L’explosion du laboratoire de Genetech n’avait pas été une fin, mais un commencement. Le silence qui avait suivi l’onde de choc n’avait duré que quelques secondes, le temps pour la ville de reprendre son souffle avant de hurler.
Désormais, les sirènes déchiraient la nuit. Pas une ou deux, mais une chorale hurlante de véhicules de police, d’unités de traumatologie d’urgence et de drones de surveillance corporatistes qui descendaient des quartiers riches comme des vautours de chrome. Le ciel habituellement saturé de néons publicitaires et d’hologrammes vendant du bonheur en capsule, était maintenant balayé par des faisceaux de recherche blancs et bleus, traquant tout ce qui bougeait dans le périmètre du cratère fumant. L’air lui-même semblait vibrer sous la tension électrique et la panique radio.
Dans une ruelle étroite et boueuse du District 13, à deux kilomètres de l’épicentre, une ombre massive s’appuya lourdement contre un mur de briques synthétiques. Le contact du métal froid contre le mur rugueux envoya une vibration dans le châssis, mais Hécate était trop épuisée pour s’en soucier.
Hécate haletait. Le son de sa respiration était amplifié et déformé par les grilles vocales de son casque, un râle mécanique rythmé par le bip-bip incessant des alarmes de son HUD qui clignotait en rouge agressif sur sa rétine. Son armure, le modèle Praetorian-X, n’était plus la forteresse immaculée du début de soirée. Elle était une ruine fumante, rayée par les shrapnels, brûlée par les décharges d’énergie.
< Alerte : Surchauffe réacteur. Ventilation obstruée à 40%. >
< Intégrité structurelle jambe droite : 65%. Fuite hydraulique détectée. >
< Niveau de douleur pilote : Critique. Administration d'analgésiques... Erreur. Réservoir vide. >
Hécate ignora les messages. Elle regarda sa jambe droite. L’articulation du genou, là où la balle en uranium appauvri de Lilith avait frappé plus tôt lors de leur affrontement, fuyait abondamment. Un liquide laiteux et visqueux, le sang de la machine, s’écoulait le long de sa jambière, se mélangeant à la boue et à l’eau de pluie acide du caniveau pour former une mélasse irisée.
Chaque pas était une torture. L’armure, privée d’une partie de son assistance hydraulique, devenait un poids mort de plusieurs centaines de kilos. À l’intérieur de cette coquille, le corps biologique d’Hécate hurlait. Ses muscles restants, renforcés mais fatigués, brûlaient d’acide lactique. Elle sentait les connecteurs de sa colonne vertébrale tirer sur ses nerfs, une sensation d’arrachement constant, comme si son squelette voulait sortir de sa peau. Elle ne portait plus seulement le métal ; elle le traînait, prisonnière de sa propre puissance.
À ses pieds, Lilith n’était pas en meilleur état. La petite hackeuse était recroquevillée contre une poubelle débordant de déchets électroniques et de bio-plastique pourri. Elle tremblait violemment, ses bras serrés autour de son torse. Ce n’était pas le froid – bien que la nuit soit glaciale et humide – mais le contrecoup du « Biofeedback ». En piratant le Cube Noir et en repoussant l’attaque mentale de la Chimère, elle avait fait passer trop de courant à travers son système nerveux. Elle avait touché le feu numérique à mains nues.
Du sang séché formait une croûte noire sous son nez et ses oreilles, marquant sa peau pâle comme des larmes de goudron. Ses yeux, ces implants Kiroshi habituellement si vifs et calculateurs, affichaient un statique grisâtre, papillonnant comme une vieille télévision mal réglée, incapables de faire le point sur la réalité physique.
— On ne peut pas rester ici, grogna Hécate. Sa voix fit vibrer la tôle ondulée d’un abri de fortune au-dessus d’elles, faisant tomber quelques gouttes d’eau sale.
Lilith releva la tête. Elle mit une seconde, puis deux, à focaliser son regard sur le titan d’acier noir qui la surplombait. Elle semblait perdue entre deux couches de réalité.
— Je… je ne vois plus le réseau, murmura-t-elle, la voix pâteuse, désynchronisée. C’est flou. Il y a trop de bruit. Les paquets de données… ils me font mal.
Hécate tendit son bras valide. Le servomoteur de l’épaule gémit, protestant contre l’effort, un son de métal froissé. Elle saisit délicatement le bras de Lilith. La différence d’échelle était comique, presque tragique. La main blindée d’Hécate, conçue pour déchiqueter des blindages de char, aurait pu broyer le torse de Lilith comme une canette de soda. Mais à l’intérieur du gantelet, la main humaine d’Hécate contrôlait la pression avec une précision chirurgicale. Elle la souleva avec une douceur infinie, la remettant sur ses pieds.
— Tu n’as pas besoin de voir le réseau, dit Hécate, sa voix résonnant avec une certitude de fer. Tu as juste besoin de voir mes pieds. Marche dans mes pas. Je suis ton pare-feu physique.
Elles reprirent leur progression. Ce n’était pas une fuite glorieuse. C’était une marche funèbre dans les entrailles de la cité.
Le District 13 ne dormait jamais, mais il savait se taire quand les prédateurs passaient. Les habitants de ces bas-fonds – junkies du cyberespace aux yeux vitreux, ouvriers aux membres chromés bon marché qui grinçaient, vendeurs de viande de rat synthétique à la sauvette – s’écartaient sur leur passage. Ils se fondaient dans les ombres, fermant leurs volets, éteignant leurs lanternes. Ils voyaient l’armure de guerre défoncée, ils voyaient les armes encore chaudes, et surtout, ils sentaient l’odeur de mort et d’ozone brûlé qui émanait du duo. Personne ne voulait croiser le regard de la mort qui passait.
Hécate scannait chaque croisement, chaque fenêtre sombre. Son radar était brouillé par les interférences magnétiques des infrastructures délabrées et des câbles illégaux qui couraient partout, l’obligeant à se fier à ses capteurs optiques et sonores, et à son instinct de vétéran.
Ploc. Ploc. Ploc.
Le bruit de sa fuite hydraulique était trop fort dans le silence relatif de la ruelle. Elle laissait une trace. Une piste irisée, chimique et luminescente que n’importe quel drone équipé d’un spectre UV ou d’un renifleur moléculaire pourrait suivre depuis les airs.
— Lilith, dit-elle sans se retourner, gardant son attention sur l’ouverture de la rue. Peux-tu brouiller les caméras de rue ? Effacer notre passage ?
— J’essaie… souffla la hackeuse, trébuchant sur un pavé déchaussé avant de se rattraper à la cape balistique d’Hécate. Mais mon implant chauffe. Je suis à 90% de charge thermique. Si je force, je grille mon cortex et je finis en légume.
— Ne force pas. Contente-toi de boucler les images locales. Juste un périmètre de dix mètres. Fais-leur croire qu’il n’y a que des rats et de la pluie.
Elles avancèrent encore de deux blocs. L’architecture changeait. Les immeubles d’habitation délabrés laissaient place à des structures industrielles abandonnées depuis les émeutes de l’Eau de 2084. Des squelettes de béton, couverts de graffitis luminescents qui pulsaient faiblement dans la nuit : des gangs marquant leur territoire, des prières adressées à des dieux numériques qui n’écoutaient pas.
Soudain, un vrombissement familier se fit entendre au-dessus des toits. Un son de rotors carénées et de propulsion vectorielle.
Hécate réagit instantanément. Elle attrapa Lilith par le col de sa veste et la jeta dans l’embrasure d’une porte cochère, se plaquant par-dessus elle, transformant son corps massif en bouclier.
Un drone de surveillance « Viper » de Cygnus Dynamics passa en rase-mottes au-dessus de la ruelle. Son projecteur balaya le sol, illuminant les flaques d’huile et les déchets, cherchant une anomalie. Le faisceau de lumière passa à quelques centimètres de l’épaule d’Hécate. L’armure, noire et mate, absorba la lumière résiduelle, la rendant invisible à l’œil nu, mais sa signature thermique interne était celle d’un haut-fourneau. Son réacteur dorsal, mal refroidi, rayonnait.
Hécate retint sa respiration – une vieille habitude humaine inutile, car ses filtres s’occupaient de l’oxygène, mais le réflexe était ancré dans sa chair, dans ses poumons artificels qui se contractaient sous le plastron. Elle sentait le cœur de Lilith battre contre le métal froid de son armure, un rythme rapide et erratique de petit oiseau paniqué.
Le drone hésita. Il fit un surplace, ses turbines soulevant des tourbillons de poussière humide et de vieux papiers gras. Il scanna la flaque de fluide hydraulique qu’Hécate venait de laisser. L’optique de la machine zooma, analysant la composition chimique.
< Analyse de menace : Fluide militaire classe A. Probabilité d'engagement 90%. >
Hécate arma le lanceur de micro-missiles intégré à son épaule gauche. Un clic audible seulement pour elle. Si le drone tournait sa caméra vers elles, elle le descendrait. Cela alerterait toute la ville, cela signerait leur position, mais elle n’avait pas le choix. Elle ne laisserait pas Lilith se faire capturer.
— Pas encore… chuchota Lilith, les yeux fermés, du sang coulant de sa narine gauche.
La hackeuse leva une main tremblante vers le ciel, ses doigts crispés comme des griffes. Elle ne touchait pas un clavier ; elle touchait la trame du réseau local. Une étincelle bleue jaillit de son implant temporal, illuminant brièvement l’obscurité de leur cachette.
Le drone eut un spasme. Ses rotors bégayèrent, perdant de l’altitude d’un coup. Son projecteur s’éteignit une fraction de seconde, puis se ralluma, mais il pivota brusquement vers la droite, comme distrait par un signal fantôme irrésistible, et s’éloigna en accélérant vers le nord.
Lilith s’affaissa, saignant abondamment du nez maintenant.
— C’est tout ce que j’avais, dit-elle d’une voix faible. Une injection de fausses coordonnées GPS. Il croit avoir vu une signature thermique prioritaire trois rues plus loin. Un feu de poubelle que j’ai tagué comme « Cible Alpha ».
Hécate aida Lilith à se relever. À travers ses gantelets, malgré l’épaisseur du métal, les capteurs haptiques lui renvoyaient une chaleur inquiétante émanant du corps de la hackeuse. Elle brûlait de fièvre.
— On est presque arrivées, mentit Hécate pour la rassurer. Encore un effort. Tiens bon.
Elles atteignirent l’entrée d’une ancienne station de métro condamnée. L’enseigne en néon était brisée depuis des décennies.
L’entrée était barrée par une grille de sécurité lourde, renforcée, soudée par la rouille et le temps. Une barrière infranchissable pour le commun des mortels.
— C’est là, indiqua Lilith, s’appuyant contre le mur crasseux pour ne pas tomber. Mon nid est en dessous. Dans les tunnels de maintenance de l’ancien réseau ferroviaire.
Hécate regarda la grille. En temps normal, ses vérins hydrauliques l’auraient arrachée comme du papier. Elle aurait écarté les barreaux sans même ralentir. Mais ce soir, ses systèmes étaient dans le rouge. Son réacteur n’était plus qu’à 12% de capacité, et sa jambe droite était presque inutile.
Elle s’approcha. Elle saisit les barreaux de métal froid. Ses gantelets se verrouillèrent magnétiquement pour assurer la prise.
— Allez… grogna-t-elle à elle-même.
Elle tira.
Le métal gémit. Dans son dos, à l’intérieur de l’armure, ses propres muscles se tendirent. Pas les muscles artificiels de l’armure, mais les siens. Ses biceps, ses dorsaux, sa chair. Ses bras artificels, insérés dans les manchons de contrôle de l’exosquelette, se contractèrent douloureusement. Elle sentit la cicatrice de son opération, là où la chair s’arrêtait et où le métal commençait, tirer jusqu’à la limite de la déchirure. La sueur ruissela sur son front, piquant ses yeux.
C’était une douleur précise, intime. La douleur de la chair qui essaie de mouvoir une montagne. L’armure ne l’aidait plus ; elle devait la porter et porter la grille.
L’armure protesta. Une alarme de surcharge retentit dans son casque. Mais la grille céda. Les gonds rouillés explosèrent sous la pression combinée de la machine et de la volonté humaine, et le panneau de métal tomba vers l’intérieur avec un fracas qui résonna dans le tunnel comme un coup de feu, suivi d’un écho lointain.
Une bouffée d’air vicié remonta des profondeurs. Une odeur de moisissure, d’eau stagnante, de champignons bioluminescents et de vieux câbles brûlés. Pour Hécate, c’était l’odeur de la sécurité.
— Après toi, dit Hécate, se mettant en position défensive pour couvrir leurs arrières, le canon de son bras gauche balayant la rue une dernière fois.
Elles descendirent les escaliers mécaniques immobiles, dont les marches étaient couvertes d’une mousse bioluminescente qui poussait grâce aux fuites radioactives des vieux générateurs.
Le « Nid » n’était pas un appartement. C’était un bunker de fortune aménagé dans une salle de maintenance, cachée derrière de fausses parois. Les murs étaient tapissés de plaques d’isolation phonique volées et de serveurs informatiques qui ronronnaient doucement, générant une chaleur sèche et bienvenue.
Dès que la porte blindée se referma derrière elles, le verrouillage magnétique s’enclencha avec un bruit sourd et définitif. Le monde extérieur, ses drones et ses tueurs, disparut.
Lilith s’effondra sur un matelas posé à même le sol, entouré de piles de disques durs et de composants électroniques. Elle arracha son masque filtrant, inspirant l’air recyclé à pleins poumons. Du sang séché formait une croûte sous son nez et ses oreilles.
Hécate resta debout, immobile au centre de la pièce. Elle ressemblait à une statue de guerre brisée, trop grande pour ce lieu, une menace sombre au milieu des écrans lumineux.
< Alerte : Niveau d'énergie critique. 12%. Arrêt des systèmes non essentiels. >
Elle désactiva son camouflage optique, qui consommait trop de ressources, et son armure reprit sa couleur noire mate, striée de cicatrices argentées là où les balles avaient éraflé la peinture.
— Moira, dit Lilith d’une voix pâteuse, les yeux fermés. Active le brouilleur de fréquences. Niveau paranoïaque. Si une mouche pète en binaire dans un rayon de cinq cents mètres, je veux le savoir.
— Brouillage actif, répondit l’IA via les haut-parleurs de la pièce, sa voix emplissant l’espace exigu. Je détecte des scans longue portée de Genetech en surface. Ils quadrillent la zone. Mais ici, sous trois mètres de béton armé et de plomb, nous sommes des fantômes.
L’urgence passée, la réalité des dommages s’imposa. Hécate s’approcha lourdement d’un établi renforcé. Chaque mouvement était lourd, maladroit. Elle commença à déverrouiller les plaques de son armure. Ce n’était pas comme enlever un vêtement. C’était une procédure de désassemblage. Une procédure lente et douloureuse, car chaque plaque était connectée à son système nerveux pour le retour haptique. Les retirer, c’était comme s’écorcher vive, déconnecter ses nerfs artificiels un par un.
Lilith se redressa, chancelante. Elle attrapa une trousse de réparation med-tech et un soudeur laser portatif qui traînaient sur une étagère.
— Laisse-moi faire, dit-elle doucement.
Hécate hésita. Elle n’aimait pas qu’on la touche. Son corps, sous l’armure, était une carte de cicatrices et de modifications qu’elle préférait cacher. Son corps était une arme, et on ne laisse personne toucher à la sécurité d’une arme. Mais elle vit le regard de Lilith. Il n’y avait ni pitié, ni peur, ni dégoût. Juste de la compréhension. Une reconnaissance entre monstres.
Lilith commença à travailler sur le flanc d’Hécate. Ses mains, bien que tremblantes quelques minutes plus tôt, étaient maintenant stables, guidées par des années de pratique sur du matériel cybernétique. Elle reconnecta les faisceaux de fibres myomères qui agissaient comme des muscles artificiels, cautérisa les fuites hydrauliques avec le laser, et remplaça les fusibles grillés qui sentaient le plastique fondu.
C’était un moment d’intimité étrange, propre à leur nature de cyborgs. Pas de chair contre chair, mais une communion de circuits et de maintenance. La douleur d’Hécate s’atténua à mesure que Lilith réparait les dégâts, remplacée par une sensation de soulagement profond.
— C’était eux, dit soudain Hécate. Sa voix n’était plus synthétisée par le casque posé sur l’établi, mais sortait de sa gorge organique. Elle était rauque, inutilisée, vibrante d’une émotion contenue. La Chimère. C’était mon unité. L’escouade 7.
Lilith arrêta son geste, le laser en suspens. La lumière rouge de l’outil éclairait le profil sévère d’Hécate.
— Je sais. J’ai vu les données quand j’ai plongé dans le réseau. Miller, Valerius, Chen… Ils étaient portés disparus depuis deux ans. Officiellement morts au combat sur la lune de Titan.
— J’ai tué mon capitaine, continua Hécate, le regard fixé sur le mur de béton, comme si elle voyait encore la scène. J’ai écrasé son crâne. J’ai senti l’os céder sous mon talon.
Les larmes commencèrent à couler sur ses joues de peau synthétique, sans qu’elle s’en rende compte. Des larmes de lubrifiant oculaire et d’eau salée.
Lilith posa sa main sur l’avant-bras métallique d’Hécate, là où le blindage avait été retiré, exposant la sous-structure. La froideur du métal contrastait avec la chaleur de sa paume.
— Ce n’était plus eux, Hécate. C’était de la viande et du code corrompu. Genetech leur a volé leur mort. Tu ne les as pas tués. Tu leur as rendu leur liberté.
Hécate tourna la tête vers Lilith. Ses yeux, mélange de gris naturel et d’optiques violettes, avaient perdu leur éclat agressif pour une lueur plus sombre, plus introspective.
— Et toi ? J’ai vu… dans le flash. Tu étais là aussi. Au laboratoire.
Lilith se recula, rangeant ses outils avec des gestes lents. Elle s’assit sur l’établi, laissant pendre ses jambes, l’air soudain très jeune et très vieille à la fois.
— Je n’étais pas une volontaire. J’étais une « ressource ». Ils avaient besoin d’un esprit capable de supporter l’interface neurale de nouvelle génération. Mon cerveau a une plasticité anormale. Ils m’ont branchée… ils m’ont fait naviguer dans le monde numérique pour chercher des codes anciens, des artefacts perdus. J’étais leur chien renifleur dans le cyberespace.
Elle tapota sa tempe, là où la prise jack brillait sous ses cheveux, une étoile de chrome dans la chair.
— C’est là que je t’ai sentie. Ton esprit hurlait si fort dans le réseau que ça a failli me rendre sourde. J’ai injecté un virus pour perturber leurs protocoles de douleur. C’était tout ce que je pouvais faire avant de m’évader. Je t’ai laissé derrière…
— Tu m’as donné la force de tenir, corrigea Hécate. Sans ce virus, je serais devenue comme eux. Une coquille vide.
Un silence confortable s’installa, mais il fut brisé par un bourdonnement grave.
Au centre de la pièce, posé sur une caisse de munitions vide, le Cube Noir reposait. Il ne semblait pas à sa place dans ce taudis technologique. Il était trop parfait, trop sombre, trop lisse. Il absorbait la lumière des néons de la pièce, créant une zone d’ombre autour de lui.
Hécate et Lilith se tournèrent vers lui. L’objet semblait les observer.
— C’est quoi ce truc ? demanda Hécate, s’approchant avec méfiance. La Chimère le protégeait comme si c’était son cœur. J’ai senti… une faim venant de lui.
— C’est une archive, dit Lilith. Mais pas une archive humaine. Regarde.
Elle s’approcha prudemment, tendant la main sans le toucher. Elle activa sa vision spectrale, ses yeux devenant bleu électrique.
Autour du cube, l’air vibrait de glyphes mathématiques complexes qui tournaient en orbite, invisibles à l’œil nu mais aveuglants pour elle.
— C’est de la technologie des Anciens, expliqua Moira via les haut-parleurs, sa voix teintée d’une curiosité scientifique. Ou du moins, une tentative humaine de la reproduire. Ce cube contient des coordonnées stellaires, des schémas génétiques complexes, et… une histoire.
— Quelle histoire ?
— La nôtre, répondit Lilith, les yeux écarquillés par ce qu’elle déchiffrait via son implant. Regarde ces lignes de code. Ce ne sont pas des zéros et des uns. Ce sont des séquences ADN converties en algorithmes. Hécate… ce cube contient le plan original du projet « Éveil ».
Hécate s’approcha, dominant l’artefact de toute sa hauteur, son ombre couvrant la petite boîte.
— Le projet qui nous a créées ?
— Non, dit Lilith, la voix tremblante. Le projet pour lequel nous avons été créées. Nous ne sommes pas des soldats, Hécate. Nous ne sommes pas des accidents. Nous sommes des clés.
Soudain, le cube pulsa. Une onde de lumière bleue balaya la pièce, traversant les murs, les corps, les machines, ignorant la matière physique.
Hécate et Lilith reculèrent, armes à la main par réflexe, prêtes à combattre.
Une projection holographique apparut au-dessus du cube. Ce n’était pas une carte cette fois. C’était un visage. Un visage androgyne, fait de lumière pure, aux traits parfaits mais empreints d’une tristesse infinie et ancienne.
— Initialisation… dit la voix de l’hologramme. Ce n’était pas une voix électronique. C’était une voix qui résonnait directement dans leur esprit, contournant les oreilles. Séquence de réveil activée. Sujets : Alpha et Oméga localisés.
L’hologramme tourna son regard vers Hécate (Alpha) et Lilith (Oméga). Il semblait les voir, vraiment les voir, au-delà de leur apparence.
— Attention. La Grande Dévoration approche. Les Gardiens doivent être réveillés. Le cycle touche à sa fin.
L’hologramme se dissipa aussi vite qu’il était apparu, laissant place à une série de coordonnées GPS qui s’imprimèrent sur la rétine de Lilith.
— C’est quoi ce bordel ? demanda Hécate, serrant les poings, ses articulations craquant.
Lilith regarda les coordonnées qui flottaient encore dans l’air, traduisant les chiffres en lieux.
— Je ne sais pas. Mais ces coordonnées… elles pointent vers la Zone Morte de cette planète. Les sous-sols interdits.
— Là où la magie est la plus forte, compléta Moira. Et là où les radiations sont mortelles pour tout ce qui est organique. C’est une zone de quarantaine absolue depuis l’Incident.
Hécate sourit, un sourire de requin métallique qui étira sa cicatrice et fit luire sa mâchoire synthétique.
— Ça tombe bien. On n’est pas tout à fait organiques. Et on a l’habitude des zones de mort.
Lilith se leva, la fatigue oubliée, remplacée par la soif de comprendre et l’excitation de la découverte.
— On y va. Mais d’abord, on doit s’équiper. Si Genetech veut ce cube, ils vont envoyer bien pire qu’une Chimère. Ils vont envoyer leur armée.
Dehors, dans les rues du District 13, le bruit des rotors lourds des transports de troupes commençait à couvrir le bruit de la pluie. La traque avait commencé, et le compte à rebours venait de s’enclencher.

Le Cube Noir ne se contentait pas d’être posé sur la caisse de munitions. Il semblait aspirer la réalité autour de lui. La température dans le bunker avait chuté de cinq degrés, figeant l’humidité ambiante sur les parois de béton. Les ombres projetées par les serveurs semblaient s’étirer anormalement vers l’artefact, comme de l’huile attirée par un aimant, créant un vortex visuel qui donnait la nausée si on le fixait trop longtemps.
Lilith s’était assise en tailleur face à l’objet, connectée non pas physiquement, mais via un pont sans fil à haute fréquence sécurisé par Moira. Ses yeux cybernétiques tournaient à vide, affichant un blanc laiteux, signe qu’elle allouait 100% de sa bande passante visuelle au décryptage. Son corps frémissait par intermittence, réagissant aux chocs de données invisibles.
Hécate montait la garde, immobile comme une statue de basalte dans sa combinaison intégrale. Elle avait profité du calme pour recharger son réacteur dorsal — celui de l’armure — avec une cellule à fusion de rechange trouvée dans l’atelier de Lilith. Le bourdonnement rassurant de ses systèmes d’alimentation couvrait à peine le son inquiétant qui émanait du Cube : un chuchotement, à la limite de l’audible, qui ressemblait à des milliers de voix récitant des équations mathématiques dans une langue morte.
le corps d’Hécate était en alerte. Ce n’était pas un corps de chair fragile, mais un châssis cybernétique intégral de classe « Ginoïde Lourd ». Sa peau, un polymère thermo-optique de haute qualité, ressemblait à s’y méprendre à de la peau humaine, douce et souple, mais elle recouvrait une musculature en myomère dense et un squelette en alliage de titane. Elle pesait, nue, près de trois cents kilos. Enfermée dans son armure de combat, elle devenait un tank de presque une tonne, mais à l’intérieur, elle se sentait comme une âme dense piégée dans une poupée trop parfaite.
— C’est… dense, murmura Lilith, sa voix tremblant légèrement. Ce n’est pas juste du stockage de données. C’est une prison. Les algorithmes de cryptage sont vivants. Ils mutent à chaque fois que j’essaie de lire une séquence.
— Ne force pas, avertit Hécate, scannant les signes vitaux de la hackeuse sur son HUD. Ton cortex chauffe. Tu es à 39.5°C.
Hécate sentait la chaleur de Lilith à travers ses capteurs thermiques. Elle, elle ne chauffait pas de cette manière. Son corps cybernétique gérait sa température avec une efficacité froide. Elle n’avait pas de fièvre, juste des alertes de surchauffe processeur.
— Je dois comprendre, insista Lilith. Hécate, ce truc utilise des qubits intriqués avec des particules de mana. C’est de la technomancie de l’Âge d’Or. Regarde ça.
Elle projeta une image holographique au centre de la pièce. C’était le schéma d’une structure souterraine : les sous-sols interdits. Sur ce plan, les tunnels formaient un circuit imprimé gigantesque, un accélérateur de particules géométrique conçu pour canaliser les énergies telluriques de la Terre.
— La Zone Morte, reconnut Hécate. Personne ne va là-bas. Les radiations magiques transforment la chair en gelée et rendent les IA folles. Mon corps résisterait mieux que le tien, Lilith, mais même mes circuits blindés finiraient par se corrompre.
— C’est là que le signal nous mène, dit Lilith en coupant la connexion, ses yeux reprenant leur bleu électrique. Elle essuya un filet de sang de sa narine. Le Cube contient une clé de cryptage. Une clé qui n’ouvre qu’une seule porte : le « Sanctuaire des Fondateurs », au cœur des souterrains.
La décision était prise. Mais on ne descendait pas dans la Zone Morte en tenue de touriste. Il fallait se préparer.
L’atelier de Lilith était un capharnaüm organisé, un mélange de laboratoire d’électronique et d’autel païen. Pendant qu’Hécate s’occupait de l’entretien lourd, Lilith se tourna vers l’armurerie.
Hécate retira sa hache de son dos. La lame était ébréchée, le générateur de plasma décalibré par l’impact contre la Chimère. Elle s’installa devant un étau industriel. Avec des gestes précis, surprenants pour ses mains massives, elle démonta l’arme. Elle remplaça les bobines de focalisation magnétiques par des modèles militaires volés, augmentant la température de coupe de 30%. Elle affûta le bord physique de la lame avec une meule au diamant, faisant jaillir des gerbes d’étincelles qui illuminaient son visage impassible, caché derrière son casque.
De son côté, Lilith pratiquait une forme d’art plus subtile. Elle aligna des douilles de calibre .50 sur l’établi. À l’aide d’un stylet laser de précision nanométrique, elle gravait des micro-runes sur le chemisage en cuivre de chaque balle.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Hécate, observant la hackeuse par-dessus son épaule. Sa voix, filtrée par le vocodeur, était un grondement de basse fréquence.
— Alchimie balistique, répondit Lilith sans lever les yeux. Munitions hybrides. Le noyau est en tungstène pour la pénétration, mais la chemise contient de la poussière de quartz chargée. Si nous rencontrons des entités immatérielles ou des boucliers magiques dans les catacombes, les balles conventionnelles passeront au travers sans faire de dégâts. Celles-ci… elles mordront.
Elle prit une balle terminée, la souleva à la lumière. La gravure luisait faiblement d’une lueur violette.
— Balles « Exorcistes ». Ma recette maison. Moira calcule la géométrie sacrée, je fais la gravure.
Hécate grogna une approbation. Elle fit jouer les servomoteurs de ses poignets.
— J’ai besoin de quelque chose pour mes griffes, dit-elle en levant sa main droite. Les lames de trente centimètres sortirent avec un son menaçant. La Chimère a failli les briser. L’alliage a subi des micro-fractures.
Lilith se leva et fouilla dans un casier blindé. Elle en sortit un petit pot de pâte grise.
— Composé de nanotubes de carbone et de résine époxy sainte. Applique ça sur tes lames. Ça durcira en quelques minutes et augmentera la résistance à la torsion. Ça devrait aussi conduire l’énergie de ton propre champ bio-électrique.
Hécate appliqua la pâte. Elle sentit une chaleur immédiate se diffuser dans ses implants, une connexion plus intime avec son arme intégrée. La sensation traversa le métal de ses gantelets pour chatouiller les terminaisons nerveuses synthétiques de ses mains, sous la peau polymère.
Les préparations terminées, une attente lourde s’installa. Le brouilleur de Moira fonctionnait toujours, isolant le bunker du reste du monde, créant une bulle de silence.
Hécate était assise sur une caisse, nettoyant les joints de son armure. Lilith était adossée à un rack de serveurs, observant le géant de métal. Elle voyait la fatigue dans la posture d’Hécate, non pas une fatigue musculaire, mais une lassitude des systèmes, une lourdeur de l’âme.
— Pourquoi tu ne l’enlèves jamais ? demanda doucement Lilith.
Hécate s’immobilisa. Le chiffon s’arrêta sur une plaque de céramite.
— De quoi ?
— L’armure. Le casque. Tu es en sécurité ici. Les capteurs atmosphériques indiquent que l’air est pur.
Hécate hésita. Son armure Praetorian-X n’était pas son corps, c’était sa maison. À l’intérieur, son corps cybernétique était protégé, caché. Enlever l’armure, c’était exposer sa nature hybride, cette perfection artificielle qui la rendait si étrangère aux autres humains.
Lentement, elle porta ses mains à son cou. Il y eut un sifflement de dépressurisation, et elle déverrouilla les fixations de son heaume. Elle le retira et le posa lourdement sur l’établi.
Le visage qui apparut n’était pas monstrueux. Il était d’une beauté froide et sculpturale. Sa peau était pâle, d’une texture parfaite, sans pores visibles, tendant sur une structure osseuse en titane. C’était le visage d’une poupée de collection grandeur nature, trop symétrique pour être née d’un ventre.
Ses cheveux synthétiques ne poussaient pas ; c’étaient des fibres implantées une à une, douces comme de la soie mais résistantes comme du kevlar. Des ports de connexion chromés brillaient sur ses tempes, là où la peau s’arrêtait net.
Ses yeux, sans les filtres rouges du casque, étaient d’un gris orageux. Ils avaient l’air humains, mais ils ne clignaient pas assez souvent. Ils avaient la fixité d’une optique de caméra.
Mais le détail le plus frappant était sa mâchoire. Une cicatrice verticale courait de sa lèvre inférieure jusqu’au menton. La peau synthétique qui recouvrait cette zone était indiscernable du reste, mais Hécate savait ce qu’il y avait dessous : des vérins, des processeurs vocaux, une architecture complexe. Pourtant, cette peau avait le même ressenti, la même sensibilité au toucher qu’une peau biologique. C’était là le génie pervers de ses créateurs : lui donner la capacité de tout sentir, tout en étant faite de matériaux morts.
Lilith s’approcha. Elle ne recula pas. Elle tendit la main et effleura la cicatrice du bout des doigts.
La peau d’Hécate frémit. Les capteurs tactiles haute définition transmirent la chaleur de Lilith directement à son cerveau. C’était une sensation électrique, intense.
— Ils ont tout pris, dit Hécate, sa voix naturelle étant plus douce, plus brisée que la voix synthétique, résonnant depuis sa gorge artificielle. Mon nom, mon corps, mon avenir. Ils m’ont laissée avec ça. Une machine à tuer dans une enveloppe de silicone.
Elle regarda ses propres mains, sorties des gantelets de l’armure. Elles étaient massives, plus grandes que celles d’un homme, couvertes de cette même peau pâle et parfaite. Des mains capables d’étrangler un ours ou de tenir un œuf sans le briser.
— Non, corrigea Lilith. Ils t’ont donné une armure. Mais ce qu’il y a dedans… l’âme qui pilote… ils n’ont pas pu la toucher. Je l’ai sentie dans le réseau, Hécate. Elle brûlait comme une supernova. Ton corps est peut-être fabriqué, comme celui du Major dans les vieilles légendes, mais tu es réelle.
Hécate ferma les yeux au contact de la main de Lilith. C’était la première fois depuis des années qu’elle ressentait un toucher qui n’était pas destiné à blesser ou à réparer. C’était un toucher de… compassion ? De désir ? Elle sentit son poids, sa densité incroyable de cyborg lourd, s’ancrer dans le sol, mais l’esprit de Lilith semblait la faire flotter.
— Nous sommes brisées, Lilith, murmura Hécate. Je suis lourde. Si lourde.
— Alors nous sommes deux, répondit la hackeuse.
Elle prit la main massive d’Hécate, celle avec les griffes rentrées, et la posa sur son propre cœur, par-dessus son armure légère. Hécate sentit la fragilité de la cage thoracique de Lilith, le battement frénétique de l’organe biologique en dessous. Si elle serrait un peu trop, elle briserait tout. C’était terrifiant.
— Le Kintsugi. Tu connais ? C’est un art ancien. Réparer les objets brisés avec de l’or. Les cicatrices deviennent la partie la plus précieuse.
Hécate sentit le battement du cœur de Lilith sous sa paume. Un rythme rapide, vivant. Sa main synthétique, programmée pour la destruction, devint un berceau.
— Tu es mon or, dit Hécate, surprise par ses propres mots.
L’instant fut suspendu, une fragilité cristalline dans un monde d’acier. Hécate, la femme-machine massive, et Lilith, l’esprit électrique dans un corps frêle.
Lilith se hissa sur la pointe des pieds. Elle posa son autre main sur la nuque rigide d’Hécate, ses doigts s’enroulant autour des câbles de connexion à la base du crâne. Elle tira doucement vers le bas.
Hécate aurait pu résister. Elle pesait presque une demi-tonne. Elle était inamovible. Mais elle se laissa faire. Elle inclina son visage de poupée de guerre vers celui de la hackeuse.
Leurs lèvres se touchèrent.
Ce n’était pas froid. La bouche d’Hécate, chauffée par ses micro-systèmes internes et sa peau réactive, était brûlante. Le baiser fut d’abord hésitant, une interrogation de données entre deux systèmes incompatibles. Puis Lilith entrouvrit les lèvres, et Hécate répondit avec une faim qu’elle ne soupçonnait pas.
Il y eut un feedback sensoriel intense. Hécate sentit le goût du sang séché sur la lèvre de Lilith, la douceur de sa salive, le souffle chaud contre sa peau polymère. Pour la première fois, ses capteurs ne lui renvoyaient pas des données tactiques ou des analyses de dégâts. Ils lui renvoyaient du plaisir. Une surcharge d’informations douces qui fit vibrer son noyau.
Hécate lâcha un petit son, un gémissement qui se perdit dans sa gorge artificielle, et ses mains massives se refermèrent délicatement sur la taille de Lilith, la tirant contre son plastron blindé, cherchant à fusionner l’acier et la chair.
< Wahou ! Surcharge de données en cours >
— Je déteste interrompre ce moment de biologie sentimentale, intervint la voix de Moira, brisant le charme avec un grésillement statique, mais mes capteurs sismiques détectent des vibrations. Des pas lourds. Beaucoup de pas.
Lilith et Hécate se séparèrent brusquement, le souffle court. Les yeux de Lilith brillaient d’une nouvelle intensité, un mélange de désir et d’adrénaline. Hécate, elle, semblait désorientée une fraction de seconde, ses processeurs recalibrant sa réalité.
En un instant, la guerrière reprit le dessus. Hécate remit son casque. Le visage humain trop parfait, les lèvres qui venaient d’embrasser, disparurent, engloutis par le masque de mort aux yeux rouges. Elle redevint le tank.
— Où ? demanda la voix synthétisée, plus grave qu’avant.
— Dans le tunnel principal. Ils n’ont pas trouvé l’entrée, mais ils sondent. Drones araignées et infanterie lourde. Genetech.
Lilith attrapa ses pistolets et enfila ses lunettes tactiques, cachant son regard troublé.
— Ils ont tracé la signature du Cube avant que je ne la masque.
Hécate s’empara de sa hache, l’activant. Le vrombissement du plasma remplit la petite pièce. Elle se sentait de nouveau à l’étroit dans l’armure Praetorian-X, son corps de cyborg compressé par les couches de protection supplémentaires, mais le souvenir du baiser restait gravé dans sa mémoire cache comme une brûlure indélébile.
— On ne peut pas rester ici. S’ils utilisent des explosifs pénétrants, ils vont nous ensevelir.
— Il y a une sortie de secours, dit Lilith en se dirigeant vers le fond du bunker, déplaçant une armoire serveur. Un vieux conduit de ventilation qui mène aux niveaux inférieurs. Vers les égouts… Et plus loin, la zone morte.
Hécate attrapa le Cube Noir et le fixa magnétiquement à sa ceinture.
— Alors on descend. Plus profond dans la nuit.
Un coup sourd ébranla la porte blindée du bunker. Le métal commença à chauffer au rouge en son centre. Ils découpaient la porte.
— Allez ! cria Lilith en s’engouffrant dans le conduit étroit.
Hécate jeta un dernier regard à la porte qui cédait sous les lasers de découpe. Elle aurait pu rester. Elle aurait pu les massacrer. Son corps était conçu pour ça. Mais elle avait désormais quelque chose à protéger qui valait plus que sa vengeance.
Elle se plia en deux, ses articulations protestant, et suivit Lilith dans l’obscurité du conduit, son poids massif faisant grincer la structure métallique, laissant derrière elle son refuge pour plonger dans l’inconnu.

Le conduit de ventilation n’avait pas été conçu pour une armure comme celle d’Hécate. C’était un boyau d’acier oxydé, vibrant des échos lointains des pompes hydrauliques de la ville, une veine thrombosée dans l’anatomie de béton du District 13.
Hécate progressait à quatre pattes, une position humiliante et tactiquement désastreuse pour un guerrier de sa stature. À l’intérieur de l’armure, l’espace était confiné, chaud, intime. Elle sentait le poids des plaques dorsales peser sur sa colonne vertébrale renforcée. Ses genoux, pourtant protégés par des centimètres de gel antichoc et de titane, heurtaient le sol métallique du conduit avec une régularité hypnotique.
Ses épaulières raclaient les parois avec un crissement insupportable, faisant pleuvoir de la rouille et de la poussière sur ses optiques. Le bruit se répercutait à l’intérieur de son casque, amplifié par l’acoustique du tube, un grincement de dents géant qui mettait ses nerfs à vif.
< Alerte : Surchauffe des servomoteurs de hanche. Ventilation obstruée par des particules étrangères. >
Hécate grimaça. La chaleur montait. Son système de refroidissement externe étant compromis par la crasse, son armure commençait à agir comme une cocotte-minute. Elle sentait la sueur ruisseler le long de ses tempes, coller la mèche de cheveux noirs sur son front. Sa peau, pâle et sensible, étouffait sous la combinaison de connexion. C’était un rappel constant de sa condition : une puissance divine enfermée dans une boîte de conserve trop petite.
Devant elle, Lilith se déplaçait avec une aisance de reptile. Son armure légère et sa souplesse naturelle lui permettaient de glisser là où Hécate devait forcer le passage. La hackeuse semblait flotter, ses mouvements silencieux, presque liquides, contrastant violemment avec la progression laborieuse et bruyante du titan qui la suivait.
— Encore cinquante mètres, indiqua Lilith via le lien com. Sa voix était tendue, déformée par l’écho métallique du conduit. Mes capteurs passifs détectent une chute de pression devant. On arrive dans une cavité plus large.
— Reçu, gronda Hécate. Cet endroit est une tombe. Mes scanners radar sont aveugles, trop d’interférences métalliques.
L’obscurité était totale, seulement percée par les faisceaux des lampes tactiques qui balayaient des toiles d’araignées épaisses comme de la soie de parachute.
L’air devenait plus lourd, plus chaud. Ce n’était plus l’air stérile du laboratoire ou l’air recyclé du bunker. C’était un air vivant, saturé de spores fongiques, de méthane et d’une odeur douceâtre de décomposition qui traversait même les filtres olfactifs d’Hécate. Elle pouvait goûter la pourriture sur sa langue, une saveur cuivrée et moisie qui lui rappelait les charniers des guerres corporatistes.
Elles atteignirent une grille. Lilith la déverrouilla électroniquement, ses doigts pianotant sur une interface virtuelle, mais les gonds étaient soudés par la corrosion.
— C’est bloqué par la rouille, dit Lilith. À toi l’honneur.
Hécate dut ramper jusqu’à elle. L’espace était si exigu qu’elle sentit son plastron racler le sol. Elle se cala, contractant ses muscles synthétiques et biologiques à la fois, et donna un coup de bélier avec son épaule.
Le métal hurla. La grille céda, tombant dans le vide avec un bruit d’éclaboussure lointain.
L’ouverture béante révélait un gouffre noir. Hécate scanna la profondeur. Dix mètres.
— On y va, dit-elle.
Elles sautèrent.
La chute fut brève. Elles atterrirent sur un quai de béton craquelé. Hécate se redressa immédiatement, balayant la zone avec sa hache activée, le plasma éclairant les ténèbres d’une lueur bleue fantomatique.
Le paysage qui s’offrait à elles était une ruine urbaine figée dans le temps. Elles se trouvaient dans une ancienne station de métro, un vestige de l’ère pré-corporatiste, oubliée des cartes officielles. Les murs étaient couverts de carreaux de céramique blancs, désormais jaunis comme de vieilles dents et couverts de moisissures bioluminescentes qui pulsaient faiblement. Le plafond, voûté, suintait une eau noire qui formait des stalactites de calcaire et de goudron, goutte à goutte, marquant le temps qui ne passait plus.
Mais le plus frappant était « la rivière ». Les rails avaient disparu sous une masse d’eau stagnante et huileuse. La surface était parfaitement lisse, un miroir noir qui ne reflétait rien, absorbant la lumière de la hache d’Hécate.
— Analyse du liquide, ordonna Hécate, sa voix résonnant sous la voûte.
— C’est un cocktail toxique, répondit Moira dans leurs esprits, sa voix clinique contrastant avec l’horreur du lieu. Eaux usées urbaines, ruissellement industriel de Genetech, et… une concentration anormalement élevée d’isotopes instables. Et de mana.
< Et ça pue >
— Du mana ? répéta Hécate. Ici ?
Lilith s’approcha du bord du quai, ses bottes effleurant la limite du béton. Elle activa sa vision spectrale. Ses iris bleus s’illuminèrent, révélant l’invisible.
L’eau ne semblait pas morte. Elle grouillait. Des micro-courants d’énergie violette parcouraient la surface huileuse comme des anguilles électriques, tissant un réseau complexe sous la crasse.
— La magie s’accumule ici, murmura Lilith, fascinée et répugnée. Comme les déchets. Elle descend des niveaux supérieurs et stagne, mutant tout ce qu’elle touche. C’est un égout mystique.
Elle pointa du doigt des monticules de détritus qui s’élevaient comme des îles au milieu de l’eau sombre. Des amoncellements de plastique, de métal et d’os.
— Ce ne sont pas juste des ordures. Regarde la signature thermique.
Hécate ajusta ses optiques, passant en mode infrarouge. Le monde devint bleu et gris, sauf les monticules. Les tas de déchets émettaient une chaleur faible, organique, pulsante. Ils respiraient. Des milliers de petits poumons malades aspirant l’air vicié.
Hécate sentit ses muscles se tendre sous l’armure. Son instinct de soldat, affûté par des années de survie, hurlait au danger.
— Nous ne sommes pas seules, dit Hécate, sa voix résonnant trop fort dans la caverne.
Elle activa ses diffuseurs de phéromones de terreur à faible intensité, créant un périmètre de sécurité psychique autour d’elles. Une brume invisible, conçue pour déclencher la fuite chez n’importe quel prédateur naturel. Si quelque chose avait un système nerveux ici, il hésiterait avant d’attaquer.
Soudain, un bruit de cliquetis émergea de l’ombre. Pas du métal sur du métal, mais des griffes sur de la céramique. Un son multiplié par cent, par mille.
Des yeux s’allumèrent dans les ténèbres. Des centaines d’yeux. Verts, jaunes, rouges. Ils brillaient avec une intelligence malveillante, une faim collective.
— Charognards, identifia Lilith en dégainant ses pistolets chargés des nouvelles munitions « Exorcistes ». Des rats. Mais… changés.
Les créatures qui sortirent des tunnels et des tas d’ordures n’avaient plus grand-chose de rongeurs. Elles avaient la taille de chiens moyens. Leur chair était un patchwork de tumeurs, de plaques de chitine et de composants technologiques qu’elles avaient ingérés ou qui s’étaient greffés à elles au fil des générations. Certains avaient des circuits imprimés à la place de la peau, clignotant de diodes mourantes. D’autres avaient des éclats de verre ou de métal poussant à travers leur fourrure mangée par la gale, formant des armures naturelles et grotesques.
C’étaient des Necro-Rats. La faune locale. Une fusion impie de biologie adaptative, de pollution et de magie sauvage.
< Menace multiple détectée. Cibles : 40+. Comportement de ruche. >
Les créatures avançaient, ignorant la barrière de peur chimique. Elles bavaient une écume noire.
— Ils n’ont pas peur, constata Hécate avec surprise. Ses phéromones ne fonctionnaient pas. C’était une première.
— Leurs cerveaux sont grillés par la magie résiduelle, expliqua Lilith, reculant d’un pas pour se mettre à niveau avec Hécate. Ils ne ressentent que la faim et l’attraction du Cube que tu portes.
Le Cube Noir, accroché à la ceinture d’Hécate, se mit à vibrer, émettant une fréquence basse qui sembla exciter la horde. Les rats poussèrent des cris stridents, leurs queues fouettant l’air.
— Ils veulent la batterie, grogna Hécate, serrant le manche de sa hache. Ils veulent manger la magie.
La première vague attaqua.
Ils ne couraient pas, ils déferlaient comme une marée de fourrure et de dents. Une vague vivante qui cherchait à submerger par le nombre. Hécate fit un pas en avant, se positionnant comme un brise-lames devant Lilith. Son armure lourde ancrée dans le sol, elle devint un mur.
Elle fit tournoyer sa hache. La lame de plasma découpa l’air dans un sifflement thermique, et les trois premiers rats furent tranchés net, leurs corps cautérisés avant même de toucher le sol. Pas de sang, juste une odeur âcre de viande brûlée et de plastique fondu qui remplit instantanément l’espace.
Mais ils étaient trop nombreux. Ils sautaient, s’accrochant aux jambes d’Hécate, mordant le métal de ses grèves. Leurs dents, renforcées par des mutations minérales, crissaient sur l’adamantium, cherchant les joints, les câbles, la chair tendre à l’intérieur. Hécate sentait les vibrations de leurs mâchoires à travers son squelette métallique.
— Dégagez ! rugit Hécate.
Elle déclencha une impulsion électrique via la surface de son armure – un système de défense anti-grappin. Des arcs bleus parcoururent son corps. Les rats accrochés à elle convulsèrent, leurs muscles tétanisés par la décharge, et tombèrent, fumants, leurs implants grillés.
Pendant ce temps, Lilith dansait.
Elle ne restait pas statique. Elle utilisait les piles de débris, les vieux bancs de métro, les murs. Elle sautait, roulait, tirait avec une précision chirurgicale.
Bang. Bang. Bang.
Chaque tir de ses munitions « Exorcistes » était un spectacle. Lorsque la balle touchait un rat, les runes gravées s’illuminaient d’une lumière blanche purificatrice. L’impact ne se contentait pas de percer la chair ; il provoquait une mini-détonation d’énergie qui rompait le lien magique animant la bête. Les rats touchés n’explosaient pas, ils se dissolvaient en poussière grise, leur corps corrompu ne pouvant plus tenir sans la magie qui le soudait.
— Ça marche ! cria Lilith, faisant une roulade pour éviter un jet d’acide craché par un rat particulièrement gros et boursouflé. La poussière de quartz perturbe leur structure éthérique !
Hécate, elle, n’avait pas besoin de subtilité. Elle avait rangé sa hache, trop encombrante pour le corps-à-corps immédiat avec des cibles si petites et si nombreuses. Elle utilisait ses griffes et ses lames de coude. Elle était une tornade de lames. Elle attrapait les créatures au vol, les écrasant dans ses poings hydrauliques avec un bruit de craquement humide, les déchiquetant avec une efficacité brutale. Son armure était couverte de viscères noirs et d’huile.
Un rat, plus agile que les autres, réussit à sauter sur son dos, cherchant à ronger les câbles de son cou, là où l’armure était articulée. Hécate sentit les dents sur le blindage léger de sa nuque. Elle ne pouvait pas l’atteindre.
— Lilith ! Six heures !
< Je me demande de quoi ils parlent >
— Praetor, ce n‘est pas le moment !
Sans se retourner, guidée par la triangulation de Moira et une confiance aveugle dans la petite hackeuse, Lilith tendit son bras gauche par-dessus l’épaule d’Hécate. Le canon de Scylla toucha presque le casque du titan.
Elle tira à bout portant. Le rat fut vaporisé, couvrant le casque d’Hécate de cendres chaudes.
La horde recula soudainement. Un silence tomba, troublé seulement par les clapotis de l’eau et la respiration lourde d’Hécate dans son habitacle.
— Pourquoi ils s’arrêtent ? demanda Lilith, rechargeant ses armes avec des gestes fluides, éjectant les chargeurs vides qui tintèrent sur le sol.
L’eau au centre de la station commença à bouillonner. Une forme émergea, ruisselante de boue toxique. Ce n’était pas un rat. C’était un amalgame. Une centaine de rats fusionnés ensemble par une masse de chair pulsante, de tumeurs et de câbles à haute tension volés au réseau du métro.
Un Roi des Rats techno-organique. Une abomination de la nature.
La créature mesurait deux mètres de haut, une boule de muscles et de dents. Elle n’avait pas d’yeux, mais elle émettait un champ statique si puissant qu’il fit grésiller les implants de Lilith et brouilla le HUD d’Hécate.
— Moira ? Analyse !
— C’est un nexus, répondit l’IA, fascinée. Il canalise l’énergie du secteur. Il agit comme un routeur pour la conscience collective de la vermine. Et il charge une attaque bio-électrique majeure.
Le Roi des Rats ouvrit sa gueule principale – une déchirure béante bordée de mandibules et de fils de cuivre. Une boule d’énergie verte, mélange de plasma et de magie nécrotique, se forma dans sa gorge.
— Hécate ! Bouclier !
Hécate se plaça devant Lilith. Elle n’avait pas de bouclier énergétique externe, son générateur était encore en recharge après le combat contre la Chimère. Elle fit la seule chose qu’elle pouvait faire : elle devint le bouclier. Elle croisa les bras devant son visage, protégeant sa tête, et ancra ses talons dans le béton, devenant un mur vivant.
Le Roi des Rats cracha. Un éclair de bile acide et d’électricité frappa Hécate de plein fouet.
L’armure Praetorian-X tint bon, mais la peinture s’écailla instantanément sous l’acide. Les capteurs externes fondirent. La température à l’intérieur de l’armure grimpa en flèche. Hécate grogna de douleur alors que la chaleur traversait l’isolation, brûlant sa peau organique, faisant bouillir sa sueur. Elle sentit sa propre chair rougir et cloquer sous sa combinaison.
— Maintenant ! hurla Hécate, la voix tordue par la douleur.
Lilith profita de l’ouverture. Elle s’élança, prenant appui sur le dos courbé d’Hécate comme sur un tremplin. Elle s’envola dans les airs, le temps semblant ralentir. Elle vit la gueule ouverte du monstre, le cœur palpitant au fond de la gorge.
Elle avait ses deux pistolets braqués sur la masse centrale de la créature.
— Moira, surcharge les munitions. Je veux que ça brille.
Elle vida ses chargeurs. Vingt balles. Bam-bam-bam-bam. Toutes frappèrent le même point, creusant un tunnel dans la chair du monstre jusqu’à son cœur palpitant, perçant les couches de graisse et de métal.
La dernière balle, une incendiaire modifiée, fit son œuvre.
Le Roi des Rats n’explosa pas. Il s’embrasa de l’intérieur. Des flammes violettes et dorées jaillirent de ses yeux inexistants, de sa bouche, de ses pores. Il hurla – un son qui n’était pas physique mais psychique, une onde de choc mentale qui fit vaciller Lilith à son atterrissage, lui donnant l’impression que son cerveau allait se liquéfier.
La créature s’effondra dans l’eau toxique, qui se mit à bouillir instantanément autour de son cadavre en combustion, dégageant une vapeur épaisse et nauséabonde.
La horde, privée de son nexus, de son cerveau collectif, se dispersa en couinant, fuyant dans les ombres, redevenant de simples animaux effrayés.
Hécate se releva lentement. De la fumée s’élevait de son armure. Ses plaques pectorales étaient noircies et corrodées.
— Statut ? demanda Lilith, s’approchant avec inquiétude, rengainant ses armes fumantes.
— Armure compromise à 15%. Systèmes optiques secondaires grillés. Je vais devoir piloter à l’aveugle sur les capteurs tertiaires. Douleur… gérable, répondit Hécate, mentant à moitié. Sa peau la brûlait, mais elle tenait debout. Elle regarda Lilith. Beau saut.
— Belle parade, répondit la hackeuse avec un petit sourire fatigué.
Elles regardèrent au-delà de la carcasse fumante du Roi des Rats. Au fond de la station, là où les rails s’enfonçaient dans l’obscurité totale, une arche massive se dressait. Elle était faite d’ossements humains cimentés par du mortier noir et renforcée par des poutres en titane rouillées, une porte construite par la folie.
Des symboles d’avertissement, peints à la bombe rouge fluo par des explorateurs morts depuis longtemps, couvraient l’arche :
ZONE MORTE. DANGER BIOLOGIQUE. DANGER MAGIQUE. FAITES DEMI-TOUR.
Le Cube Noir à la ceinture d’Hécate pulsa une fois, doucement, comme un cœur qui reconnaît sa maison. Une vibration chaude traversa l’armure pour toucher la hanche d’Hécate.
— C’est là, dit Hécate. La Porte des souterrains.
Lilith rechargea ses armes, son visage pâle éclairé par la lueur des runes sur ses balles. Elle vérifia ses niveaux de nanites.
— Une fois qu’on passe cette arche, Moira ne pourra plus se connecter au réseau global. Nous serons seules. Coupées du monde. Juste toi et moi.
Hécate vérifia sa hache. Elle fonctionnait encore, le générateur ronronnant doucement. Elle regarda Lilith, cette petite femme capable de détruire des mondes avec son esprit, et se sentit étrangement apaisée malgré la douleur.
— Nous n’avons jamais été aussi seules qu’avant de nous rencontrer, dit-elle, sa voix grave emplie d’une certitude nouvelle. Maintenant, nous sommes deux.
Elles franchirent l’arche, laissant derrière elles la lumière artificielle de la station et les cadavres de leurs ennemis pour s’enfoncer dans les ténèbres absolues de la Zone Morte.

Dès qu’elles franchirent l’arche d’ossements, le monde changea.
La transition ne fut pas progressive. Ce fut comme franchir le seuil d’un sas pressurisé. Le bruit de l’eau qui s’écoulait derrière elles fut coupé net, remplacé par un silence absolu, cotonneux, qui appuyait sur les tympans. L’air devint sec, chargé d’une électricité statique qui fit hérisser les cheveux de Lilith et crépiter les joints de l’armure d’Hécate.
Ce ne fut pas un changement visuel immédiat, mais sensoriel. Pour deux êtres dont la perception était augmentée par des téraoctets de données en temps réel, le choc fut brutal. C’était comme devenir sourd et aveugle en une milliseconde.
< Perte de signal. Connexion réseau : Échec. >
< Satellites GPS : Introuvables. Triangulation impossible. >
< Liaison Moira : Déconnectée. >
< Erreur critique : Le serveur distant ne répond pas. >
< Erreur 418: tu es devenue une théière >
Hécate s’arrêta net, ses pieds de métal crissant sur le sol de pierre, un son qui résonna trop fort dans ce vide acoustique. Elle porta ses mains gantées à son casque, comme pour vérifier qu’il était toujours là.
— Je suis aveugle, dit-elle.
Sa voix ne passait plus par les haut-parleurs externes, ni par le canal de communication crypté. Elle sortait étouffée de son casque, résonnant dans l’espace confiné de son habitacle, isolée.
Sans le flux constant de la télémétrie qui lui donnait une vision à 360 degrés, sans la voix rassurante et sarcastique de Moira dans sa tête pour lui donner des probabilités de survie, Hécate se sentait soudainement piégée dans son propre corps. Son HUD, habituellement une symphonie d’informations tactiques colorées, n’affichait plus que de la statique grise, une neige électronique hypnotique.
Elle ne voyait plus les murs à travers ses capteurs thermiques. Elle ne voyait que ce que ses yeux organiques voyaient à travers les fentes de la visière : des ténèbres. Les murs du tunnel semblaient se refermer sur elle, pressant contre son blindage. La claustrophobie, une sensation qu’elle pensait avoir supprimée lors de sa conversion en supprimant sa capacité à paniquer chimiquement, remonta comme une bile acide. Elle se sentit enterrée vivante dans une tonne de métal.
Lilith posa une main sur le blindage de son bras. Le contact n’était pas transmis par les capteurs haptiques (qui étaient hors ligne), mais Hécate sentit l’impact physique, la pression rassurante.
— Non, dit la hackeuse, sa voix semblant minuscule dans l’immensité du tunnel. Tu n’es pas aveugle. Tu es juste… déconnectée. Regarde avec tes yeux, pas avec tes capteurs. Utilise ta viande, Hécate.
Lilith, elle, souffrait différemment. Pour une technomancienne habituée à « sentir » les flux de données comme on sent le vent, entrer dans la Zone Morte était comme plonger nue dans une eau glacée. L’air était saturé d’une « électricité statique » magique, un bruit de fond bourdonnant, une migraine blanche qui grattait contre ses implants neuronaux.
— C’est une Cage de Faraday mystique, expliqua Lilith, sa voix résonnant étrangement dans le tunnel, sans écho, comme si la pierre buvait le son. La magie ici est si dense qu’elle bloque les ondes radio et perturbe les électrons. Tes systèmes de base fonctionnent – hydraulique, support vital – car ils sont en circuit fermé. Mais tout ce qui dépend de l’extérieur, tout ce qui émet, est mort.
Hécate prit une profonde inspiration, l’oxygène de sa réserve interne ayant un goût métallique. Elle força ses ventilateurs internes à ralentir pour calmer son propre rythme cardiaque. Elle activa les projecteurs halogènes de ses épaules – une technologie primitive, analogique, qui ne dépendait pas du réseau.
Deux faisceaux de lumière blanche, crue et tremblante, percèrent les ténèbres, révélant l’architecture de leur prison.
Ce n’était plus le métro. C’étaient les vraies souterrains. Les murs n’étaient pas faits de pierre taillée, mais de restes. Ils étaient tapissés de fémurs et de crânes, empilés avec une précision morbide sur des mètres de hauteur, formant des motifs géométriques complexes.
Mais ici, dans la Zone Morte, les ossements n’étaient pas inertes. Ils étaient fusionnés avec des déchets technologiques de l’ère pré-Effondrement. Des crânes avaient des processeurs antiques enchâssés dans les orbites, brillant faiblement. Des colonnes vertébrales servaient de gaines à des câbles de fibre optique qui pulsaient d’une lueur violette maladive, pompant une sève énergétique à travers la nécropole.
— C’est un cimetière, murmura Hécate. Mais ils n’ont pas laissé les morts dormir. Ils les ont branchés.
Elles avancèrent. Le sol était parfaitement plat, une dalle d’obsidienne polie qui ne gardait aucune trace de pas.
Le temps semblait se dilater. Chaque pas résonnait comme un battement de cœur lent et lourd. Il n’y avait aucun repère. Pas de courant d’air, pas de variation de température. Juste le couloir d’os et de circuits qui s’étendait.
— Attention, murmura Lilith, s’arrêtant brusquement. La réalité est… fine ici.
Hécate le vit aussi. Les angles du tunnel ne semblaient pas corrects. Parfois, le couloir semblait s’étirer à l’infini, une perspective forcée vertigineuse. Puis, en clignant des yeux, le mur du fond apparaissait à quelques centimètres de son visage, l’obligeant à reculer.
< Alerte : Dysfonctionnement gyroscopique. Erreur de calcul spatial. Incohérence des vecteurs. >
< Tu as le mal de mer on dirait >
— Ce n’est pas un bug, dit Lilith, devinant les messages d’erreur qui défilaient devant les yeux d’Hécate. C’est de la géométrie non-euclidienne. La magie tord l’espace. Ne te fie pas à tes mesures laser. Fie-toi à tes pieds. Si tu sens le sol, c’est qu’il est là.
Soudain, le sol devant elles devint liquide. Le béton noir se transforma en un miroir d’obsidienne parfait.
Hécate s’arrêta au bord. Elle regarda en bas. Son reflet la regardait.
Mais ce n’était pas son reflet actuel. Ce n’était pas le titan de métal noir.
C’était la femme qu’elle était avant. Le Lieutenant Hécate, en uniforme de parade blanc et or, ses deux jambes intactes, son visage sans cicatrice, souriante, vivante. Elle tenait la main d’un homme qu’elle avait oublié, et un enfant riait dans ses bras.
L’image était si nette, si réelle, qu’Hécate sentit une larme couler sur sa vraie joue, à l’intérieur du casque.
— C’est une illusion, grogna Hécate, sa voix se durcissant pour masquer sa douleur. Elle serra le manche de sa hache jusqu’à faire grincer le métal de ses gantelets. C’est un piège mental.
— C’est un écho temporel, corrigea Lilith, fascinée, se penchant au-dessus du gouffre miroitant.
Elle regarda son propre reflet. Elle ne vit pas la femme puissante qu’elle était devenue. Elle y vit une petite fille sale, pleurant dans les ruines d’un bidonville sous la pluie acide, serrant un clavier cassé contre sa poitrine maigre comme si c’était un ours en peluche. La solitude de l’image était si froide qu’elle en eut le souffle coupé.
— La Zone Morte garde en mémoire tout ce qui a été perdu, dit Lilith. Elle se nourrit de nos regrets.
Hécate ferma les yeux une seconde, chassant l’image de son bonheur passé.
— On avance, ordonna-t-elle.
Elle brisa la surface du miroir d’un pas lourd. Son pied traversa l’image. L’illusion se brisa en mille éclats numériques qui s’évaporèrent en fumée, ne laissant que la pierre froide.
Elles continuèrent. Le tunnel devint fou. Elles traversèrent des salles où la gravité changeait de vecteur sans préavis. Dans une rotonde, elles durent marcher sur les murs pour éviter un puit sans fond qui s’ouvrait au centre du « plafond ». Les bottes magnétiques d’Hécate claquaient sur la paroi verticale, tandis que Lilith utilisait son agilité surnaturelle pour bondir de prise en prise.
C’était un parcours d’obstacles conçu par un architecte dément pour briser l’esprit avant le corps.
Après ce qui sembla être des heures de marche silencieuse – bien que le chronomètre interne d’Hécate, perturbé, n’indiquât que quanrante minutes écoulées – elles arrivèrent devant l’obstacle final.
Le tunnel s’ouvrait brusquement sur une immense caverne sphérique. L’espace était si vaste que les lampes d’Hécate n’en touchaient pas le plafond. Les parois étaient couvertes de millions de crânes, tous tournés vers le centre, comme un amphithéâtre de morts silencieux.
Et au centre, flottant dans le vide, maintenue par des chaînes massives faites d’un métal noir inconnu qui semblait absorber la lumière, se trouvait la Porte.
Ce n’était pas une porte physique avec des gonds et une poignée. C’était un iris. Un anneau de dix mètres de diamètre, composé de segments de pierre gravés de circuits dorés qui pulsaient comme des veines. Au centre de l’anneau, l’espace ondulait comme une flaque de mercure vertical, une surface miroitante qui ne reflétait rien de ce monde.
Devant la porte, un piédestal solitaire attendait, relié au néant par un pont de pierre étroit. Il comportait une encoche cubique.
— Le Sanctuaire des Fondateurs, souffla Lilith, sa voix tremblant de respect. C’est ici. Le cœur du système.
Hécate s’approcha du piédestal. Elle détacha le Cube Noir de sa ceinture. L’artefact vibrait si fort qu’elle le sentait à travers ses gants blindés, une vibration qui remontait dans ses bras comme un courant électrique.
Elle le plaça dans l’encoche. L’ajustement fut parfait, atomique.
Le silence de la caverne fut brisé par un son grave, une basse fréquence qui fit trembler le os de Lilith et vibrer les plaques de céramite d’Hécate. Les circuits dorés sur la porte s’illuminèrent, une vague de lumière courant le long des chaînes jusqu’aux murs de crânes. L’iris de pierre commença à tourner, les segments glissant les uns sur les autres sans frottement.
Mais il ne s’ouvrit pas.
Une voix résonna dans la caverne. Pas une voix acoustique, mais une transmission directe sur toutes les fréquences, magiques et technologiques, faisant vibrer l’air et l’esprit.
« IDENTIFICATION REQUISE. »
« ANALYSE DE LA DUALITÉ EN COURS… ERREUR. »
« SUJETS ASYNCHRONES DÉTECTÉS. ACCÈS REFUSÉ. »
Les circuits dorés virèrent au rouge sang.
Des claquements mécaniques résonnèrent dans les murs. Des sections de la paroi de crânes s’ouvrirent. Des tourelles cachées, des canons antiques forgés dans un métal terni par les millénaires, se déployèrent, pointant vers le piédestal.
— Merde ! cria Lilith. C’est un système de sécurité biométrique à double facteur ! Il ne veut pas juste la clé physique. Il veut les porteurs ! Il veut une validation biologique et numérique simultanée !
Les tourelles ne laissèrent pas le temps de réfléchir. Elles ne tiraient pas des balles. Elles tiraient des faisceaux d’énergie blanche concentrée.
Le premier tir frappa le sol à quelques centimètres de Lilith, vaporisant la roche.
— Hécate !
Hécate réagit par instinct. Elle se jeta devant Lilith. Le rayon frappa la frappa. Les indicateurs de température de son bras gauche virèrent au rouge critique. Elle grogna, sentant la chaleur traverser l’isolation et mordre sa peau synthétique.
— Hécate ! hurla Lilith par-dessus le fracas de l’air qui brûlait. Le système demande une « Dualité ». Il faut qu’on se connecte ! Il faut qu’on lui montre qu’on est une seule entité !
— Se connecter comment ? rugit Hécate, arc-boutée sous la pression des tirs qui martelaient son armure. Le réseau est mort !
— Pas le réseau global ! En direct ! Câble-toi à moi ! Interface neurale directe !
Hécate comprit. C’était une manœuvre dangereuse, réservée aux diagnostics d’urgence ou aux transferts de conscience illégaux. Connecter deux cerveaux cyborgs directement, sans pare-feu, sans protocole de filtrage, c’était exposer son âme nue à l’autre. C’était partager chaque pensée, chaque peur, chaque sensation brute.
— Couvre-moi !
Hécate avança vers le piédestal, son armure absorbant les tirs continus, le métal fondant goutte à goutte sur le sol. Elle attrapa Lilith par la taille et la tira derrière le piédestal, le seul abri sûr dans cette tempête de lumière mortelle.
— Fais-le !
Hécate porta les mains à son cou. Pshhhht. Elle retira son casque et le jeta au sol. Son visage pâle, couvert de sueur, était exposé à l’air vicié. Lilith fit de même avec ses lunettes tactiques, révélant ses yeux terrifiés mais déterminés.
Lilith sortit un câble de données universel de son poignet, un connecteur noir et argenté. Elle brancha une extrémité dans le port situé derrière son oreille gauche, grimaçant au petit clic de connexion.
Elle tendit l’autre extrémité à Hécate.
Hécate regarda le connecteur. C’était une intimité terrifiante. Plus intime que le sexe. Plus intime que la parole. C’était laisser quelqu’un entrer dans son système d’exploitation, voir ses failles, ses codes d’erreur, ses souvenirs honteux.
Elle se tourna, exposant le port situé à la base de sa nuque, entre les vertèbres artificielles et la chair.
— Ne fouille pas dans mes dossiers personnels, grogna-t-elle, une dernière tentative de bravade.
Lilith connecta le câble.
CLICK.
Le monde physique disparut.
Il n’y avait plus de grotte. Plus de tourelles crachant la mort. Plus de corps lourds ou fragiles. Plus de douleur dans le bras brûlé d’Hécate. Plus de froid.
Il n’y avait qu’un océan de lumière blanche, infini, sans horizon.
Hécate se retrouva flottant dans cet espace. Elle n’avait plus son armure. Elle n’avait même plus son corps de cyborg. Elle était une conscience pure, une forme faite de volonté et de mémoire.
Mais elle n’était pas seule. Lilith était là.
Pas son corps, mais son essence.
Hécate vit l’esprit de Lilith. Elle ne la vit pas comme une femme, mais comme une tempête. Une tempête d’éclairs colorés, rapide, chaotique, brillante. Un tourbillon de curiosité insatiable, de douleur cachée sous des couches d’ironie, et d’un amour féroce, désespéré, pour la vie. Elle vit la solitude de l’enfant dans le laboratoire, et la joie sauvage de la liberté.
Et Lilith vit Hécate.
Elle vit une forteresse. Une montagne de glace noire, imprenable, solide, immobile. Mais au centre de la forteresse, il y avait un feu qui brûlait. Une braise d’humanité préservée à tout prix, protégée par des murs d’acier. Elle vit la culpabilité du survivant, la haine de sa propre faiblesse, de ce qu’elle était devenue, une haine de soi qui confanait à la ragei aveugle, et un désir immense de protéger ce qui restait de beau dans le monde.
Elles ne se parlèrent pas avec des mots. Les mots étaient trop lents, trop maladroits. Elles échangèrent des concepts purs, des paquets de données émotionnelles brutes.
< Peur > (Celle d’Hécate de faillir)
< Confiance > (Celle de Lilith en la force d’Hécate)
< Douleur > (Partagée, diluée)
< Espoir > (Fusionné)
Le système de la Porte scanna cette union. Il cherchait une faille, une dissonance, une incohérence. Il cherchait deux êtres distincts essayant de forcer le passage.
Il ne trouva qu’une harmonie parfaite.
L’acier protégeant la foudre. La foudre animant l’acier. Le corps et l’esprit. L’Alpha et l’Oméga.
Une voix résonna dans l’infini blanc, non plus menaçante, mais accueillante.
« SYNCHRONISATION CONFIRMÉE. »
« PROJET ALPHA-OMÉGA : VALIDÉ. »
« BIENVENUE, GARDIENNES. »
Le retour à la réalité fut brutal. Comme une noyade inversée.
Le câble se déconnecta automatiquement avec un sifflement de vapeur, éjecté des ports de connexion.
Hécate et Lilith s’effondrèrent l’une contre l’autre, haletantes, en sueur, leurs fronts se touchant. Leurs cœurs battaient à l’unisson, un rythme frénétique qui résonnait dans le silence revenu.
Les tourelles s’étaient rétractées, rentrant dans les murs comme si elles n’avaient jamais existé. La lumière rouge d’alarme avait laissé place à un or apaisant qui baignait la caverne.
Elles venaient de partager un instant d’unité absolue. Elles connaissaient maintenant les pensées de l’autre, non pas comme des intrus qui auraient lu un livre, mais comme des extensions d’elles-mêmes. Hécate se souvenait de choses que Lilith avait vécues. Lilith sentait les réflexes de combat d’Hécate dans ses propres muscles.
< Coucou Lilith, c’est marrant ce que j’ai trouvé dans un recoin de ta personnalité >
— Praetor que fais tu dans ma tête hurla Lilith.
— Bonjour Hécate, prête à une petite introspection psychique demanda Moira.
Hécate sentit une chaleur monter sur ses joues pâles. Elle, qui ne rougissait jamais, se sentait exposée, transparente.
Lilith détourna le regard, une main tremblante touchant son port de connexion derrière l’oreille, comme pour retenir ce qui venait d’entrer.
— C’était… intense, souffla Lilith.
— Tu as beaucoup de colère en toi pour quelqu’un d’aussi petit, dit Hécate, un demi-sourire étirant sa cicatrice, sa voix douce pour la première fois.
— Et étonnement tu as beaucoup de poésie pour un tank lourd, rétorqua Lilith avec un rire nerveux.
Elles se relevèrent, s’aidant mutuellement.
Devant elles, l’iris de pierre s’était ouvert. La flaque de mercure avait disparu, remplacée par un tunnel de lumière blanche, pure et silencieuse, qui s’enfonçait dans la roche. Une brise fraîche, chargée d’odeurs d’ozone et de fleurs inexistantes, en sortait.
Le Sanctuaire des Fondateurs était ouvert.
Hécate ramassa son casque. Elle le regarda un instant, puis le remit. Les verrous claquèrent. Elle redevint le monstre de guerre, la silhouette intimidante. Mais sa posture était différente. Moins rigide. Plus fluide. Elle n’était plus seule dans son armure.
Elle tendit sa main griffue à Lilith.
— Ensemble ? demanda la voix synthétisée.
Lilith prit la main métallique. Ses doigts pâles s’entrelacèrent avec les servomoteurs froids et les plaques d’acier.
— Toujours ensemble désormais.
— Hey Hécate, enlève ton casque un instant s’il te plaît.
Hécate s’exécuta et Lilith se suspendit à elle en l’embrassant furieusement et en lui coupant sa respiration artificielle. Elles chancelèrent sous le choc de la synchronisation.
Hécate remis son casque sans un mot, troublée par ce qui venait de se passer.
< Je peux filmer si vous voulez la prochaine fois >
— Praetor tu me répugne s’exclama Moira.
Elles franchirent le seuil, main dans la main, quittant les ténèbres de la Zone Morte pour entrer dans la lumière aveuglante de la révélation.

La lumière blanche s’estompa, révélant un spectacle qui défiait toute logique architecturale humaine.
Hécate et Lilith se tenaient sur une passerelle faite d’un matériau translucide, suspendue au-dessus d’un abîme sans fond. La passerelle elle-même semblait faite de verre fumé, mais elle était solide comme le roc sous les pieds lourds d’Hécate. Chaque pas du titan résonnait non pas comme un choc, mais comme une note grave d’un instrument inconnu.
Autour d’elles, l’espace n’était pas clos par des murs, mais par des colonnes de données cristallisées. Des piliers de lumière qui montaient vers une voûte invisible, si hauts que le regard se perdait en essayant d’en trouver le sommet. Des milliards de téraoctets d’informations flottaient dans l’air sous forme de particules de lumière dorée, tourbillonnant comme de la poussière dans un rayon de soleil.
Ici, il n’y avait pas de rouille, pas de moisissure, pas de vie exhubérante. Il n’y avait pas l’odeur de graisse et de sang du monde extérieur. L’air était froid, sec, et sentait l’ozone purifié. Tout était pureté, mathématiques et silence absolu. C’était le calme au centre de l’ouragan.
— C’est… une mémoire, souffla Lilith.
Elle n’osait pas parler fort, de peur de briser la perfection du lieu. Sa voix tremblait d’une révérence qu’elle n’avait jamais montrée devant aucune église humaine. Elle tendit la main, et des pixels de lumière vinrent se poser sur ses doigts gantés comme des papillons. Ils frémissaient, vivants, cherchant une connexion.
— C’est une Noosphère, continua-t-elle, fascinée. Un disque dur atmosphérique. L’air lui-même est un support de stockage.
Hécate, toujours sur le qui-vive, scanna les alentours. Son instinct de soldat cherchait des angles de tir, des zones de couverture, des embuscades. Mais il n’y avait rien. Ses capteurs ne détectaient aucune menace, aucune signature thermique, aucune vie. Juste une énergie latente colossale, une vibration de fond qui faisait bourdonner ses propres générateurs.
Elle s’approcha du bord de la passerelle. Son armure massive se reflétait dans le matériau translucide, une tache noire dans ce monde de lumière.
— C’est une tombe, corrigea-t-elle, sa voix grave brisant l’harmonie ambiante. Regarde en bas.
Sous la passerelle, dans les profondeurs de l’abîme, des sarcophages étaient alignés par milliers. Ils s’étendaient à perte de vue, rangée après rangée, descendant en spirale vers le fond du puits. Mais ils n’étaient pas faits de pierre. C’étaient des modules de stase cryogénique, d’un design inconnu, aux courbes organiques et fluides, brillant d’une lueur bleue pâle.
Lilith s’approcha et regarda par-dessus le bastingage de lumière. Elle vit les silhouettes à l’intérieur des modules. Des êtres grands, filiformes, nobles.
— Les Fondateurs, murmura Lilith. Ils ne sont pas morts. Ils dorment. Ils attendent que le cauchemar passe.
Elles arrivèrent au bout de la passerelle, face à une console circulaire qui semblait avoir poussé organiquement du sol. Il n’y avait ni clavier, ni écran, ni levier. Juste une surface liquide, un miroir de mercure vibrant qui défiait la tension superficielle en formant des pics et des vallées mouvants.
Lilith s’approcha. C’était son domaine. Elle sentait l’appel du code, un chant de sirène mathématique qui tirait sur son implant neural.
— Comment on l’active ? demanda Hécate, restant en retrait, son canon d’épaule scannant les ombres inexistantes.
— On ne l’active pas. On lui parle.
Lilith retira son gant droit. Sa main pâle, tatouée de circuits, tremblait légèrement. Elle posa sa main nue, avec ses connecteurs dermiques argentés, sur la surface liquide.
Le mercure réagit instantanément. Il ne l’éclaboussa pas ; il l’accueillit. Il remonta le long de son bras comme une créature vivante, s’infiltrant dans ses ports de connexion sans douleur, comme une seconde peau fraîche et intelligente.
< Connexion établie. Bande passante : Infinie. >
Le choc fut violent. Les yeux de Lilith se révulsèrent, inondés de lumière blanche. Son dos se cambra. Elle ne tomba pas, soutenue par le fluide qui avait durci autour de son bras pour la maintenir debout, la transformant en extension de la machine.
— Lilith ! Hécate fit un pas en avant, prête à arracher la hackeuse de la machine, ses servomoteurs vrombissant de panique.
— Non… attends…
La voix de Lilith n’était plus la sienne. C’était une voix chorale, composée de milliers de timbres superposés, masculins, féminins, et autres. Une voix qui venait de partout et de nulle part. Elle servait de haut-parleur au Sanctuaire.
Une projection holographique massive se matérialisa au-dessus d’elles. Elle représentait une double hélice d’ADN, haute de dix mètres. Mais l’un des brins était organique, rouge et pulsant comme de la chair vive, tandis que l’autre était synthétique, fait de code binaire bleu froid. Les deux brins s’entrelacaient, fusionnaient, se séparaient dans une danse hypnotique.
L’avatar holographique changea de forme, prenant l’apparence d’une femme âgée, vêtue d’une blouse de laboratoire d’un style datant d’avant l’Effondrement. Son visage était sévère, mais ses yeux portaient une fatigue infinie.
« Bienvenue, sujets Alpha et Oméga. Je suis le Dr. Sobeck. Si vous voyez cet enregistrement, c’est que la Phase 1 du Projet Éveil est un succès. La synchronisation a eu lieu. »
Hécate reconnut ce nom. Elle se figea dans son armure. Sobeck. La fondatrice mythique de la cybernétique moderne, disparue il y a cent ans. La mère de tous les monstres, la sainte patronne des ingénieurs de Genetech.
« Vous vous demandez ce que vous êtes, » continua l’hologramme, marchant dans les airs au-dessus d’elles. « Vous pensez être des victimes. Des accidents de guerre ou de la rue, récupérées par des corporations avides pour servir de cobayes. C’est un mensonge. Un mensonge nécessaire. »
L’image montra des schémas de construction complexes. Le corps d’Hécate, disséqué couche par couche, montrant l’hybridation forcée entre ses organes et le châssis. Le cerveau de Lilith, illuminé par des implants neuraux d’une complexité qui dépassait la technologie actuelle.
« Vous n’avez pas été « sauvées ». Vous avez été « cultivées ». Chaque traumatisme, chaque bataille, chaque cicatrice était une variable calculée pour forger votre résilience. Hécate : tu es le Creuset. Ton corps a été conçu pour supporter des énergies qui vaporiseraient n’importe quel autre châssis. Lilith : tu es l’Étincelle. Ton esprit est le seul capable de décoder le langage de l’Univers sans sombrer dans la folie. »
Hécate sentit une vague de nausée traverser ses systèmes. Son estomac biologique se contracta. Toute sa vie… sa douleur, la perte de son escouade sur Titan, sa solitude, ses cauchemars… tout cela était scénarisé ? Elle n’était pas une survivante, elle était un produit.
— Je vais tuer ceux qui ont fait ça, gronda-t-elle. Sa voix était basse, terrifiante, vibrant à travers le métal de son casque. Je vais les trouver et je vais les démembrer.
L’hologramme sembla la regarder, bien que ce ne soit qu’un enregistrement vieux d’un siècle. Un sourire triste étira les lèvres du docteur.
« Votre colère est prévue. Elle est votre carburant. Mais écoutez bien : Genetech n’est qu’un sous-traitant. Ils ont trouvé mes plans, mais ils ne comprennent pas le but. Ils veulent des soldats pour leurs petites guerres territoriales. Je voulais des Gardiens pour la Guerre Finale. »
L’image changea pour montrer une carte de la galaxie. Une tache d’ombre grandissait à la bordure extérieure, dévorant les étoiles une à une. Ce n’était pas un vide, c’était une présence.
« La Grande Dévoration n’est pas une armée. C’est une entropie consciente. Une corruption venue d’une autre dimension qui cherche à éteindre toute lumière. La technologie seule ne peut l’arrêter, car elle la corrompt. La magie seule ne peut l’arrêter, car elle la consomme. Seule la fusion parfaite des deux – l’Harmonie – peut créer une barrière. Vous ÊTES cette barrière. »
Le mercure qui enveloppait le bras de Lilith commença à pulser rythmiquement, changeant de couleur, passant de l’argent à l’or.
« Protocole de mise à jour initié. Transfert des clés cryptographiques « Aegis ». »
Lilith hurla. Ce n’était pas de la douleur physique, c’était une surcharge d’information. Des siècles de savoir tactique, magique et technologique étaient compressés et injectés directement dans son cortex. Son corps se cambra, ses veines s’illuminant sous sa peau.
Simultanément, des arcs électriques jaillirent de la console et frappèrent Hécate.
Le titan recula, mais les éclairs s’accrochèrent à son armure. Elle ne put bouger. Ses systèmes se verrouillèrent.
Son armure s’ouvrit d’elle-même. Les plaques de poitrine, les jambières, les gantelets se soulevèrent, flottant à quelques centimètres de son corps, maintenus par un champ magnétique. Hécate se sentit exposée, sa chair cyborg nue offerte à l’énergie du sanctuaire.
Les arcs électriques ne la brûlèrent pas. Ils pénétrèrent son endosquelette. Ils réécrivaient le firmware de ses cellules artificielles.
< Mise à jour Firmware : 100%. >
< Limiteurs de puissance : Désactivés. >
< Nouveaux protocoles débloqués : "Avatar de Guerre" et "Technomancie Offensive". >
Quand la lumière retomba, elles avaient changé.
L’armure d’Hécate se referma sur elle avec un claquement définitif. Elle ne semblait plus être faite de métal inerte, mais d’un matériau vivant, qui respirait. La surface noire mate absorbait la lumière ambiante. Ses optiques, derrière la visière, ne brillaient plus en rouge, mais d’un violet intense, la couleur de l’énergie pure. Elle se sentait plus grande. Plus lourde. Plus connectée. Elle n’était plus un pilote dans un tank. Elle était le tank.
Lilith s’effondra, rattrapée de justesse par le bras massif d’Hécate. La hackeuse haletait. Ses tatouages et ses circuits sous-cutanés ne brillaient plus en bleu, mais en or. Elle ouvrit les yeux. Ils contenaient des galaxies, des spirales de code qui tournaient dans ses iris.
— Je sais… murmura Lilith, sa voix chargée d’une autorité nouvelle. Je sais tout. Je sais comment piloter les étoiles.
L’alarme du Sanctuaire brisa l’instant de grâce. Une sirène, non pas sonore, mais psychique, qui fit vibrer leurs dents et afficha des messages d’alerte rouges sur le HUD d’Hécate.
< ALERTE : INTRUSION. INTRUSION. FORCE MAJEURE DÉTECTÉE AU SEUIL. >
Hécate se retourna vers l’entrée du tunnel de lumière. Elle déploya ses armes, le mouvement étant deux fois plus rapide qu’avant.
— Ils nous ont trouvées ? Ici ? Dans la Zone Morte ?
— Ils n’ont pas utilisé la porte, dit Lilith. Sa voix était froide, analytique, traitant les données du Sanctuaire comme si elle avait toujours vécu ici. Ils ont… déchiré la réalité. Ils ont utilisé un moteur de saut corrompu.
Le tunnel de lumière blanche se teinta de rouge sang. Une fissure apparut dans l’air, au milieu de la passerelle, comme une blessure sur une toile. Elle s’élargit avec un bruit de tissu déchiré, un hurlement de l’espace-temps violé.
Des bottes lourdes frappèrent le sol de cristal.
Une escouade entra. Ils portaient les insignes de Genetech, mais leurs armures étaient différentes. Noires, organiques, suintantes d’huile noire. Leurs casques n’avaient pas de visières, juste des capteurs sensoriels lisses, aveugles.
Ils étaient menés par une silhouette imposante, plus grande encore qu’Hécate.
L’homme – si c’était encore un homme – portait une armure d’inquisiteur technologique, une cape en tissu balistique flottant derrière lui dans un vent inexistant. Il tenait une épée longue à deux mains, une lame physique noire qui semblait absorber la lumière ambiante, fumante de froid.
— Projet Keres, identifia immédiatement Lilith grâce à ses nouvelles connaissances. Le frère raté. L’anti-thèse. Le prototype de destruction que Sobeck avait rejeté.
L’homme leva son épée. Sa voix était un grincement tectonique, amplifié par la résonance du lieu sacré.
— Sujets Alpha et Oméga. Le Conseil d’Administration vous remercie pour l’activation du Terminal. Veuillez vous soumettre pour le désassemblage. Vos composants sont requis.
— Jamais, répondit Hécate.
Elle fit un pas en avant. Le sol trembla. Elle déploya sa hache. La lame de plasma n’était plus bleue. Elle était d’un blanc pur, aveuglant, alimentée par la nouvelle énergie du Sanctuaire qui coulait dans les veines d’Hécate.
Le combat fut bref et brutal.
Les soldats de Genetech – l’unité d’élite Shadow-Ops – étaient rapides, dopés aux stimulants de combat et équipés de brouilleurs de magie. Ils se dispersèrent, ouvrant le feu avec des armes à plasma lourd.
Hécate leva son bras. Elle n’eut pas besoin de déployer son bouclier physique. D’une simple pensée, elle modula le champ magnétique local.
Les tirs de plasma dévièrent en l’air, s’incurvant pour éviter son corps, allant frapper les murs ou se perdre dans le vide. Technomancie.
Elle riposta avec un rugissement. Elle frappa le sol du poing. Une onde de choc cinétique se propagea dans le cristal, pulvérisant trois soldats en une gerbe de composants et de sang avant même qu’ils ne puissent recharger.
Mais le leader, Keres, ne bougea pas. Il resta immobile au milieu de la tempête. Il attendit que Lilith tente de le pirater.
Quand Lilith lança son attaque mentale, projetant un virus tueur vers l’inquisiteur, il leva son épée. La lame noire bu le code. Elle absorba l’attaque de Lilith comme une éponge, pulsa d’une lumière noire, et la renvoya amplifiée.
Lilith fut projetée en arrière, hurlant, ses implants en surcharge, du sang jaillissant de ses oreilles.
— Il… il est un trou noir numérique ! cria-t-elle, se tordant de douleur au sol. Je ne peux pas le toucher ! Il mange les données !
Keres chargea Hécate.
Le choc de leurs armes créa une onde de vide qui fit trembler le Sanctuaire tout entier. Hécate était forte, plus forte qu’avant, renforcée par l’Héritage. Mais Keres était conçu pour tuer des dieux. Son armure était gravée de contre-runes.
Il para le coup de hache d’Hécate avec une aisance terrifiante et frappa Hécate au thorax avec son poing libre.
Le coup traversa son nouveau blindage vivant comme s’il n’existait pas. Hécate sentit ses systèmes internes s’éteindre un par un. Le poing de Keres avait drainé son énergie cinétique à l’impact. Elle tomba à genoux, son réacteur hoquetant.
— Obsolète, prononça Keres, levant son épée noire pour le coup de grâce, visant la jonction entre le casque et l’épaule.
Lilith, à genoux, vit la console centrale clignoter. Le Sanctuaire réagissait à la violence, à la profanation. Il entrait en mode « Verrouillage Total ». Les colonnes de données commençaient à virer au rouge.
— Hécate ! hurla Lilith. Le sol ! Brise le sol !
Hécate comprit. Elle ne pouvait pas gagner ce duel. Pas encore. Pas ici.
Elle utilisa le reste de son énergie, non pas pour frapper Keres, mais pour frapper le sol de cristal sous eux. Elle canalisa toute la puissance de son réacteur dans son poing et frappa.
La passerelle vola en éclats.
Le sol se déroba sous les pieds de Keres et de ses hommes. Hécate et Lilith tombèrent avec eux.
Elles chutaient dans l’abîme, tournoyant dans le vide silencieux, au milieu des débris de cristal et des milliers de sarcophages des Fondateurs qui luisaient comme des étoiles froides.
C’était une chute vers l’inconnu, vers les tréfonds de la terre, loin de la lumière du Sanctuaire, droit vers les ténèbres insondables où la vraie guerre ne faisait que commencer, dans les profondeur de la nuit.
Alors qu’elles tombaient, la main massive d’Hécate chercha celle de Lilith dans le vide. Leurs doigts se touchèrent, se verrouillèrent.
< Connexion maintenue. >