais un avantage. Elle quitta sa communauté sans cérémonie, sans adieux. Pour eux, elle était déjà perdue. Pour elle, ils ne méritaient plus rien.
Ce qu’elle ignorait encore, c’est que cette fuite ne ferait que retarder l’inévitable.
Mais la fracture originelle — le rejet, l’anomalie, la sensation d’être fondamentalement “défectueuse” — était née bien avant le métal, bien avant l’armure, bien avant Praetor.
Hécate n’a jamais cessé d’être une étrangère.
Ni parmi les elfes.
Ni parmi les humains.
Ni même dans son propre corps.
Et c’est précisément ce qui fait d’elle quelque chose de dangereux et de fragile à la fois.
Hécate n’était qu’une jeune soldate lorsqu’elle connut l’horreur pour la première fois. Son unité, aguerrie et disciplinée, avait été envoyée sur un monde périphérique, une lune boueuse et oubliée, pour contenir une rébellion minière. Mais la mission de maintien de l’ordre tourna au massacre. Pris en embuscade dans un canyon de silice, ses compagnons tombèrent les uns après les autres, déchiquetés par des charges creuses. Isolée, à court de munitions, elle fut capturée non pas par les rebelles, mais par une équipe de récupération de Genetech, une corporation tentaculaire s’étendant à travers plusieurs systèmes solaires, venue « nettoyer » la zone.
Leur programme n’était pas fait pour la rééducation ou le traitement des survivants. Hécate cessa d’être une personne pour devenir un actif : le sujet 7-Alpha. Elle devint leur prototype vivant. Un collier neural lui fut posé, à la fois source de décharge électriques, de GPS, de surveillance renforcée et branché directement sur son cerveau.
Dans les laboratoires blancs et stériles de la station orbitale, attachée sur une table de métal froid, elle subit une dissection méthodique de son humanité. Sans anesthésie complète, pour tester la résistance nerveuse, on lui retira des organes jugés obsolètes, remplacés par des bio-processeurs humides et des pompes hydrauliques. Une grande partie de sa peau fut écorchée et remplacée par un tissu artificiel en polymère grisâtre, à la fois ultra-sensible et totalement étranger.
La transformation était une violation absolue. Ses bras furent remplacés par des prothèses pour accueillir des griffes rétractables en alliage, logées le long de ses os. Ses cheveux roux furent enlevés, et à leur place, les chirurgiens implantèrent, mèche par mèche, des fibres optiques connectées directement à son cortex cérébral, capables de capter et d’interpréter les spectres électromagnétiques. Ses jambes furent aussi remplacée par des prothèses artificielles. Son corps était devenu une machine de combat optimisée. Son esprit, une cage de douleur.
Bien que sa physiologie intime fût techniquement préservée, Hécate ne s’appartenait plus.
Pour Genetech, Hécate n’était plus une femme, ni même une soldate ; elle était une propriété intellectuelle, un terrain d’expérimentation total. La violation de son corps ne fut pas seulement chirurgicale. Dans les zones d’ombre de sa détention, là où les caméras de surveillance se détournaient opportunément, elle subit l’ultime outrage. Les scientifiques et les gardes, agissant avec une impunité glaciale, utilisèrent son corps immobilisé comme un exutoire à leur propre cruauté.
Cette violence sexuelle, subie alors qu’elle était déjà mutilée par les implants, acheva de briser le lien qu’elle entretenait avec son ancienne identité. Ce ne fut pas seulement une douleur physique, ce fut une profanation de son autonomie. C’est dans ces moments d’agonie et d’impuissance que son rapport à l’autre bascula définitivement. L’image de l’homme devint indissociable de celle du bourreau, du prédateur et du technicien froid qui la dépeçait.
Sa bisexualité d’autrefois, faite de nuances et de désirs partagés, se calcina sous le choc. Une barrière infranchissable se dressa : tout ce qui portait l’empreinte de la masculinité devint pour elle synonyme de menace, de bruit métallique et de mains souillées. À l’inverse, le souvenir de la douceur féminine devint son seul sanctuaire mental, une terre promise dont elle avait été bannie, mais qu’elle cherchait désespérément à protéger en elle. Ce glissement ne fut pas un choix, mais une nécessité de survie psychologique : un besoin viscéral de se lier à ce qui ne lui rappelait pas ses tortionnaires. Chaque contact avec ses geôliers, chaque examen médical intrusif, chaque calibrage de ses implants était vécu comme une agression insupportable. Son trouble borderline, déjà latent avant son enrôlement, se cristallisa violemment sous la torture constante de la métamorphose. Ses émotions devinrent des lames de rasoir : la tristesse était un abîme, la colère une éruption volcanique. Chaque attachement potentiel devenait une menace mortelle, chaque interaction humaine un risque imminent de trahison ou de rejet. Elle se dissociait souvent, observant son propre corps modifié comme s’il s’agissait d’un cadavre animé par une volonté extérieure.
Cependant dans ce chaos elle ressenti une présence féminine lointaine, très faible. Elle s’y accrocha de toutes ses forces
Pourtant, Hécate n’était pas destinée à rester captive. Un soir, profitant d’une mise à jour système qui désactivait temporairement les colliers neuraux des sujets, elle repéra une faille. La distraction d’un technicien fatigué fut sa seule fenêtre de tir.L’instinct prit le dessus. Dans un mouvement fluide qu’elle n’avait jamais appris, ses nouvelles griffes jaillirent, tranchant la gorge du garde le plus proche. Le sang chaud sur le métal froid de ses mains artificielles ne lui fit ressentir aucune émotion. Elle neutralisa les obstacles avec une brutalité mécanique, ses réflexes augmentés lui permettant d’esquiver les tirs de suppression. Elle franchit les couloirs stériles, laissant une traînée de destruction dans les laboratoires aseptisés, jusqu’à atteindre le hangar de recherche et développement.
C’est là qu’elle la trouva : l’armure Praetorian-X. C’était un vestige de sa formation militaire, mais Genetech l’avait modifiée, l’intégrant à une interface neuronale expérimentale.
L’armure attendait au centre de la pièce , suspendue par des bras mécaniques comme un cadavre qu’on aurait décidé de ressusciter. La Praetorian-X ne brille pas. Elle absorbe la lumière. Même immobile, elle donne l’impression de respirer lentement.
— Opératrice Hécate. Présence confirmée.
La voix de PRAETOR résonna dans la tête d’Hécate.
Elle fit un pas, puis un autre. Les systèmes de l’armure la reconnurent et se mirent en route. Les plaques dorsales s’écartent. L’intérieur est sombre, tapissé de gel et de connecteurs vivants. Pas froids. Attentifs.
Elle n’hésita pas avant d’enfiler les diverses pièces de l’armure une à une. Une fois toutes les pièces en place, le gel réactif l’enveloppa comme une seconde peau, le verrous de chaque pièce claquent un à un en se verrouillant
L’armure complète reconnaît Hécate.
— Synchronisation neuro-synaptique engagée, prononce l’IA intégrée à l’armure, le système PRAETOR.
Chaque implant se connecte aux systèmes de l’armure.
La douleur est brève. Franche. Honnête.
Puis tout s’aligne.
La rage monte en elle.
Les servos se tendent.
Hécate se voit frapper un personne en pensée. Les griffes intégrées à l’armure vibrent avant même qu’elle bouge. L’inconscient avant même l’action.
Un sourire froid et dément tend ses lèvres.
— Taux de synchronisation : 87 %.
— Anomalies émotionnelles : acceptées.
Acceptées.
Personne n’a jamais utilisé ce mot pour elle.
Le casque se referme. Le monde revient, mais plus net. Trop net. Elle la chaleur des murs, les microfissures du sol, les battements cardiaques des techniciens derrière la vitre blindée. Du poids additionnel à son corps déjà lourdement modifié. Elle est à la fois plus lourde et plus agile qu’avant
— Bienvenue, Hécate, ici PRAETOR.
Ce n’est pas une salutation.
C’est une promesse.
L’armure devint sa compagne silencieuse, une carapace contre le monde extérieur. Ensemble, elles forcèrent le sas, volèrent une navette expérimentale, franchirent le vide spatial et disparurent dans les confins du système solaire, laissant derrière elles la froideur clinique de Genetech et les cadavres de ses tortionnaires.
Un an après…
Devenue mercenaire, Hécate transforma sa douleur et son traumatisme en armes. Chaque mission était un exutoire, chaque contrat un moyen de reprendre le contrôle sur sa vie et ce corps qu’elle haïssait autant qu’elle en dépendait. Sa réputation se construisit dans les zones les plus reculées de l’espace : une guerrière rousse aux griffes létales et à l’armure intégrée, imprévisible, efficace, et dangereuse pour quiconque tentait de la doubler.
La cohabitation avec l’IA Praetor dans son armure n’était pas toujours simple. Praetor était le reliquat de l’ancienne interface militaire, conçue pour assister, analyser et optimiser, mais endommagée lors de l’évasion. L’IA dysfonctionnait parfois, affichant des commentaires sarcastiques sur le rythme cardiaque d’Hécate, des blagues inopportunes sur la probabilité de leur mort imminente, ou des analyses absurdes de la mode vestimentaire des cibles qui la faisaient grogner de rage.
— Probabilité de survie à cette chute : 12%. Suggestion : Viser quelque chose de mou. Comme ce garde, par exemple, disait souvent la voix synthétique dans son crâne.
Pourtant, malgré ces défauts, Praetor était indispensable : elle augmentait ses réflexes, calculait des trajectoires de tir impossibles, anticipait les attaques ennemies, et parfois, fournissait une voix presque humaine dans le silence oppressant de l’espace. Cette relation ambivalente, entre irritation et dépendance vitale, devint son seul équilibre stable : Hécate avait survécu seule, mais Praetor lui permettait de rester une menace dans un univers où la solitude pouvait être fatale.
Quelques années plus tard à la surface d’une planète…
La pluie ne tombait pas ; elle s’abattait sur la ville comme un torrent industrialisé. C’était une averse lourde, visqueuse, chargée de particules de soufre et de résidus d’espoirs brisés qui striaient la nuit d’une crasse arc-en-ciel.
À trois cents mètres au-dessus du sol, perchée sur la gargouille en ferro-béton d’une tour corpo, Hécate n’était qu’une ombre parmi les ombres. Le vent hurlait à cette altitude, un courant thermique ascendant saturé par les échappements des aéroglisseurs et les rejets toxiques des manufacturiers des niveaux inférieurs. Sur une peau humaine, ce vent aurait été une brûlure, une caresse acide et glaciale.
Mais Hécate avait oublié la sensation du froid depuis longtemps.
Elle ne cilla pas. Dans le silence de son crâne blindé, le monde n’était pas fait de bruits et de fureur, mais de flux de données défilant en cascade ambrée.
< Analyse environnementale : Active. >
< Précipitation : Pluie acide type 4. >
< Composition : pH 4.2, traces de métaux lourds, polymères synthétiques dissous. >
Une ligne de code, froide et clinique, pour décrire ce qui aurait brûlé la peau d’un humain non modifié en quelques heures. Hécate regarda une goutte d’eau huileuse s’écraser sur son avant-bras gauche. Elle observa, avec une curiosité détachée, le liquide grésiller légèrement au contact du revêtement de l’armure en céramite noire. Pas de douleur. Juste une notification de corrosion mineure, une baisse de 0,001% de l’intégrité structurelle de la plaque.
Soudain, un jet de vapeur siffla dans son dos. Les évents thermiques situés le long de sa colonne vertébrale s’ouvrirent, expulsant la chaleur excédentaire de son réacteur à fusion froide. Dans l’air glacé de la haute atmosphère, cela créa un nuage blanc qui l’enveloppa brièvement, lui donnant l’aspect d’un dragon expirant après l’effort.
Hécate leva une main gantée vers son visage. Dans un chuintement pneumatique, elle déverrouilla les fixations de son gorgerin et retira son casque.
L’air toxique lécha son visage, mais elle ne toussa pas.
Ce visage était un champ de bataille. La partie supérieure était d’une pâleur cadavérique, presque translucide, la peau tirée sur des pommettes saillantes.
Une cicatrice verticale, profonde et ancienne, partait de sa lèvre inférieure humaine pour se perdre dans le menton, marquant la frontière précise où l’humanité s’arrêtait et où l’arme commençait.
Ses yeux, sans le filtre du casque, étaient d’un gris orageux, froids et analytiques. Le regard d’un prédateur qui a oublié comment dormir.
Elle était une anomalie de silhouette sur l’architecture gothique-futuriste du siège régional de Genetech Industries. Une gargouille vivante venue chasser les démons de ceux qui l’avaient créée.
Dans son champ de vision, des flux de données défilaient en cascade ambrée.
< Diagnostic système : Optimal. >
< Réacteur à fusion froide dorsal : 98% de capacité. >
< Servomoteurs hydrauliques : Calibrés. >
< Niveau de stress cortical : Élevé. >
< Suggestion : Injection de dopamine synthétique ? Ou alors essaie de prendre des vacances>
— Négatif P, grogna-t-elle.
Elle remit son casque, scellant de nouveau son humanité derrière le masque de mort.
Dans son dos, fixée par des verrous magnétiques lourds, reposait son arme de prédilection . Une hache composite à lame énergétique. Mais Hécate savait que son véritable armement était son propre corps.
Elle ignora la dernière notification. Le stress était sa constante. Une vibration sourde, permanente, à la base de son crâne, là où la chair rencontrait le métal, là où l’âme se frottait aux algorithmes de combat générés par ses (re)créateurs. Elle n’avait jamais demandé à renaître sous cette forme, qui était-elle vraiment maintenant à part un monstre semi humain ?
Elle leva sa main droite. Le gant, articulé avec une précision d’horloger, se ferma sur la pierre de la gargouille et la roche synthétique s’effrita sous la pression de ses doigts, réduite en poussière. Un simple test, une confirmation de sa propre force. Elle enlever le gant et dans un chuintement à peine audible, couvert par le grondement du tonnerre, les griffes jaillirent de ses phalanges. Trente centimètres d’alliage monomoléculaire, affûtées au niveau atomique, capables de trancher le blindage d’un tank comme du papier de soie. Elles vibraient à une fréquence ultrasonique, prêtes à séparer la matière.
C’était un test. Un rappel constant qu’elle pouvait tout briser. Que sa carrure de géante n’était pas juste pour l’apparence. Elle était l’Avatar de la Force, une anomalie de silhouette sur l’architecture gothique-futuriste de Genetech. Dans son dos, fixée par des verrous magnétiques lourds, reposait son arme de prédilection en plus de celles intégrées à son propre corps. Une hache composite à lame énergétique. Mais Hécate savait que son véritable armement était son propre corps.
Elle remit le gant après avoir rétracté ses griffes.
— Cible localisée, subvocalisa-t-elle. Sa voix n’était pas totalement humaine.
Sa mission n’était pas officielle. Aucun contrat mercenaire n’avait été signé, aucun crédit n’avait été viré sur ses comptes cachés dans les stations orbitales. C’était personnel. Une notion dangereuse pour un cyborg de sa classe. Elle cherchait des traces. Des fantômes binaires.
Une patrouille de drones de sécurité, modèles Viper de chez Cygnus Dynamics, passa en vrombissant vingt mètres plus bas. Leurs scanners balayèrent la façade. Hécate ne bougea pas. Son camouflage optique passif absorbait les ondes radar, et ses dissipateurs thermiques masquaient sa signature infrarouge. Pour les machines, elle n’était qu’un bloc de pierre froide. Pour les humains, elle serait la mort invisible.
Elle activa ses diffuseurs de phéromones. C’était une technologie interdite par la Convention Galactique, mais Genetech n’avait que faire des lois qu’ils ne pouvaient pas acheter ou faire voter. Des micro-buses situées sous ses épaulières libérèrent un gaz inodore nommé le T-Synth pour “Terreur Synthétique”. C’est une neurotoxine volatile conçue pour stimuler directement l’amygdale, la partie primitive du cerveau qui gère la peur. Quiconque entrerait dans un rayon de quinze mètres ressentirait une angoisse inexplicable, une terreur primale paralysante, avant même de voir l’ombre d’Hécate. C’était sa façon de contrôler le champ de bataille : briser l’esprit avant de briser le corps. Hécate incarnait la peur en marche.
Une fois le périmètre sécurisé par la terreur chimique, Hécate s’approcha du bord. Le vide s’ouvrait sous elle, un canyon de lumières artificielles et de ténèbres insondables. Elle calcula la trajectoire.
< Vent latéral : 40 km/h >
< Distance au point d'impact : 120 mètres >
< Résistance de la structure cible : toit en verre renforcé, mais dans le doute tu as pensé à un régime ? >
< Probabilité de survie : 100% >
Elle sauta.
La chute ne fut pas une perte de contrôle, mais une descente balistique calculée. La gravité, cette vieille ennemie, tenta de l’accélérer, mais les micro-propulseurs logés dans ses mollets crachèrent des jets de gaz ionisé pour stabiliser sa posture.
L’impact fut violent. Elle atterrit sur une passerelle de maintenance reliant deux tours, ses genoux fléchissant pour absorber l’énergie cinétique. Les amortisseurs hydrauliques de ses jambes sifflèrent, convertissant le choc en chaleur, immédiatement évacuée par les évents de son dos. La passerelle gémit sous ses trois cent cinquante kilos, le métal se tordant légèrement, mais elle tint bon.
Hécate se redressa lentement, les lames de ses coudes se déployant avec un claquement sec. Elle était à l’intérieur du périmètre.
Autour d’elle, la ville respirait. Des hologrammes publicitaires géants, hauts de cinquante étages, vendaient du rêve préfabriqué : des vacances sur les colonies martiennes, des augmentations génétiques pour échapper à sa vie misérable, des boissons énergétiques chargées en stimulants. La lumière des néons violets et cyans se reflétait sur son armure noire, coulant comme du sang électrique.
Elle avança. Chaque pas était lourd, délibéré. Elle scanna les fréquences locales. Le silence radio était suspect. Trop calme. Quand le silence se fait, les prédateurs sont de sortie. Quelqu’un ou quelque chose d’autre était ici.
Pendant que le titan blindé s’enfonçait dans les ombres corporatistes, une autre figure observait la ville depuis une perspective bien différente. À dix kilomètres de là, loin du luxe aseptisé des tours corporatistes, le District 13 grouillait de vie comme une plaie infectée. Ici, pas de verre poli ni d’alliages nobles. Juste du béton craquelé, des câbles volés courant le long des façades comme des lierres technologiques, et la vapeur des stands de nouilles synthétiques qui se mêlait à la fumée des narguilés électroniques.
Lilith était perchée sur le toit plat d’un immeuble d’habitation délabré, les jambes pendant dans le vide, insouciante de la chute potentielle. La pluie, ici, avait un goût de rouille.
Contrairement à Hécate, Lilith n’était pas un tank. Elle était un flux. Son corps était svelte, athlétique, modifié pour la vitesse et l’agilité. Son armure légère, un body en graphène tissé et cuir renforcé, offrait une protection balistique minimale mais une liberté de mouvement totale. Une longue veste à col haut, équipée de capteurs sensoriels passifs, la protégeait des éléments.
Ses yeux n’étaient pas cachés derrière un casque. C’étaient des prothèses oculaires de haute qualité, Kiroshi-Optics Mk.IV, dont les iris luisaient d’un bleu électrique tourbillonnant. En ce moment même, elle ne voyait pas vraiment la rue en bas. Elle voyait le code.
Pour Lilith, le monde physique était terne comparé à l’Astral Numérique. Les murs des bâtiments étaient recouverts de graffitis de données invisibles à l’œil nu. Les passants dans la rue étaient entourés d’auras de données personnelles : comptes bancaires, identifiants médicaux, casiers judiciaires. Elle voyait tout.
Ses mains, gantées de mitaines tactiques, reposaient sur ses genoux, mais ses doigts bougeaient frénétiquement dans le vide, pianotant sur un clavier holographique que seule elle pouvait percevoir grâce à son implant neural.
— Allez, petite souris… montre-toi, murmura-t-elle, un sourire en coin étirant ses lèvres peintes en noir.
Sur ses hanches, dans des holsters à dégainage rapide, reposaient ses deux amours. « Scylla », un pistolet lourd modifié pour tirer des munitions incendiaires au gel de plasma, et « Charybde », son jumeau chargé de balles perforantes en tungstène. Elle ne les touchait pas, mais son interface d’arme les gardait connectés à son esprit. Elle savait exactement combien de balles restaient dans chaque chargeur, la température des canons, l’état des ressorts.
Lilith ne cherchait pas une personne. Elle traquait une anomalie. Depuis trois jours, les réseaux du District 13 subissaient des micro-coupures étranges. Pas des pannes matérielles, non. C’était comme si le code… avait peur. Comme si une entité étrangère traversait les serveurs, réécrivant la réalité binaire sur son passage.
Une fenêtre pop-up s’ouvrit directement sur sa rétine, rouge clignotant.
< ALERTE : Rupture de protocole de sécurité. Secteur 4. Signature thermique massive détectée. >
Lilith fronça les sourcils. Le Secteur 4 ? C’était le territoire des vieux entrepôts de stockage, une zone morte. Pourquoi une signature massive là-bas ?
Elle fit un geste de la main, et la fenêtre s’agrandit, affichant une image satellite granuleuse piratée sur un satellite météo. Une forme sombre venait d’atterrir sur une passerelle. Une forme qui ressemblait à un char d’assaut bipède.
— Putain, souffla Lilith. C’est du lourd.
L’image zooma. Le profil de l’armure. Les épaulières. Les sceaux gravés.
— Une androïde ? Ici ? Non… c’est autre chose.
L’intuition de Lilith s’affola. Son implant « Senseur Magique » – une modification illégale et rare, mélangeant biofeedback et sensibilité ésotérique – se mit à vibrer. L’anomalie qu’elle traquait n’était pas loin de cette intrusion. Les deux événements étaient liés. Une coïncidence ? Lilith ne croyait pas aux coïncidences. Dans son monde, une coïncidence était juste un complot qu’on n’avait pas encore décrypté.
Elle se leva d’un bond souple, défiant la gravité. Ses bottes magnétiques s’activèrent brièvement pour assurer son adhérence sur le toit glissant.
— Bon, fini de jouer. Passons aux choses sérieuses.
Elle tapota son oreille droite, activant son canal com crypté.
— Moira ? Tu es là ?
Une voix synthétique, mais teintée d’une ironie très britannique – typique des IA modernes – répondit directement dans son cortex auditif.
— Toujours, ma chère. Je surveille vos signes vitaux et je constate une augmentation de votre taux d’adrénaline. Une soirée romantique en perspective ?
— Plutôt une soirée explosive. Analyse la signature de l’intrus au Secteur 4. Je veux savoir qui est assez fou pour porter trois tonnes de métal pour une mission d’infiltration.
— Analyse en cours… C’est du matériel militaire classifié, Lilith. Je détecte des émanations isotopiques. Et… oh, c’est intéressant.
— Quoi ? demanda Lilith en commençant à courir vers le bord du toit.
— Je détecte une signature de phéromones synthétiques. Très puissante. De la peur aéroportée. Si vous vous approchez, je devrai filtrer vos récepteurs hormonaux, sinon vous allez vous recroqueviller en position fœtale en pleurant de terreur primale.
Lilith sourit, révélant une dent canine légèrement plus pointue que la moyenne.
— J’adore les défis ma puce. On y va.
Elle sauta. Le vide de dix étages entre son immeuble et le suivant ne l’effraya pas. Ses jambes renforcées par des fibres artificielles se détendirent comme des ressorts. Elle vola au-dessus de la ruelle, sa silhouette se découpant un instant contre la lune blafarde qui perçait les nuages toxiques.
Elle atterrit dans une roulade parfaite, se releva sans perdre de vitesse et continua sa course sur les toits. Deux trajectoires. L’une lourde, implacable, descendant dans les abysses de la ville. L’autre rapide, aérienne, fonçant vers le danger.
Hécate et Lilith ne se connaissaient pas encore. Mais dans les équations froides de l’univers, leur collision était désormais inévitable. Et autour d’elles, invisible mais omniprésente, la magie commençait à suinter à travers les fissures de la réalité technologique, attirée par la réunion de ces deux âmes brisées.
L’inévitable rencontre se rapprochait à chaque seconde, alors que l’intérieur de l’entrepôt du Secteur 4 n’était pas vide. Il était désert, comme mort. Une mort industrielle, froide et poussiéreuse.
Hécate s’avançait dans la nef centrale, ses pas lourds faisant trembler les passerelles métalliques rouillées suspendues au-dessus d’elle. L’endroit sentait l’huile rance et l’ozone statique. À l’intérieur de son armure Praetorian-X, elle étouffait. Le système de refroidissement de l’exosquelette ronronnait, mais il peinait à dissiper la chaleur générée par son propre corps cyborg en état d’alerte. Elle sentait une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale, glissant sous sa combinaison de pilotage en nano-fibre, s’accumulant dans le creux de ses reins.
Ses scanners passifs cartographiaient l’espace en temps réel, construisant un modèle filaire tridimensionnel dans son esprit. Des conteneurs éventrés, marqués du logo délavé de Genetech, gisaient comme des carcasses d’animaux préhistoriques. Mais ce n’était pas ce qu’elle cherchait.
Elle se sentait lourde. Pas seulement des quatre cents kilos de céramite qu’elle portait, mais de ce vide dans son bas-ventre. L’hystérectomie radicale imposée par Genetech pour « optimiser l’espace interne » et supprimer les cycles hormonaux avait laissé une absence physique qu’elle ressentait à chaque pas. Pourtant, le reste était là. Son sexe, fonctionnel et nerveux, frottait contre le harnais de maintien de l’armure, une sensation intime et incongrue au milieu de ce char d’assaut bipède. Elle était une femme mutilée pilotant un monstre. Qui était-elle au juste ?
< Signature énergétique détectée. Sous-sol. Niveau -2. >
L’interface de Hécate surligna une trappe de maintenance dissimulée sous un tas de débris. Elle balaya les décombres d’un revers de main, ses servomoteurs gémissant à peine sous l’effort de déplacer une poutre en acier de deux tonnes.
C’est à cet instant que ses capteurs de proximité hurlèrent.
Une perturbation dans l’air. Pas un mouvement physique, mais une variation de pression atmosphérique et une distorsion thermique légère. Quelqu’un était là. Quelqu’un de très doué.
Hécate pivota avec une vitesse surprenante pour une créature de sa masse. Son armure Praetorian-X réagit instantanément, les gyroscopes internes compensant l’inertie, tirant sur ses épaules biologiques pour suivre le mouvement. Elle leva son bras droit, activant le générateur de sa hache énergétique, fixée magnétiquement dans son dos mais prête à être déployée en une milliseconde.
— Sors de l’ombre, gronda sa voix synthétisée, amplifiée par les haut-parleurs externes de son gorgerin. Ou je rase ce bâtiment avec toi à l’intérieur.
Le silence lui répondit, lourd et oppressant. Puis, un rire. Un rire léger, féminin, mais tranchant comme du verre brisé.
La source de l’amusement se révéla être perchée sur une poutre transversale, dix mètres au-dessus du titan blindé, d’où Lilith observait. Son camouflage optique Ghost-Weave la rendait pratiquement invisible, une simple fluctuation dans la pénombre.
— Analyse complète, demanda-t-elle silencieusement à Moira.
— C’est fascinant, répondit l’IA avec son flegme habituel. Le sujet est une structure composite. Une armure externe de classe siège, mais le pilote à l’intérieur… c’est un cyborg lourd. Je détecte des bio-signaux complexes. Ce n’est pas un robot, Lilith. Il y a de la chair là-dedans. Une femme enchâssée dans du métal.
Lilith fronça les sourcils. Elle voyait l’aura de données de la guerrière. Le réacteur dorsal était instable, signature radioactive légère. Mais ce qui l’inquiétait, c’était l’armement.
— Ces griffes… c’est du mono-filament vibratoire. Si elle te touche, Lilith, ton armure légère ne servira à rien. Tu seras découpée comme du sashimi.
— Noté. Ne pas se faire toucher.
Lilith désactiva son camouflage. Elle voulait être vue. C’était une déclaration.
— Pour une boîte de conserve, tu as de bons réflexes, lança Lilith, sa voix résonnant dans le hangar vide.
Elle se laissa tomber. En l’air, elle déclencha ses micro-boosters de gravité, ralentissant sa chute pour atterrir avec une souplesse féline face à Hécate, à une distance respectueuse de quinze mètres.
Dès que ses bottes touchèrent le sol, ses mains floues de vitesse dégainèrent « Scylla » et « Charybde ». Les pistolets jumelés, œuvres d’art mortelles en polymère noir mat et tungstène, pointaient directement vers les optiques rouges du géant.
Hécate ne bougea pas, mais l’air autour d’elle sembla s’épaissir. Dans son cockpit personnel, elle analysait la menace. Petite. Rapide. Arrogante.
— Identité, aboya le cyborg lourd. Tu n’es pas de Genetech. Tu n’es pas une Corpo.
— Je suis ton pire cauchemar si tu ne ranges pas tes jouets, répondit Lilith, un sourire carnassier aux lèvres. Ou ta meilleure amie, si tu me dis ce que tu fais ici.
Hécate n’était pas douée pour la diplomatie. Sa réponse fut chimique.
< Activation : Terror-Synth 5. Concentration maximale. >
Les buses de son armure, dissimulées sous les plaques pectorales, crachèrent leur venin invisible. Le gaz neurotoxique se répandit à la vitesse du son, saturant l’espace entre les deux combattantes. C’était une arme de domination absolue. Hécate attendit le résultat habituel : les tremblements, la dilatation des pupilles, la chute de l’arme, la reddition inconditionnelle face à la peur primale.
Mais Lilith ne bougea pas. Elle pencha simplement la tête sur le côté, curieuse.
Dans le cortex de Lilith, Moira travaillait à la vitesse de la lumière.
— Alerte. Attaque neurochimique massive détectée. Invasif de classe A. Je verrouille tes récepteurs synaptiques, Lilith. Je déroute les signaux de l’amygdale vers le tampon mémoire. Tu vas sentir un léger picotement.
Lilith renifla.
— C’est tout ? De la peur en canette ? C’est grossier.
Hécate recula d’un pas, ses servos émettant un grognement mécanique de surprise. C’était impossible. Personne ne résistait au Terror-Synth. Pas sans un équipement NBC lourd. Cette femme… cette créature… n’avait qu’un masque filtrant minimaliste.
— Qui es-tu ? répéta Hécate, cette fois avec une nuance d’incertitude dans ses modulateurs vocaux.
— Je suis celle qui va te court-circuiter, répondit Lilith.
Le combat s’engagea sans signal. Hécate chargea. Pour une masse de métal aussi imposante, sa vitesse était terrifiante. Le sol en béton se fissurait sous chaque impulsion des pistons hydrauliques de son armure. Elle couvrit les quinze mètres en moins d’une seconde, sa hache s’activant dans un crépitement d’énergie, traçant un arc mortel vers le torse de Lilith.
Lilith ne para. Elle esquiva. Une glissade latérale assistée par ses réflexes augmentés (Kereznikov, accélération synaptique de niveau 4). La lame d’énergie passa à quelques millimètres de son visage, l’ozone brûlant ses cils.
— Scylla ! cria mentalement Lilith.
Son pistolet gauche cracha trois fois. Bam. Bam. Bam.
Des balles explosives au gel thermique impactèrent le plastron d’Hécate. Les explosions fleurirent comme des roses de feu sur l’armure noire. La chaleur intense, plus de 2000 degrés Celsius, lécha la céramite.
Hécate ne ralentit même pas. Son champ de force personnel absorba l’onde de choc, et ses dissipateurs thermiques rugirent, évacuant la chaleur loin de la pilote à l’intérieur. Elle pivota sur elle-même, utilisant l’élan de sa hache pour lancer un coup de revers avec son bras gauche.
Les lames rétractables de son coude sortirent. Lilith, encore en mouvement, dut se contorsionner en arrière, sa colonne vertébrale se pliant à un angle impossible pour un humain normal. Le métal siffla au-dessus de sa gorge.
— Charybde !
Le pistolet droit tonna. Une seule balle. Munition perforante à noyau d’uranium appauvri, conçue pour percer les blindages de char.
Le projectile frappa l’articulation du genou droit de l’armure d’Hécate, là où le blindage était le plus fin pour permettre la mobilité.
Il y eut un bruit de métal déchiré, un cri strident de mécanique torturée. Le vérin hydraulique externe explosa, libérant une geyser d’huile. L’armure se grippa. Hécate, déséquilibrée par la faillite de son équipement, sentit le poids mort de la jambe métallique tirer sur sa propre jambe biologique. Elle trébucha, un genou à terre, piégée dans sa propre coquille.
— Touché ! exulta Moira dans la tête de Lilith.
Touchée dans sa mobilité, Hécate rugit, un son qui n’avait rien d’humain, un mélange de rage numérique et de fureur bestiale. Elle se releva malgré les dégâts, forçant sur ses vrais muscles pour compenser la perte de l’hydraulique, prête à libérer toute la puissance de son réacteur pour incinérer cette puce agaçante. Elle enleva son casque pour mieux contempler la gêneuse.
Lilith braqua ses deux armes sur la tête du cyborg. Hécate leva sa hache pour une frappe dévastatrice.
Leurs regards se croisèrent. Les optiques grises contre les iris bleus électriques.
Et le monde s’arrêta.
Ce n’était pas une pause poétique. Ce fut une anomalie physique. L’air entre elles se mit à vibrer. Une onde de choc silencieuse, invisible pour les instruments mais assourdissante pour leurs esprits, éclata au centre de la pièce.
Les implants de Lilith hurlèrent des messages d’erreur.
< ERREUR CRITIQUE. Surcharge système. Source externe inconnue. >
< Tentative de connexion non autorisée... Connexion établie. >
Praetor commença à dérailler
< Hey miss H, il se passe quoi là, je reçois trop de données >
< Violation du périmètre mental. Synchronisation forcée. >
Elles ne virent plus l’entrepôt.
Flash.
Elles n’étaient plus dans le monde physique. Elles flottaient dans le vide, entourées de débris en feu. L’espace. Le froid absolu.
Hécate vit Lilith, mais pas comme elle était aujourd’hui. Elle la vit plus jeune, sans implants, vêtue d’une combinaison de pilote en lambeaux, hurlant dans une radio morte.
Lilith vit Hécate. Pas le monstre de métal. Elle vit une femme grande, fière, en uniforme d’officier de la Flotte Terrienne, le visage en sang, tenant une position désespérée dans un couloir envahi par des créatures… des choses qui n’étaient ni machines ni vivantes. Des horreurs d’une autre dimension.
Flash.
Une table d’opération. La lumière crue des scialytiques. La douleur. Une douleur si pure qu’elle était blanche.
Hécate sentit la scie à os découper ses membres. Elle entendit les scientifiques de Genetech rire.
Mais elle sentit aussi une présence. Une conscience à travers le réseau local du laboratoire. Quelqu’un qui était là, dans les serveurs, essayant de pirater les protocoles de douleur pour la soulager.
« Tiens bon, soldat… » La voix de Lilith. Une voix numérique, venant de nulle part.
Flash.
Le présent revint avec la violence d’un coup de poing.
Hécate et Lilith reculèrent simultanément, chancelantes, comme si elles avaient été frappées physiquement. Les deux tombèrent à la renverse et la hache d’Hécate s’éteignit. Les pistolets de Lilith s’abaissèrent.
La fumée des tirs et la vapeur des dissipateurs thermiques flottaient entre elles.
— Tu… souffla Hécate. Sa voix tremblait, les modulateurs incapables de masquer l’émotion humaine qui remontait. Tu étais là. Dans le laboratoire.
Lilith porta une main à sa tempe, grimaçant sous la migraine soudaine.
— Et toi… tu étais sur l’Orion. Lors de la Chute.
Moira, l’IA, habituellement si bavarde, était silencieuse, traitant des pétaoctets de données issues de cette connexion inexplicable. Finalement, elle parla, sa voix teintée d’une gravité nouvelle.
— Mesdames, je crois que nous venons de trouver l’Anomalie. Ce n’est pas une machine. Ce n’est pas de la magie. C’est vous. Votre résonance.
– Heu dites les meufs vous pourriez arrêter de saturer nos flux de données, demanda Praetor
Les deux IA parlèrent simultanément aux deux femmes qui ne s’en rendirent pas compte.
Hécate se redressa, mais ne relança pas ses systèmes d’attaque. Elle regarda ses mains griffues, puis la femme en face d’elle. L’ennemie venait de disparaître. À la place, il y avait la seule entité dans cet univers pourri qui semblait partager la même fréquence d’âme qu’elle.
— Genetech savait, dit Hécate. Ils savaient que nous étions liées. J’étais ici pour leur laboratoire souterrain mais toi ?
Lilith rengaina ses pistolets avec un claquement sec.
— Je suis là parce que quelque chose perturbe le code de ce secteur et je suis tombée sur toi. Ce quelque chose est liée à ce labo dont tu parles et à Genetech, alors on va leur demander pourquoi, dit-elle, ses yeux bleus brûlant d’une nouvelle détermination. Et on ne demandera pas poliment.
Dehors, le tonnerre gronda, comme pour sceller leur pacte silencieux. Deux survivantes. Deux monstres. Une seule vengeance.
L’adrénaline du combat retomba peu à peu, laissant place à une analyse pragmatique de la situation, alors que le silence qui suivit leur révélation commune était plus lourd que le blindage d’Hécate. Dans l’entrepôt dévasté, seule la pluie acide martelant le toit en tôle ondulée offrait un rythme de fond.
Hécate brisa la stase la première. Elle tenta de faire un pas, mais son armure ne répondait plus. Le tir de Lilith avait sectionné le flux hydraulique principal de la jambe droite. Elle était piégée dans une statue de quatre cents kilos.
Avec un grognement de frustration purement organique, elle déverrouilla les fixations manuelles de la jambe endommagée.
— Joli tir, admit Hécate. C’était un compliment réticent, mais sincère. Dans son monde, la compétence était la seule monnaie qui avait de la valeur.
< Initialisation protocole : auto-repair. >
< Déploiement des nanites de soudure. >
Des milliers de robots microscopiques, logés dans la structure alvéolaire de l’armure, affluèrent vers la brèche. À l’œil nu, cela ressemblait à une mousse argentée qui bouillonnait sur le métal déchiré, tricotant la matière à l’échelle moléculaire.
Lilith, elle, rechargeait ses armes. Ses mains ne tremblaient pas, mais son rythme cardiaque, affiché sur son interface rétinienne, était encore élevé. Elle observait le géant de métal se réparer.
— Je peux aider, proposa Lilith.
Elle s’approcha. Hécate se raidit. Personne ne touchait son armure. C’était sa carapace, sa seule protection contre un monde qui l’avait brisée. Mais elle vit le regard de Lilith. Il n’y avait ni pitié, ni peur. Juste de la compréhension technique et humaine.
— Le circuit de dérivation est grillé, dit Hécate. Je dois ouvrir la plaque de cuisse pour que les nanites accèdent au noyau du vérin.
Hécate actionna un levier dissimulé. La plaque de blindage de sa cuisse droite s’ouvrit avec un sifflement de dépressurisation.
Ce que Lilith vit à l’intérieur la fit ciller. Ce n’était pas un enchevêtrement de câbles. C’était une jambe. Une jambe gainée dans une combinaison de compression noire, trempée de sueur. La forme était humaine, féminine, musclée, bien que Lilith devinât les renforts de carbone sous le tissu. C’était l’intimité de la guerrière exposée : la chair fragile cachée sous la forteresse.
— Moira, analyse cette nanotechnologie, subvocalisa Lilith, détournant poliment le regard vers la réparation en cours.
— C’est de la tech de Genetech, série Black-Ops, répondit l’IA. C’est illégal dans douze systèmes solaires. Ces nanites ne se contentent pas de réparer, Lilith. Elles réécrivent le code génétique des tissus organiques environnants pour optimiser la fusion. C’est… barbare.
Lilith frissonna. Elle rangea « Scylla » et « Charybde » dans leurs holsters.
— Si nous devons avancer ensemble, dit Lilith à voix haute, brisant la barrière du silence radio, il faut que je sache ce que tu cherches vraiment. Pas la version officielle.
Hécate referma la plaque de son armure, scellant à nouveau son corps. Elle se releva. Son genou fonctionnait à nouveau, bien qu’avec une efficacité réduite à 85 %.
— Je cherche le Projet Chimère, répondit-elle. Sa voix synthétique descendit d’une octave, chargée d’une haine froide. L’endroit où ils nous ont créées. L’endroit où ils ont volé ma vie pour en faire une arme.
Elle pointa sa hache désactivée vers la trappe que Lilith avait repérée plus tôt.
— Cette signature énergétique que tu traques… elle vient d’en bas. C’est le cœur du réacteur. Ou pire.
La trappe ne s’ouvrait pas avec un code. Elle nécessitait une force brute que seule Hécate pouvait fournir. Elle planta ses doigts griffus dans l’acier renforcé et tira. Le métal hurla, se déchirant comme du papier. Une bouffée d’air vicié, froid et stérile, remonta des profondeurs.
Elles descendirent le long d’un escalier qui semblait interminable, à travers plusieurs niveaux. L’architecture changea radicalement. Fini le béton brut de l’entrepôt. Elles pénétraient dans un complexe de recherche de haute technologie. Les murs étaient faits de panneaux de polymère blanc immaculé, autonettoyants, qui diffusaient une lumière douce et sans ombre. C’était l’esthétique clinique de la folie.
— Je n’aime pas ça, murmura Lilith. C’est trop propre.
Elle activa sa « Vue Spectrale ». Le monde se transforma en un réseau de lignes de flux. Mais ici, les lignes étaient… fausses, non-euclidiennes.
— Regarde, dit-elle en pointant un mur vide. Mes capteurs indiquent un mur solide. Mais mon intuition… et les fluctuations magiques que je capte… me disent qu’il y a un passage.
Hécate s’approcha. Ses capteurs thermiques ne montraient rien.
— C’est une illusion ?
— Mieux. C’est un mélange de camouflage holographique et de runes de dissimulation. De la technomancie.
Lilith s’approcha du mur. Elle ne sortit pas ses outils de piratage classiques. À la place, elle sortit un petit cristal brut de sa poche, un éclat de quartz qu’elle avait « préparé » avec des algorithmes ésotériques. Elle le posa contre la surface blanche.
Le cristal se mit à vibrer, émettant un bourdonnement qui fit grincer les dents d’Hécate. Des lignes de code rouges apparurent sur le mur, se mêlant à des symboles arcaniques luisants.
— Le pare-feu est hybride, expliqua Lilith, ses yeux roulant dans ses orbites alors qu’elle traitait les données à une vitesse vertigineuse. Une couche de cryptage récente couplée à un sceau de protection mineur. C’est tordu, c’est brillant, j’aime !
Un claquement sec, et le mur s’effaça. Pas comme une porte qui s’ouvre, mais comme un pixel mort qui disparaît de l’écran. La voie désormais libre révéla une vision cauchemardesque ; ce qui se trouvait derrière fit marquer un temps d’arrêt à Hécate.
C’était une immense salle circulaire, plongée dans la pénombre, éclairée seulement par la lueur bioluminescente de centaines de cuves cylindriques alignées le long des murs.
Hécate avança, ses pas résonnant lourdement sur le sol en verre blindé. Sous leurs pieds, dans les ténèbres, d’autres machines tournaient en silence.
Elle s’approcha de la cuve la plus proche. À l’intérieur, flottant dans un liquide amniotique verdâtre, se trouvait… une chose.
C’était un torse humain, mais greffé sur un châssis arachnoïde en chrome. Le visage était tordu dans un cri silencieux, la bouche cousue par des fils d’argent. Des runes étaient gravées à même la chair, luisant faiblement.
— Par le Néant… souffla Lilith, rejoignant Hécate. Elle scanna la créature. Pas de signature cérébrale. C’est une coquille vide.
— Non, corrigea Hécate, posant sa main gantée sur la vitre froide. C’était le Sergent Miller. Je le reconnais. Nous avons servi ensemble sur Titan. Ils… ils ont fusionné son corps à la machine. Il ne peut plus en sortir.
Elle passa à la cuve suivante. Une femme dont les bras avaient été remplacés par des canons à plasma organiques, la chair fusionnant avec l’arme.
— Capitaine Valerius.
Cuve après cuve, Hécate nommait les monstres. Ce n’étaient pas des expériences aléatoires. C’était son ancienne unité. Les « Loups de l’Orion ». Ceux qui avaient été portés disparus, présumés morts au combat. Genetech ne les avait pas laissés mourir. Ils les avaient recyclés.
La rage monta en Hécate. Une rage froide, nucléaire. Son réacteur dorsal monta en régime, émettant un sifflement menaçant. Les lumières de la salle vacillèrent en réponse à son champ électromagnétique qui s’intensifiait sous l’émotion.
Hécate porta ses mains à son cou.
Pshhhht.
La dépressurisation siffla. Elle retira son casque. Elle avait besoin de voir ses frères d’armes avec ses propres yeux, pas à travers des écrans tactiques.
Lilith la regarda. Elle vit ce visage d’une beauté tragique, la peau artificielle de la mâchoire si parfaite qu’elle semblait plus réelle que la vraie peau pâle du front. Elle vit la cicatrice qui traversait la lèvre. Elle vit les yeux gris remplis de larmes qu’elle ne pouvait pas verser.
— Ils essayaient de créer des soldats parfaits, analysa froidement Moira dans l’esprit de Lilith, bien que l’IA semblât elle-même perturbée. Ils cherchaient à combiner la résilience du métal avec la capacité de la chair à canaliser… l’Autre Chose.
— L’Autre Chose ? demanda Lilith.
— L’énergie. La Magie. Appelle ça comme tu veux. Ils voulaient des cyborgs mages.
Au-delà des rangées de victimes, la véritable récompense de leur intrusion les attendait au centre de la pièce, sur un piédestal en obsidienne qui jurait avec la technologie environnante, où trônait l’objet de leur quête.
Ce n’était pas un livre en papier. C’était un cube de données, un artefact de la taille d’une tête humaine, fait d’un matériau noir mat qui semblait absorber la lumière. Des câbles gros comme des pythons sortaient de sa base, le reliant aux serveurs de Genetech, comme si la corporation essayait de pomper son sang numérique.
— C’est ça, dit Lilith. La source de l’anomalie.
Elle s’approcha, mais Hécate l’arrêta d’un bras puissant.
— Attends. Mes capteurs de menace sont dans le rouge. Regarde les ombres.
Lilith bascula en vision thermique. Rien. Elle bascula en vision spectrale.
Et elle le vit.
Autour du piédestal, l’air n’était pas vide. Il était saturé de micro-drones spirituels, des esprits liés à la machine, invisibles à l’œil nu mais mortels pour l’esprit. Une « Glace Noire » d’un nouveau genre, mi-virus informatique, mi-malédiction.
— Si je me connecte à ça, dit Lilith, la gorge sèche, ils vont frire mon cerveau et manger mon âme en dessert.
— Je peux briser la connexion physique, proposa Hécate, levant sa hache. Couper les câbles.
— Non ! cria Lilith. L’énergie est instable. Si tu coupes le flux brutalement, l’artefact pourrait déclencher une impulsion électromagnétique et magique qui raserait le quartier.
Elles étaient dans une impasse. Hécate, la force brute, ne pouvait pas frapper. Lilith, l’esprit agile, ne pouvait pas pirater.
C’est alors que l’artefact s’activa.
Le cube noir s’ouvrit, ses facettes se déplaçant comme un puzzle mécanique complexe. Une projection holographique en sortit. Mais ce n’était pas un enregistrement. C’était une carte stellaire. Une carte de l’univers, mais… différente. Les étoiles étaient reliées par des lignes de lumière qui ne suivaient pas les routes hyperspatiales connues.
— C’est magnifique, murmura Lilith, hypnotisée.
— C’est une carte d’invasion, gronda Hécate. Elle reconnut certains marqueurs tactiques. Des mondes qu’elle avait protégés. Des mondes qui avaient brûlé. Des mondes maintenant fait de déserts.
Leur découverte fut soudain interrompue par un bruit lourd, humide, qui résonna au fond de la salle. Le bruit de quelque chose de massif qui se décollait d’une surface gluante.
Une immense porte blindée, au fond du laboratoire, commença à s’ouvrir. De la vapeur d’azote liquide s’en échappa, roulant sur le sol.
— Nous avons de la compagnie, annonça Hécate. Elle remit son casque, verrouillant son expression derrière l’acier. Sa hache s’alluma dans la main.
De la brume émergea le gardien.
Ce n’était pas un cyborg comme Hécate. C’était une abomination. Il mesurait trois mètres de haut. Son corps était un assemblage grotesque de plusieurs torses humains soudés ensemble, greffés sur un châssis de tank quadrupède. Mais le pire, c’était sa tête. Ou plutôt, ses têtes. Trois crânes humains, enchâssés dans un casque de verre rempli de liquide cérébro-spinal, connectés par des câbles optiques.
La créature ne parlait pas. Elle émettait un son, un « bruit blanc » psychique qui fit saigner le nez de Lilith et brouilla le HUD d’Hécate.
— Sujet : Chimère-Alpha, lut Hécate sur les marquages du châssis de la bête. Statut : Instable.
La Chimère-Alpha braqua ses armes : un canon rotatif type Vulcan sur son bras droit, et des griffes runique grésillante d’énergie violette sur son bras gauche.
— Lilith, dit Hécate sans quitter le monstre des yeux. Trouve un moyen de sécuriser cet artefact sans nous tuer. Je vais occuper… Ce truc.
— Occuper ? Hécate, ce truc a un blindage réactif et émet des ondes psioniques !
— Alors dépêche-toi, pas de raison de traîner !
Hécate chargea. Elle ne cria pas. Elle n’hésita pas. Elle se propulsa avec ses jets dorsaux, transformant sa masse en un missile vivant, droit sur l’abomination qui gardait les secrets de leur passé.
Le choc des titans fit trembler les fondations mêmes de l’entrepôt.
La distance séparant Hécate de la Chimère-Alpha – trente mètres de sol en verre blindé – fut effacée en 1,2 seconde. Mais pour Hécate, enfermée dans son sarcophage de combat, ce fut une éternité de calculs balistiques et de poussée brutale.
Elle ne courait pas. À presque huit cent kilos, entre le poids de l’armure et le sien propre, courir était inefficace. Elle glissait. Les micro-propulseurs logés dans ses mollets et son dos crachèrent des cônes de plasma bleu, la propulsant à l’horizontale, rasant le sol. L’air autour d’elle s’ionisa instantanément, créant une onde de choc tonitruante qui fit éclater les vitres des bureaux adjacents. Elle était une ogive vivante.
La Chimère, malgré sa masse grotesque de chairs nécrosées et de titane volé, réagit avec une vitesse qui défiait la biologie. Ses trois têtes pivotèrent indépendamment, les câbles optiques sifflant comme des serpents agacés. Son bras droit, le canon rotatif Vulcan, se mit à tourner dans un hurlement de moteur électrique.
Brrrrt.
Le son n’était pas celui d’une arme à feu, mais celui d’une toile qu’on déchire à l’échelle industrielle. Un torrent de projectiles en uranium appauvri de 30mm s’abattit sur Hécate.
N’importe quel autre blindage aurait été vaporisé. Mais l’armure Praetorian-X disposait d’un champ de répulsion cinétique expérimental. Les balles frappèrent le champ invisible à quelques centimètres du plastron d’Hécate, s’écrasant en champignons de métal fondu incandescent.
À l’intérieur, Hécate hurlait en silence. Le champ de force ne bloquait pas l’inertie. Chaque impact était comme un coup de poing sur son sternum. La température dans l’habitacle grimpa de dix degrés en une seconde. La sueur ruisselait dans ses yeux, mais elle ne pouvait pas cligner assez vite pour la chasser.
< Intégrité du bouclier : 40%... 20%... Surcharge des émetteurs. Rupture imminente. >
< Tu devrais te mettre à couvert, sinon tu vas ressembler à de l’emmental >
— Encaisse, grogna-t-elle, serrant les dents artificielles de sa mâchoire contre le protège-dents intégré.
Le bouclier céda. Les dernières balles rayèrent la céramite de son épaule, mais elle était trop près.
Elle percuta la Chimère.
Le choc fut sismique. Le verre blindé sous leurs pieds explosa en une pluie de diamants tranchants. Hécate utilisa l’élan pour planter son épaule blindée dans le torse central de la bête. Elle entendit le bruit écœurant des côtes qui se brisent – un craquement mouillé – mêlé au grincement strident du métal qui plie.
La Chimère recula de dix mètres, ses six jambes mécaniques labourant le béton pour trouver une prise, laissant des sillons profonds dans le sol. Elle ne tomba pas. Pire, elle contre-attaqua instantanément.
Son bras gauche, la griffe runique chargée d’énergie, s’abattit. Hécate leva sa hache énergétique pour parer. Le générateur de plasma de la hache rencontra la magie corrompue de la griffe.
Il n’y eut pas de choc métallique. Il y eut une explosion de lumière violette et bleue. L’air sentit soudain l’ozone et la viande brûlée.
< Alerte : Intrusion magique détectée dans les servos du bras droit. Corruption du firmware en cours. >
À l’intérieur de l’armure, Hécate sentit un froid absolu, le froid du vide spatial, remonter le long de son bras droit, traversant la combinaison de pilotage pour mordre sa chair. La magie de la créature essayait de tuer sa machine. Pas de la détruire, mais de l’éteindre, comme on souffle une bougie.
— Sors de ma tête ! hurla Hécate.
Elle activa ses micro-diffuseurs de phéromones à puissance maximale, inondant la zone de Terror-Synth. Sur un esprit biologique, cela aurait provoqué un arrêt cardiaque immédiat. Sur la Chimère… les trois têtes humaines se mirent à rire. Un rire discordant, superposé, le son de la folie pure. La créature n’avait plus d’amygdale fonctionnelle. Elle ne connaissait plus la peur. Elle ne connaissait que la faim.
Tandis qu’Hécate livrait une guerre totale dans le monde physique, Lilith, à vingt mètres de là, menait sa propre bataille, immobile au milieu du chaos.
Son corps physique était accroupi derrière une caisse de munitions, les yeux révulsés, blancs. Mais sa conscience avait plongé dans l’artefact.
Ce n’était pas du code binaire classique. C’était de la géométrie non-euclidienne, un mélange bâtard de code source et de sorcellerie. Lilith flottait dans un vide infini, entourée de structures fractales qui pulsaient au rythme d’un cœur invisible. C’était l’architecture de sécurité de l’artefact : une forteresse mentale.
— Moira, j’ai besoin de puissance de calcul, projeta-t-elle mentalement. Sa voix résonnait dans ce vide numérique comme dans une cathédrale. Je n’arrive pas à trouver la prise. Les murs bougent.
— Je déroute 90% de mes cycles processeurs pour toi, Lilith, répondit l’IA. Mais attention. Ce que tu vois n’est pas une métaphore. Ces formes géométriques… ce sont des esprits liés, des âmes piégées dans le silicone. Si tu touches les bords, ils te consumeront.
Devant Lilith se dressait le « Verrou ». Dans le monde physique, c’était le cube noir. Ici, c’était un dodécaèdre titanesque en rotation constante, chaque face montrant des symboles qui changeaient trop vite pour être lus par un œil humain.
Lilith leva ses mains virtuelles. Elle ne tapait pas de code. Elle tissait. C’était sa spécialité : la Toile. Elle visualisa des fils de lumière dorée – sa propre volonté, son propre mana latent – et commença à les insérer dans les interstices du dodécaèdre, cherchant le rythme, la faille.
C’était comme essayer de crocheter une serrure vivante qui vous déteste.
Soudain, une face du dodécaèdre s’ouvrit. Un œil apparut. Un œil rouge, injecté de sang, gigantesque. Il la regarda. Ce n’était pas un capteur optique. C’était un regard de haine pure.
Une douleur lancinante traversa le crâne de Lilith dans le monde réel. Du sang commença à couler de son nez, tachant le col de sa veste.
< Alerte : Biofeedback neural. Niveau critique. Température cérébrale : 41°C. Risque d'anévrisme. >
— Il me voit ! cria Lilith dans le néant. Il essaie de faire frire mon implant !
— Tiens bon ! ordonna Moira. Injecte le virus Icarus. Maintenant !
Lilith serra les dents virtuelles. Elle concentra toute sa rage, toute sa peur, tout son mépris pour ces créateurs de monstres. Elle compacta ces émotions dans un paquet de données virales – un mélange de code polymorphe et d’intention magique pure – et le propulsa droit dans l’œil ouvert.
L’œil cligna. Le dodécaèdre frémit et se figea. Le système hésita. Une micro-seconde d’ouverture. C’était tout ce dont elle avait besoin.
Dans le monde réel, cependant, la situation tournait au désastre pour Hécate.
La Chimère était plus forte, plus lourde. Elle ne ressentait pas la douleur des coups d’Hécate. Elle avait réussi à coincer le bras armé de la hache sous l’une de ses pattes griffues.
La créature riposta avec un coup de bélier. Sa tête centrale frappa le plastron d’Hécate. Le métal s’enfonça de cinq centimètres, brisant deux côtes flottantes de la pilote à l’intérieur.
Hécate coupa sa respiration. La douleur était une information. Juste une information.
Son système respiratoire était compromis. Une alarme stridente hurlait dans son oreille droite.
La Chimère la tenait maintenant. Sa griffe runique avait saisi le poignet droit d’Hécate, l’immobilisant, tordant l’alliage. Le canon rotatif de la bête tournait à vide, se préparant à tirer à bout portant dans le visage d’Hécate.
Hécate vit les trois têtes s’approcher de la sienne. Les yeux laiteux la fixaient à travers la visière fêlée. Et soudain, les bouches cousues s’ouvrirent, déchirant les fils d’argent dans un jaillissement de pus noir.
— Rejoins-nous… Hécate…
Ce n’était pas un son. C’était une transmission directe par conduction osseuse, vibrant dans le crâne métallique d’Hécate. C’était la voix du Capitaine Valerius.
Le choc psychologique faillit faire ce que le canon n’avait pas réussi : paralyser Hécate. Pendant une fraction de seconde, elle ne vit plus le monstre. Elle revit le visage de son ancien capitaine, riant au mess des officiers, avant l’horreur.
< Alerte : Attaque mémétique. Tentative de subversion de la personnalité. >
La Chimère chargeait son tir. Le canon tournait à sa vitesse maximale.
Hécate ferma les yeux. Dans le noir de son casque, une larme coula sur sa joue de peau synthétique.
— Désolée, Capitaine. Vous êtes morte sur Titan. Et je ne rejoins pas les morts.
Elle déclencha les lames rétractables de son coude gauche. Mais au lieu de frapper la créature (ce qui aurait été inutile vu l’épaisseur de sa peau), elle visa le sol.
Elle planta son coude dans le béton et activa les micro-fusées de son avant-bras. La poussée fut violente. Elle fit pivoter tout son corps de quatre cents kilos autour de son poignet captif, utilisant la prise de la Chimère comme pivot.
Avec l’élan d’une centrifugeuse, elle leva sa jambe droite. Les servomoteurs hurlèrent en surcharge. Elle abattit son talon renforcé en adamantium directement sur le « cou » central de la machine, là où les trois têtes se rejoignaient, là où les câbles étaient à nu.
CRAC.
Le son fut celui d’un arbre qu’on abat. Le verre du casque central de la Chimère explosa. Le liquide cérébro-spinal gicla partout, acide et brûlant, dissolvant la peinture de l’armure d’Hécate. L’une des têtes fut écrasée en pulpe rouge.
La créature hurla – un cri psychique qui fit éclater toutes les ampoules du laboratoire et saigner les oreilles d’Hécate malgré le casque.
Elle lâcha Hécate.
Le cyborg tomba lourdement au sol, roula sur le côté dans un fracas de métal, et se releva en une milliseconde, hache en main, malgré les alertes de dommages critiques qui inondaient sa vision.
— Lilith ! J’espère que tu as fini ta sieste ! Je ne peux pas la tuer, elle se régénère trop vite ! Les tissus se recousent !
L’appel désespéré d’Hécate atteignit Lilith au moment même où elle émergeait de sa transe, ses yeux brillant d’une lumière dorée qui s’estompait lentement. Elle tenait le cube noir dans ses mains. Il ne flottait plus. Il était lourd, froid et inerte. Les câbles qui le reliaient au sol avaient été sectionnés net par son attaque virale.
— C’est bon ! hurla-t-elle, sa voix cassée par l’effort. J’ai le paquet ! Mais j’ai déclenché quelque chose… Moira dit que le réacteur du labo est entré en fusion critique !
— Combien de temps ? demanda Hécate, parant un coup de griffe désespéré de la Chimère aveuglée.
— Moins de temps qu’il ne faut pour hurler Merde !
La salle commença à trembler. Ce n’était pas une métaphore. Les murs blancs se fissuraient. Le liquide vert des cuves entrait en ébullition. La magie contenue dans l’artefact, maintenant déconnecté, créait une réaction en chaîne avec la technologie du complexe. Une tempête d’éclairs statiques commençait à se former au plafond, zébrant l’air de violets et de verts.
La Chimère, bien que grièvement blessée, se releva. Sa tête écrasée pendait lamentablement, mais les deux autres avaient pris le relais. Elle ne se souciait pas de l’explosion imminente. Son seul but était de récupérer l’artefact. C’était sa fonction, gravée dans sa chair.
Elle ignora Hécate et se tourna vers Lilith. Elle chargea, une montagne de viande et de métal fonçant sur la frêle hackeuse.
Lilith, épuisée par le hack, chancela. Mais ses mains bougèrent par réflexe. Elle leva ses pistolets.
— Charybde, munitions perforantes. Scylla, munitions cryogéniques.
Elle tira. Une symphonie de détonations.
La balle cryogénique de Scylla frappa le sol devant la Chimère, créant une plaque de glace instantanée à zéro absolu. La bête, dans son élan, glissa. Ses pattes griffues crissèrent sur la glace, perdant toute adhérence.
Alors qu’elle tentait de se rétablir, la balle perforante de Charybde frappa son épaule droite, là où le blindage était le plus fin. La balle pénétra, traversa l’os, et fit exploser un vérin hydraulique interne.
La Chimère s’écrasa lourdement contre un pilier de soutien, faisant s’effondrer une partie de la passerelle supérieure sur elle dans un nuage de poussière et de débris.
— Cours ! hurla Hécate.
Le cyborg lourd fonça vers Lilith. Elle l’attrapa par la taille avec son bras valide, la soulevant comme une poupée de chiffon. Lilith s’accrocha aux plaques pectorales de l’armure.
Hécate activa ses propulseurs dorsaux à pleine puissance.
Avec l’infrastructure qui s’effondrait autour d’elles, la verticalité devint leur seule issue de secours. Elles ne prirent pas l’escalier, Hécate visa le plafond fragilisé par les éclairs statiques.
— Accroche-toi !
Lilith la serra, enfouissant son visage contre le métal froid du casque.
Elles traversèrent le plafond dans une explosion de plâtre et de câbles. Elles atterrirent au Niveau -1, la Salle des Serveurs.
Hécate ne s’arrêta pas. Elle courait à travers les rangées de supercalculateurs, renversant les baies de stockage comme des dominos pour créer des obstacles derrière elles. Son armure, lourde et imparable, transformait l’environnement en champ de ruines.
Le sol sous leurs pieds devenait brûlant. Le réacteur, enterré au plus profond, était sur le point de transformer ce quartier en cratère.
— La sortie ! Là ! indiqua Lilith, pointant vers un monte-charge industriel au fond de la salle.
La cage d’ascenseur était vide, la cabine étant restée en bas.
— On grimpe, dit Hécate.
Elle n’avait pas le temps pour la finesse. Elle planta ses griffes dans le béton de la cage d’ascenseur et commença à escalader, portant Lilith sur son dos. C’était une ascension brutale, mécanique. Chaque coup de griffe faisait trembler la structure, arrachant des morceaux de mur.
En bas, dans les ténèbres du puits, un rugissement monta. La Chimère n’était pas morte. Elle grimpait aussi, utilisant ses membres arachnoïdes pour monter le long des parois à une vitesse terrifiante.
— Elle arrive ! cria Lilith, regardant vers le bas. Elle voyait les yeux rouges du monstre briller dans le noir.
Elle dégaina Scylla d’une main, l’autre agrippée au col de l’armure d’Hécate, et tira à l’aveugle dans le puits.
Les flashs des coups de feu illuminaient brièvement le visage monstrueux de la Chimère qui montait, inarrêtable, ses yeux crevés suintant de la lumière noire.
Hécate atteignit le rez-de-chaussée. Elle s’extirpa du puits, jeta Lilith vers la sortie de l’entrepôt.
— Continue !
Hécate se retourna. Elle arracha le panneau de contrôle du monte-charge, exposant les câbles haute tension. Elle dégoupilla une grenade à fragmentation – la dernière qui lui restait – et la balança dans le puits.
— Mange ça, Miller, murmura-t-elle, une prière et une insulte à la fois.
L’explosion fut sourde, contenue par les parois du puits. Mais elle fut suivie immédiatement par un grondement bien plus profond, venant des entrailles de la terre. Le réacteur venait de lâcher.
Elles coururent. Elles traversèrent l’entrepôt en enjambant les débris, franchirent la porte blindée défoncée, et se jetèrent dans la nuit pluvieuse de la ville.
Elles eurent à peine le temps de mettre une distance dérisoire entre elles et le piège avant que l’inévitable conséquence ne les rattrape. Elles n’avaient parcouru que deux cents mètres quand le sol se souleva.
Ce ne fut pas une boule de feu classique. C’était une implosion gravitationnelle suivie d’une expansion magique. Le bâtiment de Genetech s’effondra sur lui-même, compacté en une sphère de matière ultra-dense, avant d’exploser vers l’extérieur dans une onde de choc cyan qui balaya la rue.
L’onde frappa Hécate dans le dos.
Ses capteurs hurlèrent avant de s’éteindre pour se protéger de la surcharge IEM. L’impact la souleva de terre malgré ses huit cents kilos combinés. Elle fut projetée en avant. En l’air, elle eut le réflexe de se rouler en boule autour de Lilith, formant une coquille protectrice avec son propre corps.
Elles heurtèrent le bitume mouillé, roulant, glissant sur cinquante mètres dans un chaos de débris, de voitures stationnées renversées et de verre brisé. L’armure d’Hécate racla le sol, faisant jaillir des étincelles qui se mêlèrent à la pluie.
Le silence revint, lentement. Puis, les sirènes. Des centaines de sirènes. La police corporatiste. Les équipes d’intervention traumatique.
Hécate bougea. Ses servos gémirent, protestant contre l’abus. Son armure était rayée, brûlée, cabossée. Son niveau d’énergie était critique. À l’intérieur, son corps humain était couvert de bleus, secoué par le choc, mais entier.
Elle se redressa sur ses bras, regardant sous elle.
Lilith était là, recroquevillée dans l’espace formé par le corps du titan, serrant le cube noir contre sa poitrine comme un enfant protège son doudou. Elle respirait, mais elle saignait du nez et des oreilles.
Lilith ouvrit un œil, bleu électrique, vacillant. Elle sourit, les dents tachées de sang.
— On… on l’a eu.
Hécate regarda le cratère fumant où se tenait le laboratoire quelques secondes plus tôt. Des volutes d’énergie magique résiduelle s’élevaient encore vers le ciel, formant des formes spectrales qui se dissipaient sous la pluie.
— Oui, dit Hécate, sa voix rauque résonnant sans amplification. Elle aida la petite hackeuse à se relever. Mais maintenant, nous sommes les cibles numéro un de la corpo.
Dans le lointain, les gyrophares des véhicules aériens de Genetech approchaient, tels des prédateurs fondant sur une carcasse.
Hécate verrouilla son casque. Le masque de mort reprit sa place.
— On bouge, ordonna-t-elle. Direction les bas-fonds. Moira, trace un itinéraire sans caméra.
— Itinéraire calculé, répondit l’IA, sa voix grésillante à cause des interférences. Et… mesdames ? Bien joué.
— Hey, interrompit Lilith, comment tu peux parler à Moira directement ?
— Je ne sais pas, répondit Hécate, surprise elle-même. On est reliées depuis qu’on a découvert l’artefact. C’est dans ma tête.
Elles disparurent dans les ombres des ruelles, laissant derrière elles la destruction et emportant avec elles le secret qui allait changer la face de l’univers.

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