Bien avant l’armée, bien avant Genetech, Hécate appartenait à une communauté elfique qui se considérait comme l’aboutissement d’un long processus évolutif. Les elfes n’étaient pas une autre espèce : ils étaient une branche de l’humanité, issue d’une colonisation ancienne d’un système solaire aux contraintes extrêmes. Une étoile instable, une faune prédatrice, une flore neurotoxique, une gravité légèrement différente. Sur des milliers de générations, les colons avaient changé. Lentement. Irréversiblement.
Leur morphologie s’était affinée, leurs sens s’étaient aiguisés, leurs réflexes accélérés. Leurs corps étaient devenus plus souples, plus résistants, plus économes. Ils avaient appris à survivre sans artifice, sans machines invasives. De cette adaptation était née une culture : la pureté du corps et de l’esprit n’était pas une idéologie abstraite, mais une valeur fondatrice. Le corps était sacré parce qu’il était le résultat d’une évolution durement gagnée. Le modifier artificiellement revenait à insulter les ancêtres et à nier la sélection qui avait permis à leur peuple de survivre.
Hécate est née dans ce cadre rigide.
Très tôt, elle fut différente. Pas physiquement — au début — mais mentalement. Là où les autres enfants elfes apprenaient à maîtriser leurs émotions, à canaliser leurs instincts, Hécate ressentait tout trop fort. La colère arrivait sans prévenir. La peur se transformait en rage. L’attachement devenait obsession. Puis, soudain, tout s’effondrait dans un vide glacial. Elle aimait intensément, puis rejetait violemment. Elle se sentait constamment au bord de quelque chose, sans savoir quoi.
Les anciens parlaient d’instabilité. Les instructeurs parlaient de manque de discipline. Les autres la regardaient avec méfiance.
Chez les elfes, l’esprit devait être aussi pur que le corps. Hécate échouait sur les deux plans.
À l’adolescence, ses premiers incidents éclatèrent au grand jour. Crises émotionnelles incontrôlées, accès de violence lors des entraînements rituels, ruptures soudaines avec ceux qui tentaient de se rapprocher d’elle. Elle était brillante, rapide, dangereusement efficace… mais imprévisible. Une faille. Une anomalie. Certains murmuraient que son esprit était défectueux, que la sélection naturelle avait failli.
Ce fut après une attaque de la faune locale — un prédateur neurotoxique qu’elle affronta seule pour sauver un groupe plus jeune — qu’elle reçut ses premiers implants.
Gravement blessée, son système nerveux endommagé, elle aurait dû mourir selon les règles traditionnelles. Mais Hécate refusa. Elle exigea de vivre. Les implants étaient primitifs comparés à ce qu’elle subirait plus tard : régulateurs neuronaux, interfaces sensorielles minimales, renforts musculaires localisés. Strictement fonctionnels. Strictement nécessaires. Officiellement tolérés comme “prothèses de survie”.
Officieusement, ils la marquèrent.
Elle était désormais impure.
Pour la communauté elfique, c’était pire que l’instabilité mentale. Elle portait du métal en elle. Des circuits. Des corrections artificielles. Elle n’était plus le fruit exclusif de l’évolution du système solaire. Elle était une trahison vivante. On la laissa vivre, mais à distance. Les regards changèrent. Les silences s’allongèrent. Les opportunités se fermèrent.
Hécate comprit alors une vérité fondamentale : elle n’aurait jamais sa place parmi les siens.
Son trouble borderline, jamais nommé, jamais compris, s’aggrava. Le rejet renforça sa colère, la colère renforça son isolement. Elle oscillait entre désir désespéré d’être acceptée et mépris violent pour ceux qui la jugeaient. Plus elle tentait de se conformer, plus elle échouait. Plus elle échouait, plus elle s’éloignait.
L’armée apparut comme une échappatoire.
Pas comme une vocation, mais comme une sortie. Un endroit où l’efficacité primait sur la pureté. Où la violence était une compétence. Où ses implants n’étaient pas une honte mais un avantage. Elle quitta sa communauté sans cérémonie, sans adieux. Pour eux, elle était déjà perdue. Pour elle, ils ne méritaient plus rien.
Ce qu’elle ignorait encore, c’est que cette fuite ne ferait que retarder l’inévitable.
Mais la fracture originelle — le rejet, l’anomalie, la sensation d’être fondamentalement “défectueuse” — était née bien avant le métal, bien avant l’armure, bien avant Praetor.
Hécate n’a jamais cessé d’être une étrangère.
Ni parmi les elfes.
Ni parmi les humains.
Ni même dans son propre corps.
Et c’est précisément ce qui fait d’elle quelque chose de dangereux et de fragile à la fois.
Hécate n’était qu’une jeune soldate lorsqu’elle connut l’horreur pour la première fois. Son unité, aguerrie et disciplinée, avait été envoyée sur un monde périphérique, une lune boueuse et oubliée, pour contenir une rébellion minière. Mais la mission de maintien de l’ordre tourna au massacre. Pris en embuscade dans un canyon de silice, ses compagnons tombèrent les uns après les autres, déchiquetés par des charges creuses. Isolée, à court de munitions, elle fut capturée non pas par les rebelles, mais par une équipe de récupération de Genetech, une corporation tentaculaire s’étendant à travers plusieurs systèmes solaires, venue « nettoyer » la zone.
Leur programme n’était pas fait pour la rééducation ou le traitement des survivants. Hécate cessa d’être une personne pour devenir un actif : le sujet 7-Alpha. Elle devint leur prototype vivant. Un collier neural lui fut posé, à la fois source de décharge électriques, de GPS, de surveillance renforcée et branché directement sur son cerveau.
Dans les laboratoires blancs et stériles de la station orbitale, attachée sur une table de métal froid, elle subit une dissection méthodique de son humanité. Sans anesthésie complète, pour tester la résistance nerveuse, on lui retira des organes jugés obsolètes, remplacés par des bio-processeurs humides et des pompes hydrauliques. Une grande partie de sa peau fut écorchée et remplacée par un tissu artificiel en polymère grisâtre, à la fois ultra-sensible et totalement étranger.
La transformation était une violation absolue. Ses bras furent remplacés par des prothèses pour accueillir des griffes rétractables en alliage, logées le long de ses os. Ses cheveux roux furent enlevés, et à leur place, les chirurgiens implantèrent, mèche par mèche, des fibres optiques connectées directement à son cortex cérébral, capables de capter et d’interpréter les spectres électromagnétiques. Ses jambes furent aussi remplacée par des prothèses artificielles. Son corps était devenu une machine de combat optimisée. Son esprit, une cage de douleur.
Bien que sa physiologie intime fût techniquement préservée, Hécate ne s’appartenait plus.
Pour Genetech, Hécate n’était plus une femme, ni même une soldate ; elle était une propriété intellectuelle, un terrain d’expérimentation total. La violation de son corps ne fut pas seulement chirurgicale. Dans les zones d’ombre de sa détention, là où les caméras de surveillance se détournaient opportunément, elle subit l’ultime outrage. Les scientifiques et les gardes, agissant avec une impunité glaciale, utilisèrent son corps immobilisé comme un exutoire à leur propre cruauté.
Cette violence sexuelle, subie alors qu’elle était déjà mutilée par les implants, acheva de briser le lien qu’elle entretenait avec son ancienne identité. Ce ne fut pas seulement une douleur physique, ce fut une profanation de son autonomie. C’est dans ces moments d’agonie et d’impuissance que son rapport à l’autre bascula définitivement. L’image de l’homme devint indissociable de celle du bourreau, du prédateur et du technicien froid qui la dépeçait.
Sa bisexualité d’autrefois, faite de nuances et de désirs partagés, se calcina sous le choc. Une barrière infranchissable se dressa : tout ce qui portait l’empreinte de la masculinité devint pour elle synonyme de menace, de bruit métallique et de mains souillées. À l’inverse, le souvenir de la douceur féminine devint son seul sanctuaire mental, une terre promise dont elle avait été bannie, mais qu’elle cherchait désespérément à protéger en elle. Ce glissement ne fut pas un choix, mais une nécessité de survie psychologique : un besoin viscéral de se lier à ce qui ne lui rappelait pas ses tortionnaires. Chaque contact avec ses geôliers, chaque examen médical intrusif, chaque calibrage de ses implants était vécu comme une agression insupportable. Son trouble borderline, déjà latent avant son enrôlement, se cristallisa violemment sous la torture constante de la métamorphose. Ses émotions devinrent des lames de rasoir : la tristesse était un abîme, la colère une éruption volcanique. Chaque attachement potentiel devenait une menace mortelle, chaque interaction humaine un risque imminent de trahison ou de rejet. Elle se dissociait souvent, observant son propre corps modifié comme s’il s’agissait d’un cadavre animé par une volonté extérieure.
Cependant dans ce chaos elle ressenti une présence féminine lointaine, très faible. Elle s’y accrocha de toutes ses forces
Pourtant, Hécate n’était pas destinée à rester captive. Un soir, profitant d’une mise à jour système qui désactivait temporairement les colliers neuraux des sujets, elle repéra une faille. La distraction d’un technicien fatigué fut sa seule fenêtre de tir.L’instinct prit le dessus. Dans un mouvement fluide qu’elle n’avait jamais appris, ses nouvelles griffes jaillirent, tranchant la gorge du garde le plus proche. Le sang chaud sur le métal froid de ses mains artificielles ne lui fit ressentir aucune émotion. Elle neutralisa les obstacles avec une brutalité mécanique, ses réflexes augmentés lui permettant d’esquiver les tirs de suppression. Elle franchit les couloirs stériles, laissant une traînée de destruction dans les laboratoires aseptisés, jusqu’à atteindre le hangar de recherche et développement.
C’est là qu’elle la trouva : l’armure Praetorian-X. C’était un vestige de sa formation militaire, mais Genetech l’avait modifiée, l’intégrant à une interface neuronale expérimentale.
L’armure attendait au centre de la pièce , suspendue par des bras mécaniques comme un cadavre qu’on aurait décidé de ressusciter. La Praetorian-X ne brille pas. Elle absorbe la lumière. Même immobile, elle donne l’impression de respirer lentement.
— Opératrice Hécate. Présence confirmée.
La voix de PRAETOR résonna dans la tête d’Hécate.
Elle fit un pas, puis un autre. Les systèmes de l’armure la reconnurent et se mirent en route. Les plaques dorsales s’écartent. L’intérieur est sombre, tapissé de gel et de connecteurs vivants. Pas froids. Attentifs.
Elle n’hésita pas avant d’enfiler les diverses pièces de l’armure une à une. Une fois toutes les pièces en place, le gel réactif l’enveloppa comme une seconde peau, le verrous de chaque pièce claquent un à un en se verrouillant
L’armure complète reconnaît Hécate.
— Synchronisation neuro-synaptique engagée, prononce l’IA intégrée à l’armure, le système PRAETOR.
Chaque implant se connecte aux systèmes de l’armure.
La douleur est brève. Franche. Honnête.
Puis tout s’aligne.
La rage monte en elle.
Les servos se tendent.
Hécate se voit frapper un personne en pensée. Les griffes intégrées à l’armure vibrent avant même qu’elle bouge. L’inconscient avant même l’action.
Un sourire froid et dément tend ses lèvres.
— Taux de synchronisation : 87 %.
— Anomalies émotionnelles : acceptées.
Acceptées.
Personne n’a jamais utilisé ce mot pour elle.
Le casque se referme. Le monde revient, mais plus net. Trop net. Elle la chaleur des murs, les microfissures du sol, les battements cardiaques des techniciens derrière la vitre blindée. Du poids additionnel à son corps déjà lourdement modifié. Elle est à la fois plus lourde et plus agile qu’avant
— Bienvenue, Hécate, ici PRAETOR.
Ce n’est pas une salutation.
C’est une promesse.
L’armure devint sa compagne silencieuse, une carapace contre le monde extérieur. Ensemble, elles forcèrent le sas, volèrent une navette expérimentale, franchirent le vide spatial et disparurent dans les confins du système solaire, laissant derrière elles la froideur clinique de Genetech et les cadavres de ses tortionnaires.
Un an après…
Devenue mercenaire, Hécate transforma sa douleur et son traumatisme en armes. Chaque mission était un exutoire, chaque contrat un moyen de reprendre le contrôle sur sa vie et ce corps qu’elle haïssait autant qu’elle en dépendait. Sa réputation se construisit dans les zones les plus reculées de l’espace : une guerrière rousse aux griffes létales et à l’armure intégrée, imprévisible, efficace, et dangereuse pour quiconque tentait de la doubler.
La cohabitation avec l’IA Praetor dans son armure n’était pas toujours simple. Praetor était le reliquat de l’ancienne interface militaire, conçue pour assister, analyser et optimiser, mais endommagée lors de l’évasion. L’IA dysfonctionnait parfois, affichant des commentaires sarcastiques sur le rythme cardiaque d’Hécate, des blagues inopportunes sur la probabilité de leur mort imminente, ou des analyses absurdes de la mode vestimentaire des cibles qui la faisaient grogner de rage.
— Probabilité de survie à cette chute : 12%. Suggestion : Viser quelque chose de mou. Comme ce garde, par exemple, disait souvent la voix synthétique dans son crâne.
Pourtant, malgré ces défauts, Praetor était indispensable : elle augmentait ses réflexes, calculait des trajectoires de tir impossibles, anticipait les attaques ennemies, et parfois, fournissait une voix presque humaine dans le silence oppressant de l’espace. Cette relation ambivalente, entre irritation et dépendance vitale, devint son seul équilibre stable : Hécate avait survécu seule, mais Praetor lui permettait de rester une menace dans un univers où la solitude pouvait être fatale.
Quelques années plus tard à la surface d’une planète…
La pluie ne tombait pas ; elle s’abattait sur la ville comme un torrent industrialisé. C’était une averse lourde, visqueuse, chargée de particules de soufre et de résidus d’espoirs brisés qui striaient la nuit d’une crasse arc-en-ciel.
À trois cents mètres au-dessus du sol, perchée sur la gargouille en ferro-béton d’une tour corpo, Hécate n’était qu’une ombre parmi les ombres. Le vent hurlait à cette altitude, un courant thermique ascendant saturé par les échappements des aéroglisseurs et les rejets toxiques des manufacturiers des niveaux inférieurs. Sur une peau humaine, ce vent aurait été une brûlure, une caresse acide et glaciale.
Mais Hécate avait oublié la sensation du froid depuis longtemps.
Elle ne cilla pas. Dans le silence de son crâne blindé, le monde n’était pas fait de bruits et de fureur, mais de flux de données défilant en cascade ambrée.
< Analyse environnementale : Active. >
< Précipitation : Pluie acide type 4. >
< Composition : pH 4.2, traces de métaux lourds, polymères synthétiques dissous. >
Une ligne de code, froide et clinique, pour décrire ce qui aurait brûlé la peau d’un humain non modifié en quelques heures. Hécate regarda une goutte d’eau huileuse s’écraser sur son avant-bras gauche. Elle observa, avec une curiosité détachée, le liquide grésiller légèrement au contact du revêtement de l’armure en céramite noire. Pas de douleur. Juste une notification de corrosion mineure, une baisse de 0,001% de l’intégrité structurelle de la plaque.
Soudain, un jet de vapeur siffla dans son dos. Les évents thermiques situés le long de sa colonne vertébrale s’ouvrirent, expulsant la chaleur excédentaire de son réacteur à fusion froide. Dans l’air glacé de la haute atmosphère, cela créa un nuage blanc qui l’enveloppa brièvement, lui donnant l’aspect d’un dragon expirant après l’effort.
Hécate leva une main gantée vers son visage. Dans un chuintement pneumatique, elle déverrouilla les fixations de son gorgerin et retira son casque.
L’air toxique lécha son visage, mais elle ne toussa pas.
Ce visage était un champ de bataille. La partie supérieure était d’une pâleur cadavérique, presque translucide, la peau tirée sur des pommettes saillantes.
Une cicatrice verticale, profonde et ancienne, partait de sa lèvre inférieure humaine pour se perdre dans le menton, marquant la frontière précise où l’humanité s’arrêtait et où l’arme commençait.
Ses yeux, sans le filtre du casque, étaient d’un gris orageux, froids et analytiques. Le regard d’un prédateur qui a oublié comment dormir.
Elle était une anomalie de silhouette sur l’architecture gothique-futuriste du siège régional de Genetech Industries. Une gargouille vivante venue chasser les démons de ceux qui l’avaient créée.
Dans son champ de vision, des flux de données défilaient en cascade ambrée.
< Diagnostic système : Optimal. >
< Réacteur à fusion froide dorsal : 98% de capacité. >
< Servomoteurs hydrauliques : Calibrés. >
< Niveau de stress cortical : Élevé. >
< Suggestion : Injection de dopamine synthétique ? Ou alors essaie de prendre des vacances>
— Négatif P, grogna-t-elle.
Elle remit son casque, scellant de nouveau son humanité derrière le masque de mort.
Dans son dos, fixée par des verrous magnétiques lourds, reposait son arme de prédilection . Une hache composite à lame énergétique. Mais Hécate savait que son véritable armement était son propre corps.
Elle ignora la dernière notification. Le stress était sa constante. Une vibration sourde, permanente, à la base de son crâne, là où la chair rencontrait le métal, là où l’âme se frottait aux algorithmes de combat générés par ses (re)créateurs. Elle n’avait jamais demandé à renaître sous cette forme, qui était-elle vraiment maintenant à part un monstre semi humain ?
Elle leva sa main droite. Le gant, articulé avec une précision d’horloger, se ferma sur la pierre de la gargouille et la roche synthétique s’effrita sous la pression de ses doigts, réduite en poussière. Un simple test, une confirmation de sa propre force. Elle enlever le gant et dans un chuintement à peine audible, couvert par le grondement du tonnerre, les griffes jaillirent de ses phalanges. Trente centimètres d’alliage monomoléculaire, affûtées au niveau atomique, capables de trancher le blindage d’un tank comme du papier de soie. Elles vibraient à une fréquence ultrasonique, prêtes à séparer la matière.
C’était un test. Un rappel constant qu’elle pouvait tout briser. Que sa carrure de géante n’était pas juste pour l’apparence. Elle était l’Avatar de la Force, une anomalie de silhouette sur l’architecture gothique-futuriste de Genetech. Dans son dos, fixée par des verrous magnétiques lourds, reposait son arme de prédilection en plus de celles intégrées à son propre corps. Une hache composite à lame énergétique. Mais Hécate savait que son véritable armement était son propre corps.
Elle remit le gant après avoir rétracté ses griffes.
— Cible localisée, subvocalisa-t-elle. Sa voix n’était pas totalement humaine.
Sa mission n’était pas officielle. Aucun contrat mercenaire n’avait été signé, aucun crédit n’avait été viré sur ses comptes cachés dans les stations orbitales. C’était personnel. Une notion dangereuse pour un cyborg de sa classe. Elle cherchait des traces. Des fantômes binaires.
Une patrouille de drones de sécurité, modèles Viper de chez Cygnus Dynamics, passa en vrombissant vingt mètres plus bas. Leurs scanners balayèrent la façade. Hécate ne bougea pas. Son camouflage optique passif absorbait les ondes radar, et ses dissipateurs thermiques masquaient sa signature infrarouge. Pour les machines, elle n’était qu’un bloc de pierre froide. Pour les humains, elle serait la mort invisible.
Elle activa ses diffuseurs de phéromones. C’était une technologie interdite par la Convention Galactique, mais Genetech n’avait que faire des lois qu’ils ne pouvaient pas acheter ou faire voter. Des micro-buses situées sous ses épaulières libérèrent un gaz inodore nommé le T-Synth pour “Terreur Synthétique”. C’est une neurotoxine volatile conçue pour stimuler directement l’amygdale, la partie primitive du cerveau qui gère la peur. Quiconque entrerait dans un rayon de quinze mètres ressentirait une angoisse inexplicable, une terreur primale paralysante, avant même de voir l’ombre d’Hécate. C’était sa façon de contrôler le champ de bataille : briser l’esprit avant de briser le corps. Hécate incarnait la peur en marche.
Une fois le périmètre sécurisé par la terreur chimique, Hécate s’approcha du bord. Le vide s’ouvrait sous elle, un canyon de lumières artificielles et de ténèbres insondables. Elle calcula la trajectoire.
< Vent latéral : 40 km/h >
< Distance au point d'impact : 120 mètres >
< Résistance de la structure cible : toit en verre renforcé, mais dans le doute tu as pensé à un régime ? >
< Probabilité de survie : 100% >
Elle sauta.
La chute ne fut pas une perte de contrôle, mais une descente balistique calculée. La gravité, cette vieille ennemie, tenta de l’accélérer, mais les micro-propulseurs logés dans ses mollets crachèrent des jets de gaz ionisé pour stabiliser sa posture.
L’impact fut violent. Elle atterrit sur une passerelle de maintenance reliant deux tours, ses genoux fléchissant pour absorber l’énergie cinétique. Les amortisseurs hydrauliques de ses jambes sifflèrent, convertissant le choc en chaleur, immédiatement évacuée par les évents de son dos. La passerelle gémit sous ses trois cent cinquante kilos, le métal se tordant légèrement, mais elle tint bon.
Hécate se redressa lentement, les lames de ses coudes se déployant avec un claquement sec. Elle était à l’intérieur du périmètre.
Autour d’elle, la ville respirait. Des hologrammes publicitaires géants, hauts de cinquante étages, vendaient du rêve préfabriqué : des vacances sur les colonies martiennes, des augmentations génétiques pour échapper à sa vie misérable, des boissons énergétiques chargées en stimulants. La lumière des néons violets et cyans se reflétait sur son armure noire, coulant comme du sang électrique.
Elle avança. Chaque pas était lourd, délibéré. Elle scanna les fréquences locales. Le silence radio était suspect. Trop calme. Quand le silence se fait, les prédateurs sont de sortie. Quelqu’un ou quelque chose d’autre était ici.
Pendant que le titan blindé s’enfonçait dans les ombres corporatistes, une autre figure observait la ville depuis une perspective bien différente. À dix kilomètres de là, loin du luxe aseptisé des tours corporatistes, le District 13 grouillait de vie comme une plaie infectée. Ici, pas de verre poli ni d’alliages nobles. Juste du béton craquelé, des câbles volés courant le long des façades comme des lierres technologiques, et la vapeur des stands de nouilles synthétiques qui se mêlait à la fumée des narguilés électroniques.
Lilith était perchée sur le toit plat d’un immeuble d’habitation délabré, les jambes pendant dans le vide, insouciante de la chute potentielle. La pluie, ici, avait un goût de rouille.
Contrairement à Hécate, Lilith n’était pas un tank. Elle était un flux. Son corps était svelte, athlétique, modifié pour la vitesse et l’agilité. Son armure légère, un body en graphène tissé et cuir renforcé, offrait une protection balistique minimale mais une liberté de mouvement totale. Une longue veste à col haut, équipée de capteurs sensoriels passifs, la protégeait des éléments.
Ses yeux n’étaient pas cachés derrière un casque. C’étaient des prothèses oculaires de haute qualité, Kiroshi-Optics Mk.IV, dont les iris luisaient d’un bleu électrique tourbillonnant. En ce moment même, elle ne voyait pas vraiment la rue en bas. Elle voyait le code.
Pour Lilith, le monde physique était terne comparé à l’Astral Numérique. Les murs des bâtiments étaient recouverts de graffitis de données invisibles à l’œil nu. Les passants dans la rue étaient entourés d’auras de données personnelles : comptes bancaires, identifiants médicaux, casiers judiciaires. Elle voyait tout.
Ses mains, gantées de mitaines tactiques, reposaient sur ses genoux, mais ses doigts bougeaient frénétiquement dans le vide, pianotant sur un clavier holographique que seule elle pouvait percevoir grâce à son implant neural.
— Allez, petite souris… montre-toi, murmura-t-elle, un sourire en coin étirant ses lèvres peintes en noir.
Sur ses hanches, dans des holsters à dégainage rapide, reposaient ses deux amours. « Scylla », un pistolet lourd modifié pour tirer des munitions incendiaires au gel de plasma, et « Charybde », son jumeau chargé de balles perforantes en tungstène. Elle ne les touchait pas, mais son interface d’arme les gardait connectés à son esprit. Elle savait exactement combien de balles restaient dans chaque chargeur, la température des canons, l’état des ressorts.
Lilith ne cherchait pas une personne. Elle traquait une anomalie. Depuis trois jours, les réseaux du District 13 subissaient des micro-coupures étranges. Pas des pannes matérielles, non. C’était comme si le code… avait peur. Comme si une entité étrangère traversait les serveurs, réécrivant la réalité binaire sur son passage.
Une fenêtre pop-up s’ouvrit directement sur sa rétine, rouge clignotant.
< ALERTE : Rupture de protocole de sécurité. Secteur 4. Signature thermique massive détectée. >
Lilith fronça les sourcils. Le Secteur 4 ? C’était le territoire des vieux entrepôts de stockage, une zone morte. Pourquoi une signature massive là-bas ?
Elle fit un geste de la main, et la fenêtre s’agrandit, affichant une image satellite granuleuse piratée sur un satellite météo. Une forme sombre venait d’atterrir sur une passerelle. Une forme qui ressemblait à un char d’assaut bipède.
— Putain, souffla Lilith. C’est du lourd.
L’image zooma. Le profil de l’armure. Les épaulières. Les sceaux gravés.
— Une androïde ? Ici ? Non… c’est autre chose.
L’intuition de Lilith s’affola. Son implant « Senseur Magique » – une modification illégale et rare, mélangeant biofeedback et sensibilité ésotérique – se mit à vibrer. L’anomalie qu’elle traquait n’était pas loin de cette intrusion. Les deux événements étaient liés. Une coïncidence ? Lilith ne croyait pas aux coïncidences. Dans son monde, une coïncidence était juste un complot qu’on n’avait pas encore décrypté.
Elle se leva d’un bond souple, défiant la gravité. Ses bottes magnétiques s’activèrent brièvement pour assurer son adhérence sur le toit glissant.
— Bon, fini de jouer. Passons aux choses sérieuses.
Elle tapota son oreille droite, activant son canal com crypté.
— Moira ? Tu es là ?
Une voix synthétique, mais teintée d’une ironie très britannique – typique des IA modernes – répondit directement dans son cortex auditif.
— Toujours, ma chère. Je surveille vos signes vitaux et je constate une augmentation de votre taux d’adrénaline. Une soirée romantique en perspective ?
— Plutôt une soirée explosive. Analyse la signature de l’intrus au Secteur 4. Je veux savoir qui est assez fou pour porter trois tonnes de métal pour une mission d’infiltration.
— Analyse en cours… C’est du matériel militaire classifié, Lilith. Je détecte des émanations isotopiques. Et… oh, c’est intéressant.
— Quoi ? demanda Lilith en commençant à courir vers le bord du toit.
— Je détecte une signature de phéromones synthétiques. Très puissante. De la peur aéroportée. Si vous vous approchez, je devrai filtrer vos récepteurs hormonaux, sinon vous allez vous recroqueviller en position fœtale en pleurant de terreur primale.
Lilith sourit, révélant une dent canine légèrement plus pointue que la moyenne.
— J’adore les défis ma puce. On y va.
Elle sauta. Le vide de dix étages entre son immeuble et le suivant ne l’effraya pas. Ses jambes renforcées par des fibres artificielles se détendirent comme des ressorts. Elle vola au-dessus de la ruelle, sa silhouette se découpant un instant contre la lune blafarde qui perçait les nuages toxiques.
Elle atterrit dans une roulade parfaite, se releva sans perdre de vitesse et continua sa course sur les toits. Deux trajectoires. L’une lourde, implacable, descendant dans les abysses de la ville. L’autre rapide, aérienne, fonçant vers le danger.
Hécate et Lilith ne se connaissaient pas encore. Mais dans les équations froides de l’univers, leur collision était désormais inévitable. Et autour d’elles, invisible mais omniprésente, la magie commençait à suinter à travers les fissures de la réalité technologique, attirée par la réunion de ces deux âmes brisées.
L’inévitable rencontre se rapprochait à chaque seconde, alors que l’intérieur de l’entrepôt du Secteur 4 n’était pas vide. Il était désert, comme mort. Une mort industrielle, froide et poussiéreuse.
Hécate s’avançait dans la nef centrale, ses pas lourds faisant trembler les passerelles métalliques rouillées suspendues au-dessus d’elle. L’endroit sentait l’huile rance et l’ozone statique. À l’intérieur de son armure Praetorian-X, elle étouffait. Le système de refroidissement de l’exosquelette ronronnait, mais il peinait à dissiper la chaleur générée par son propre corps cyborg en état d’alerte. Elle sentait une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale, glissant sous sa combinaison de pilotage en nano-fibre, s’accumulant dans le creux de ses reins.
Ses scanners passifs cartographiaient l’espace en temps réel, construisant un modèle filaire tridimensionnel dans son esprit. Des conteneurs éventrés, marqués du logo délavé de Genetech, gisaient comme des carcasses d’animaux préhistoriques. Mais ce n’était pas ce qu’elle cherchait.
Elle se sentait lourde. Pas seulement des quatre cents kilos de céramite qu’elle portait, mais de ce vide dans son bas-ventre. L’hystérectomie radicale imposée par Genetech pour « optimiser l’espace interne » et supprimer les cycles hormonaux avait laissé une absence physique qu’elle ressentait à chaque pas. Pourtant, le reste était là. Son sexe, fonctionnel et nerveux, frottait contre le harnais de maintien de l’armure, une sensation intime et incongrue au milieu de ce char d’assaut bipède. Elle était une femme mutilée pilotant un monstre. Qui était-elle au juste ?
< Signature énergétique détectée. Sous-sol. Niveau -2. >
L’interface de Hécate surligna une trappe de maintenance dissimulée sous un tas de débris. Elle balaya les décombres d’un revers de main, ses servomoteurs gémissant à peine sous l’effort de déplacer une poutre en acier de deux tonnes.
C’est à cet instant que ses capteurs de proximité hurlèrent.
Une perturbation dans l’air. Pas un mouvement physique, mais une variation de pression atmosphérique et une distorsion thermique légère. Quelqu’un était là. Quelqu’un de très doué.
Hécate pivota avec une vitesse surprenante pour une créature de sa masse. Son armure Praetorian-X réagit instantanément, les gyroscopes internes compensant l’inertie, tirant sur ses épaules biologiques pour suivre le mouvement. Elle leva son bras droit, activant le générateur de sa hache énergétique, fixée magnétiquement dans son dos mais prête à être déployée en une milliseconde.
— Sors de l’ombre, gronda sa voix synthétisée, amplifiée par les haut-parleurs externes de son gorgerin. Ou je rase ce bâtiment avec toi à l’intérieur.
Le silence lui répondit, lourd et oppressant. Puis, un rire. Un rire léger, féminin, mais tranchant comme du verre brisé.
La source de l’amusement se révéla être perchée sur une poutre transversale, dix mètres au-dessus du titan blindé, d’où Lilith observait. Son camouflage optique Ghost-Weave la rendait pratiquement invisible, une simple fluctuation dans la pénombre.
— Analyse complète, demanda-t-elle silencieusement à Moira.
— C’est fascinant, répondit l’IA avec son flegme habituel. Le sujet est une structure composite. Une armure externe de classe siège, mais le pilote à l’intérieur… c’est un cyborg lourd. Je détecte des bio-signaux complexes. Ce n’est pas un robot, Lilith. Il y a de la chair là-dedans. Une femme enchâssée dans du métal.
Lilith fronça les sourcils. Elle voyait l’aura de données de la guerrière. Le réacteur dorsal était instable, signature radioactive légère. Mais ce qui l’inquiétait, c’était l’armement.
— Ces griffes… c’est du mono-filament vibratoire. Si elle te touche, Lilith, ton armure légère ne servira à rien. Tu seras découpée comme du sashimi.
— Noté. Ne pas se faire toucher.
Lilith désactiva son camouflage. Elle voulait être vue. C’était une déclaration.
— Pour une boîte de conserve, tu as de bons réflexes, lança Lilith, sa voix résonnant dans le hangar vide.
Elle se laissa tomber. En l’air, elle déclencha ses micro-boosters de gravité, ralentissant sa chute pour atterrir avec une souplesse féline face à Hécate, à une distance respectueuse de quinze mètres.
Dès que ses bottes touchèrent le sol, ses mains floues de vitesse dégainèrent « Scylla » et « Charybde ». Les pistolets jumelés, œuvres d’art mortelles en polymère noir mat et tungstène, pointaient directement vers les optiques rouges du géant.
Hécate ne bougea pas, mais l’air autour d’elle sembla s’épaissir. Dans son cockpit personnel, elle analysait la menace. Petite. Rapide. Arrogante.
— Identité, aboya le cyborg lourd. Tu n’es pas de Genetech. Tu n’es pas une Corpo.
— Je suis ton pire cauchemar si tu ne ranges pas tes jouets, répondit Lilith, un sourire carnassier aux lèvres. Ou ta meilleure amie, si tu me dis ce que tu fais ici.
Hécate n’était pas douée pour la diplomatie. Sa réponse fut chimique.
< Activation : Terror-Synth 5. Concentration maximale. >
Les buses de son armure, dissimulées sous les plaques pectorales, crachèrent leur venin invisible. Le gaz neurotoxique se répandit à la vitesse du son, saturant l’espace entre les deux combattantes. C’était une arme de domination absolue. Hécate attendit le résultat habituel : les tremblements, la dilatation des pupilles, la chute de l’arme, la reddition inconditionnelle face à la peur primale.
Mais Lilith ne bougea pas. Elle pencha simplement la tête sur le côté, curieuse.
Dans le cortex de Lilith, Moira travaillait à la vitesse de la lumière.
— Alerte. Attaque neurochimique massive détectée. Invasif de classe A. Je verrouille tes récepteurs synaptiques, Lilith. Je déroute les signaux de l’amygdale vers le tampon mémoire. Tu vas sentir un léger picotement.
Lilith renifla.
— C’est tout ? De la peur en canette ? C’est grossier.
Hécate recula d’un pas, ses servos émettant un grognement mécanique de surprise. C’était impossible. Personne ne résistait au Terror-Synth. Pas sans un équipement NBC lourd. Cette femme… cette créature… n’avait qu’un masque filtrant minimaliste.
— Qui es-tu ? répéta Hécate, cette fois avec une nuance d’incertitude dans ses modulateurs vocaux.
— Je suis celle qui va te court-circuiter, répondit Lilith.
Le combat s’engagea sans signal. Hécate chargea. Pour une masse de métal aussi imposante, sa vitesse était terrifiante. Le sol en béton se fissurait sous chaque impulsion des pistons hydrauliques de son armure. Elle couvrit les quinze mètres en moins d’une seconde, sa hache s’activant dans un crépitement d’énergie, traçant un arc mortel vers le torse de Lilith.
Lilith ne para. Elle esquiva. Une glissade latérale assistée par ses réflexes augmentés (Kereznikov, accélération synaptique de niveau 4). La lame d’énergie passa à quelques millimètres de son visage, l’ozone brûlant ses cils.
— Scylla ! cria mentalement Lilith.
Son pistolet gauche cracha trois fois. Bam. Bam. Bam.
Des balles explosives au gel thermique impactèrent le plastron d’Hécate. Les explosions fleurirent comme des roses de feu sur l’armure noire. La chaleur intense, plus de 2000 degrés Celsius, lécha la céramite.
Hécate ne ralentit même pas. Son champ de force personnel absorba l’onde de choc, et ses dissipateurs thermiques rugirent, évacuant la chaleur loin de la pilote à l’intérieur. Elle pivota sur elle-même, utilisant l’élan de sa hache pour lancer un coup de revers avec son bras gauche.
Les lames rétractables de son coude sortirent. Lilith, encore en mouvement, dut se contorsionner en arrière, sa colonne vertébrale se pliant à un angle impossible pour un humain normal. Le métal siffla au-dessus de sa gorge.
— Charybde !
Le pistolet droit tonna. Une seule balle. Munition perforante à noyau d’uranium appauvri, conçue pour percer les blindages de char.
Le projectile frappa l’articulation du genou droit de l’armure d’Hécate, là où le blindage était le plus fin pour permettre la mobilité.
Il y eut un bruit de métal déchiré, un cri strident de mécanique torturée. Le vérin hydraulique externe explosa, libérant une geyser d’huile. L’armure se grippa. Hécate, déséquilibrée par la faillite de son équipement, sentit le poids mort de la jambe métallique tirer sur sa propre jambe biologique. Elle trébucha, un genou à terre, piégée dans sa propre coquille.
— Touché ! exulta Moira dans la tête de Lilith.
Touchée dans sa mobilité, Hécate rugit, un son qui n’avait rien d’humain, un mélange de rage numérique et de fureur bestiale. Elle se releva malgré les dégâts, forçant sur ses vrais muscles pour compenser la perte de l’hydraulique, prête à libérer toute la puissance de son réacteur pour incinérer cette puce agaçante. Elle enleva son casque pour mieux contempler la gêneuse.
Lilith braqua ses deux armes sur la tête du cyborg. Hécate leva sa hache pour une frappe dévastatrice.
Leurs regards se croisèrent. Les optiques grises contre les iris bleus électriques.
Et le monde s’arrêta.
Ce n’était pas une pause poétique. Ce fut une anomalie physique. L’air entre elles se mit à vibrer. Une onde de choc silencieuse, invisible pour les instruments mais assourdissante pour leurs esprits, éclata au centre de la pièce.
Les implants de Lilith hurlèrent des messages d’erreur.
< ERREUR CRITIQUE. Surcharge système. Source externe inconnue. >
< Tentative de connexion non autorisée... Connexion établie. >
Praetor commença à dérailler
< Hey miss H, il se passe quoi là, je reçois trop de données >
< Violation du périmètre mental. Synchronisation forcée. >
Elles ne virent plus l’entrepôt.
Flash.
Elles n’étaient plus dans le monde physique. Elles flottaient dans le vide, entourées de débris en feu. L’espace. Le froid absolu.
Hécate vit Lilith, mais pas comme elle était aujourd’hui. Elle la vit plus jeune, sans implants, vêtue d’une combinaison de pilote en lambeaux, hurlant dans une radio morte.
Lilith vit Hécate. Pas le monstre de métal. Elle vit une femme grande, fière, en uniforme d’officier de la Flotte Terrienne, le visage en sang, tenant une position désespérée dans un couloir envahi par des créatures… des choses qui n’étaient ni machines ni vivantes. Des horreurs d’une autre dimension.
Flash.
Une table d’opération. La lumière crue des scialytiques. La douleur. Une douleur si pure qu’elle était blanche.
Hécate sentit la scie à os découper ses membres. Elle entendit les scientifiques de Genetech rire.
Mais elle sentit aussi une présence. Une conscience à travers le réseau local du laboratoire. Quelqu’un qui était là, dans les serveurs, essayant de pirater les protocoles de douleur pour la soulager.
« Tiens bon, soldat… » La voix de Lilith. Une voix numérique, venant de nulle part.
Flash.
Le présent revint avec la violence d’un coup de poing.
Hécate et Lilith reculèrent simultanément, chancelantes, comme si elles avaient été frappées physiquement. Les deux tombèrent à la renverse et la hache d’Hécate s’éteignit. Les pistolets de Lilith s’abaissèrent.
La fumée des tirs et la vapeur des dissipateurs thermiques flottaient entre elles.
— Tu… souffla Hécate. Sa voix tremblait, les modulateurs incapables de masquer l’émotion humaine qui remontait. Tu étais là. Dans le laboratoire.
Lilith porta une main à sa tempe, grimaçant sous la migraine soudaine.
— Et toi… tu étais sur l’Orion. Lors de la Chute.
Moira, l’IA, habituellement si bavarde, était silencieuse, traitant des pétaoctets de données issues de cette connexion inexplicable. Finalement, elle parla, sa voix teintée d’une gravité nouvelle.
— Mesdames, je crois que nous venons de trouver l’Anomalie. Ce n’est pas une machine. Ce n’est pas de la magie. C’est vous. Votre résonance.
– Heu dites les meufs vous pourriez arrêter de saturer nos flux de données, demanda Praetor
Les deux IA parlèrent simultanément aux deux femmes qui ne s’en rendirent pas compte.
Hécate se redressa, mais ne relança pas ses systèmes d’attaque. Elle regarda ses mains griffues, puis la femme en face d’elle. L’ennemie venait de disparaître. À la place, il y avait la seule entité dans cet univers pourri qui semblait partager la même fréquence d’âme qu’elle.
— Genetech savait, dit Hécate. Ils savaient que nous étions liées. J’étais ici pour leur laboratoire souterrain mais toi ?
Lilith rengaina ses pistolets avec un claquement sec.
— Je suis là parce que quelque chose perturbe le code de ce secteur et je suis tombée sur toi. Ce quelque chose est liée à ce labo dont tu parles et à Genetech, alors on va leur demander pourquoi, dit-elle, ses yeux bleus brûlant d’une nouvelle détermination. Et on ne demandera pas poliment.
Dehors, le tonnerre gronda, comme pour sceller leur pacte silencieux. Deux survivantes. Deux monstres. Une seule vengeance.
L’adrénaline du combat retomba peu à peu, laissant place à une analyse pragmatique de la situation, alors que le silence qui suivit leur révélation commune était plus lourd que le blindage d’Hécate. Dans l’entrepôt dévasté, seule la pluie acide martelant le toit en tôle ondulée offrait un rythme de fond.
Hécate brisa la stase la première. Elle tenta de faire un pas, mais son armure ne répondait plus. Le tir de Lilith avait sectionné le flux hydraulique principal de la jambe droite. Elle était piégée dans une statue de quatre cents kilos.
Avec un grognement de frustration purement organique, elle déverrouilla les fixations manuelles de la jambe endommagée.
— Joli tir, admit Hécate. C’était un compliment réticent, mais sincère. Dans son monde, la compétence était la seule monnaie qui avait de la valeur.
< Initialisation protocole : auto-repair. >
< Déploiement des nanites de soudure. >
Des milliers de robots microscopiques, logés dans la structure alvéolaire de l’armure, affluèrent vers la brèche. À l’œil nu, cela ressemblait à une mousse argentée qui bouillonnait sur le métal déchiré, tricotant la matière à l’échelle moléculaire.
Lilith, elle, rechargeait ses armes. Ses mains ne tremblaient pas, mais son rythme cardiaque, affiché sur son interface rétinienne, était encore élevé. Elle observait le géant de métal se réparer.
— Je peux aider, proposa Lilith.
Elle s’approcha. Hécate se raidit. Personne ne touchait son armure. C’était sa carapace, sa seule protection contre un monde qui l’avait brisée. Mais elle vit le regard de Lilith. Il n’y avait ni pitié, ni peur. Juste de la compréhension technique et humaine.
— Le circuit de dérivation est grillé, dit Hécate. Je dois ouvrir la plaque de cuisse pour que les nanites accèdent au noyau du vérin.
Hécate actionna un levier dissimulé. La plaque de blindage de sa cuisse droite s’ouvrit avec un sifflement de dépressurisation.
Ce que Lilith vit à l’intérieur la fit ciller. Ce n’était pas un enchevêtrement de câbles. C’était une jambe. Une jambe gainée dans une combinaison de compression noire, trempée de sueur. La forme était humaine, féminine, musclée, bien que Lilith devinât les renforts de carbone sous le tissu. C’était l’intimité de la guerrière exposée : la chair fragile cachée sous la forteresse.
— Moira, analyse cette nanotechnologie, subvocalisa Lilith, détournant poliment le regard vers la réparation en cours.
— C’est de la tech de Genetech, série Black-Ops, répondit l’IA. C’est illégal dans douze systèmes solaires. Ces nanites ne se contentent pas de réparer, Lilith. Elles réécrivent le code génétique des tissus organiques environnants pour optimiser la fusion. C’est… barbare.
Lilith frissonna. Elle rangea « Scylla » et « Charybde » dans leurs holsters.
— Si nous devons avancer ensemble, dit Lilith à voix haute, brisant la barrière du silence radio, il faut que je sache ce que tu cherches vraiment. Pas la version officielle.
Hécate referma la plaque de son armure, scellant à nouveau son corps. Elle se releva. Son genou fonctionnait à nouveau, bien qu’avec une efficacité réduite à 85 %.
— Je cherche le Projet Chimère, répondit-elle. Sa voix synthétique descendit d’une octave, chargée d’une haine froide. L’endroit où ils nous ont créées. L’endroit où ils ont volé ma vie pour en faire une arme.
Elle pointa sa hache désactivée vers la trappe que Lilith avait repérée plus tôt.
— Cette signature énergétique que tu traques… elle vient d’en bas. C’est le cœur du réacteur. Ou pire.
La trappe ne s’ouvrait pas avec un code. Elle nécessitait une force brute que seule Hécate pouvait fournir. Elle planta ses doigts griffus dans l’acier renforcé et tira. Le métal hurla, se déchirant comme du papier. Une bouffée d’air vicié, froid et stérile, remonta des profondeurs.
Elles descendirent le long d’un escalier qui semblait interminable, à travers plusieurs niveaux. L’architecture changea radicalement. Fini le béton brut de l’entrepôt. Elles pénétraient dans un complexe de recherche de haute technologie. Les murs étaient faits de panneaux de polymère blanc immaculé, autonettoyants, qui diffusaient une lumière douce et sans ombre. C’était l’esthétique clinique de la folie.
— Je n’aime pas ça, murmura Lilith. C’est trop propre.
Elle activa sa « Vue Spectrale ». Le monde se transforma en un réseau de lignes de flux. Mais ici, les lignes étaient… fausses, non-euclidiennes.
— Regarde, dit-elle en pointant un mur vide. Mes capteurs indiquent un mur solide. Mais mon intuition… et les fluctuations magiques que je capte… me disent qu’il y a un passage.
Hécate s’approcha. Ses capteurs thermiques ne montraient rien.
— C’est une illusion ?
— Mieux. C’est un mélange de camouflage holographique et de runes de dissimulation. De la technomancie.
Lilith s’approcha du mur. Elle ne sortit pas ses outils de piratage classiques. À la place, elle sortit un petit cristal brut de sa poche, un éclat de quartz qu’elle avait « préparé » avec des algorithmes ésotériques. Elle le posa contre la surface blanche.
Le cristal se mit à vibrer, émettant un bourdonnement qui fit grincer les dents d’Hécate. Des lignes de code rouges apparurent sur le mur, se mêlant à des symboles arcaniques luisants.
— Le pare-feu est hybride, expliqua Lilith, ses yeux roulant dans ses orbites alors qu’elle traitait les données à une vitesse vertigineuse. Une couche de cryptage récente couplée à un sceau de protection mineur. C’est tordu, c’est brillant, j’aime !
Un claquement sec, et le mur s’effaça. Pas comme une porte qui s’ouvre, mais comme un pixel mort qui disparaît de l’écran. La voie désormais libre révéla une vision cauchemardesque ; ce qui se trouvait derrière fit marquer un temps d’arrêt à Hécate.
C’était une immense salle circulaire, plongée dans la pénombre, éclairée seulement par la lueur bioluminescente de centaines de cuves cylindriques alignées le long des murs.
Hécate avança, ses pas résonnant lourdement sur le sol en verre blindé. Sous leurs pieds, dans les ténèbres, d’autres machines tournaient en silence.
Elle s’approcha de la cuve la plus proche. À l’intérieur, flottant dans un liquide amniotique verdâtre, se trouvait… une chose.
C’était un torse humain, mais greffé sur un châssis arachnoïde en chrome. Le visage était tordu dans un cri silencieux, la bouche cousue par des fils d’argent. Des runes étaient gravées à même la chair, luisant faiblement.
— Par le Néant… souffla Lilith, rejoignant Hécate. Elle scanna la créature. Pas de signature cérébrale. C’est une coquille vide.
— Non, corrigea Hécate, posant sa main gantée sur la vitre froide. C’était le Sergent Miller. Je le reconnais. Nous avons servi ensemble sur Titan. Ils… ils ont fusionné son corps à la machine. Il ne peut plus en sortir.
Elle passa à la cuve suivante. Une femme dont les bras avaient été remplacés par des canons à plasma organiques, la chair fusionnant avec l’arme.
— Capitaine Valerius.
Cuve après cuve, Hécate nommait les monstres. Ce n’étaient pas des expériences aléatoires. C’était son ancienne unité. Les « Loups de l’Orion ». Ceux qui avaient été portés disparus, présumés morts au combat. Genetech ne les avait pas laissés mourir. Ils les avaient recyclés.
La rage monta en Hécate. Une rage froide, nucléaire. Son réacteur dorsal monta en régime, émettant un sifflement menaçant. Les lumières de la salle vacillèrent en réponse à son champ électromagnétique qui s’intensifiait sous l’émotion.
Hécate porta ses mains à son cou.
Pshhhht.
La dépressurisation siffla. Elle retira son casque. Elle avait besoin de voir ses frères d’armes avec ses propres yeux, pas à travers des écrans tactiques.
Lilith la regarda. Elle vit ce visage d’une beauté tragique, la peau artificielle de la mâchoire si parfaite qu’elle semblait plus réelle que la vraie peau pâle du front. Elle vit la cicatrice qui traversait la lèvre. Elle vit les yeux gris remplis de larmes qu’elle ne pouvait pas verser.
— Ils essayaient de créer des soldats parfaits, analysa froidement Moira dans l’esprit de Lilith, bien que l’IA semblât elle-même perturbée. Ils cherchaient à combiner la résilience du métal avec la capacité de la chair à canaliser… l’Autre Chose.
— L’Autre Chose ? demanda Lilith.
— L’énergie. La Magie. Appelle ça comme tu veux. Ils voulaient des cyborgs mages.
Au-delà des rangées de victimes, la véritable récompense de leur intrusion les attendait au centre de la pièce, sur un piédestal en obsidienne qui jurait avec la technologie environnante, où trônait l’objet de leur quête.
Ce n’était pas un livre en papier. C’était un cube de données, un artefact de la taille d’une tête humaine, fait d’un matériau noir mat qui semblait absorber la lumière. Des câbles gros comme des pythons sortaient de sa base, le reliant aux serveurs de Genetech, comme si la corporation essayait de pomper son sang numérique.
— C’est ça, dit Lilith. La source de l’anomalie.
Elle s’approcha, mais Hécate l’arrêta d’un bras puissant.
— Attends. Mes capteurs de menace sont dans le rouge. Regarde les ombres.
Lilith bascula en vision thermique. Rien. Elle bascula en vision spectrale.
Et elle le vit.
Autour du piédestal, l’air n’était pas vide. Il était saturé de micro-drones spirituels, des esprits liés à la machine, invisibles à l’œil nu mais mortels pour l’esprit. Une « Glace Noire » d’un nouveau genre, mi-virus informatique, mi-malédiction.
— Si je me connecte à ça, dit Lilith, la gorge sèche, ils vont frire mon cerveau et manger mon âme en dessert.
— Je peux briser la connexion physique, proposa Hécate, levant sa hache. Couper les câbles.
— Non ! cria Lilith. L’énergie est instable. Si tu coupes le flux brutalement, l’artefact pourrait déclencher une impulsion électromagnétique et magique qui raserait le quartier.
Elles étaient dans une impasse. Hécate, la force brute, ne pouvait pas frapper. Lilith, l’esprit agile, ne pouvait pas pirater.
C’est alors que l’artefact s’activa.
Le cube noir s’ouvrit, ses facettes se déplaçant comme un puzzle mécanique complexe. Une projection holographique en sortit. Mais ce n’était pas un enregistrement. C’était une carte stellaire. Une carte de l’univers, mais… différente. Les étoiles étaient reliées par des lignes de lumière qui ne suivaient pas les routes hyperspatiales connues.
— C’est magnifique, murmura Lilith, hypnotisée.
— C’est une carte d’invasion, gronda Hécate. Elle reconnut certains marqueurs tactiques. Des mondes qu’elle avait protégés. Des mondes qui avaient brûlé. Des mondes maintenant fait de déserts.
Leur découverte fut soudain interrompue par un bruit lourd, humide, qui résonna au fond de la salle. Le bruit de quelque chose de massif qui se décollait d’une surface gluante.
Une immense porte blindée, au fond du laboratoire, commença à s’ouvrir. De la vapeur d’azote liquide s’en échappa, roulant sur le sol.
— Nous avons de la compagnie, annonça Hécate. Elle remit son casque, verrouillant son expression derrière l’acier. Sa hache s’alluma dans la main.
De la brume émergea le gardien.
Ce n’était pas un cyborg comme Hécate. C’était une abomination. Il mesurait trois mètres de haut. Son corps était un assemblage grotesque de plusieurs torses humains soudés ensemble, greffés sur un châssis de tank quadrupède. Mais le pire, c’était sa tête. Ou plutôt, ses têtes. Trois crânes humains, enchâssés dans un casque de verre rempli de liquide cérébro-spinal, connectés par des câbles optiques.
La créature ne parlait pas. Elle émettait un son, un « bruit blanc » psychique qui fit saigner le nez de Lilith et brouilla le HUD d’Hécate.
— Sujet : Chimère-Alpha, lut Hécate sur les marquages du châssis de la bête. Statut : Instable.
La Chimère-Alpha braqua ses armes : un canon rotatif type Vulcan sur son bras droit, et des griffes runique grésillante d’énergie violette sur son bras gauche.
— Lilith, dit Hécate sans quitter le monstre des yeux. Trouve un moyen de sécuriser cet artefact sans nous tuer. Je vais occuper… Ce truc.
— Occuper ? Hécate, ce truc a un blindage réactif et émet des ondes psioniques !
— Alors dépêche-toi, pas de raison de traîner !
Hécate chargea. Elle ne cria pas. Elle n’hésita pas. Elle se propulsa avec ses jets dorsaux, transformant sa masse en un missile vivant, droit sur l’abomination qui gardait les secrets de leur passé.
Le choc des titans fit trembler les fondations mêmes de l’entrepôt.
La distance séparant Hécate de la Chimère-Alpha – trente mètres de sol en verre blindé – fut effacée en 1,2 seconde. Mais pour Hécate, enfermée dans son sarcophage de combat, ce fut une éternité de calculs balistiques et de poussée brutale.
Elle ne courait pas. À presque huit cent kilos, entre le poids de l’armure et le sien propre, courir était inefficace. Elle glissait. Les micro-propulseurs logés dans ses mollets et son dos crachèrent des cônes de plasma bleu, la propulsant à l’horizontale, rasant le sol. L’air autour d’elle s’ionisa instantanément, créant une onde de choc tonitruante qui fit éclater les vitres des bureaux adjacents. Elle était une ogive vivante.
La Chimère, malgré sa masse grotesque de chairs nécrosées et de titane volé, réagit avec une vitesse qui défiait la biologie. Ses trois têtes pivotèrent indépendamment, les câbles optiques sifflant comme des serpents agacés. Son bras droit, le canon rotatif Vulcan, se mit à tourner dans un hurlement de moteur électrique.
Brrrrt.
Le son n’était pas celui d’une arme à feu, mais celui d’une toile qu’on déchire à l’échelle industrielle. Un torrent de projectiles en uranium appauvri de 30mm s’abattit sur Hécate.
N’importe quel autre blindage aurait été vaporisé. Mais l’armure Praetorian-X disposait d’un champ de répulsion cinétique expérimental. Les balles frappèrent le champ invisible à quelques centimètres du plastron d’Hécate, s’écrasant en champignons de métal fondu incandescent.
À l’intérieur, Hécate hurlait en silence. Le champ de force ne bloquait pas l’inertie. Chaque impact était comme un coup de poing sur son sternum. La température dans l’habitacle grimpa de dix degrés en une seconde. La sueur ruisselait dans ses yeux, mais elle ne pouvait pas cligner assez vite pour la chasser.
< Intégrité du bouclier : 40%... 20%... Surcharge des émetteurs. Rupture imminente. >
< Tu devrais te mettre à couvert, sinon tu vas ressembler à de l’emmental >
— Encaisse, grogna-t-elle, serrant les dents artificielles de sa mâchoire contre le protège-dents intégré.
Le bouclier céda. Les dernières balles rayèrent la céramite de son épaule, mais elle était trop près.
Elle percuta la Chimère.
Le choc fut sismique. Le verre blindé sous leurs pieds explosa en une pluie de diamants tranchants. Hécate utilisa l’élan pour planter son épaule blindée dans le torse central de la bête. Elle entendit le bruit écœurant des côtes qui se brisent – un craquement mouillé – mêlé au grincement strident du métal qui plie.
La Chimère recula de dix mètres, ses six jambes mécaniques labourant le béton pour trouver une prise, laissant des sillons profonds dans le sol. Elle ne tomba pas. Pire, elle contre-attaqua instantanément.
Son bras gauche, la griffe runique chargée d’énergie, s’abattit. Hécate leva sa hache énergétique pour parer. Le générateur de plasma de la hache rencontra la magie corrompue de la griffe.
Il n’y eut pas de choc métallique. Il y eut une explosion de lumière violette et bleue. L’air sentit soudain l’ozone et la viande brûlée.
< Alerte : Intrusion magique détectée dans les servos du bras droit. Corruption du firmware en cours. >
À l’intérieur de l’armure, Hécate sentit un froid absolu, le froid du vide spatial, remonter le long de son bras droit, traversant la combinaison de pilotage pour mordre sa chair. La magie de la créature essayait de tuer sa machine. Pas de la détruire, mais de l’éteindre, comme on souffle une bougie.
— Sors de ma tête ! hurla Hécate.
Elle activa ses micro-diffuseurs de phéromones à puissance maximale, inondant la zone de Terror-Synth. Sur un esprit biologique, cela aurait provoqué un arrêt cardiaque immédiat. Sur la Chimère… les trois têtes humaines se mirent à rire. Un rire discordant, superposé, le son de la folie pure. La créature n’avait plus d’amygdale fonctionnelle. Elle ne connaissait plus la peur. Elle ne connaissait que la faim.
Tandis qu’Hécate livrait une guerre totale dans le monde physique, Lilith, à vingt mètres de là, menait sa propre bataille, immobile au milieu du chaos.
Son corps physique était accroupi derrière une caisse de munitions, les yeux révulsés, blancs. Mais sa conscience avait plongé dans l’artefact.
Ce n’était pas du code binaire classique. C’était de la géométrie non-euclidienne, un mélange bâtard de code source et de sorcellerie. Lilith flottait dans un vide infini, entourée de structures fractales qui pulsaient au rythme d’un cœur invisible. C’était l’architecture de sécurité de l’artefact : une forteresse mentale.
— Moira, j’ai besoin de puissance de calcul, projeta-t-elle mentalement. Sa voix résonnait dans ce vide numérique comme dans une cathédrale. Je n’arrive pas à trouver la prise. Les murs bougent.
— Je déroute 90% de mes cycles processeurs pour toi, Lilith, répondit l’IA. Mais attention. Ce que tu vois n’est pas une métaphore. Ces formes géométriques… ce sont des esprits liés, des âmes piégées dans le silicone. Si tu touches les bords, ils te consumeront.
Devant Lilith se dressait le « Verrou ». Dans le monde physique, c’était le cube noir. Ici, c’était un dodécaèdre titanesque en rotation constante, chaque face montrant des symboles qui changeaient trop vite pour être lus par un œil humain.
Lilith leva ses mains virtuelles. Elle ne tapait pas de code. Elle tissait. C’était sa spécialité : la Toile. Elle visualisa des fils de lumière dorée – sa propre volonté, son propre mana latent – et commença à les insérer dans les interstices du dodécaèdre, cherchant le rythme, la faille.
C’était comme essayer de crocheter une serrure vivante qui vous déteste.
Soudain, une face du dodécaèdre s’ouvrit. Un œil apparut. Un œil rouge, injecté de sang, gigantesque. Il la regarda. Ce n’était pas un capteur optique. C’était un regard de haine pure.
Une douleur lancinante traversa le crâne de Lilith dans le monde réel. Du sang commença à couler de son nez, tachant le col de sa veste.
< Alerte : Biofeedback neural. Niveau critique. Température cérébrale : 41°C. Risque d'anévrisme. >
— Il me voit ! cria Lilith dans le néant. Il essaie de faire frire mon implant !
— Tiens bon ! ordonna Moira. Injecte le virus Icarus. Maintenant !
Lilith serra les dents virtuelles. Elle concentra toute sa rage, toute sa peur, tout son mépris pour ces créateurs de monstres. Elle compacta ces émotions dans un paquet de données virales – un mélange de code polymorphe et d’intention magique pure – et le propulsa droit dans l’œil ouvert.
L’œil cligna. Le dodécaèdre frémit et se figea. Le système hésita. Une micro-seconde d’ouverture. C’était tout ce dont elle avait besoin.
Dans le monde réel, cependant, la situation tournait au désastre pour Hécate.
La Chimère était plus forte, plus lourde. Elle ne ressentait pas la douleur des coups d’Hécate. Elle avait réussi à coincer le bras armé de la hache sous l’une de ses pattes griffues.
La créature riposta avec un coup de bélier. Sa tête centrale frappa le plastron d’Hécate. Le métal s’enfonça de cinq centimètres, brisant deux côtes flottantes de la pilote à l’intérieur.
Hécate coupa sa respiration. La douleur était une information. Juste une information.
Son système respiratoire était compromis. Une alarme stridente hurlait dans son oreille droite.
La Chimère la tenait maintenant. Sa griffe runique avait saisi le poignet droit d’Hécate, l’immobilisant, tordant l’alliage. Le canon rotatif de la bête tournait à vide, se préparant à tirer à bout portant dans le visage d’Hécate.
Hécate vit les trois têtes s’approcher de la sienne. Les yeux laiteux la fixaient à travers la visière fêlée. Et soudain, les bouches cousues s’ouvrirent, déchirant les fils d’argent dans un jaillissement de pus noir.
— Rejoins-nous… Hécate…
Ce n’était pas un son. C’était une transmission directe par conduction osseuse, vibrant dans le crâne métallique d’Hécate. C’était la voix du Capitaine Valerius.
Le choc psychologique faillit faire ce que le canon n’avait pas réussi : paralyser Hécate. Pendant une fraction de seconde, elle ne vit plus le monstre. Elle revit le visage de son ancien capitaine, riant au mess des officiers, avant l’horreur.
< Alerte : Attaque mémétique. Tentative de subversion de la personnalité. >
La Chimère chargeait son tir. Le canon tournait à sa vitesse maximale.
Hécate ferma les yeux. Dans le noir de son casque, une larme coula sur sa joue de peau synthétique.
— Désolée, Capitaine. Vous êtes morte sur Titan. Et je ne rejoins pas les morts.
Elle déclencha les lames rétractables de son coude gauche. Mais au lieu de frapper la créature (ce qui aurait été inutile vu l’épaisseur de sa peau), elle visa le sol.
Elle planta son coude dans le béton et activa les micro-fusées de son avant-bras. La poussée fut violente. Elle fit pivoter tout son corps de quatre cents kilos autour de son poignet captif, utilisant la prise de la Chimère comme pivot.
Avec l’élan d’une centrifugeuse, elle leva sa jambe droite. Les servomoteurs hurlèrent en surcharge. Elle abattit son talon renforcé en adamantium directement sur le « cou » central de la machine, là où les trois têtes se rejoignaient, là où les câbles étaient à nu.
CRAC.
Le son fut celui d’un arbre qu’on abat. Le verre du casque central de la Chimère explosa. Le liquide cérébro-spinal gicla partout, acide et brûlant, dissolvant la peinture de l’armure d’Hécate. L’une des têtes fut écrasée en pulpe rouge.
La créature hurla – un cri psychique qui fit éclater toutes les ampoules du laboratoire et saigner les oreilles d’Hécate malgré le casque.
Elle lâcha Hécate.
Le cyborg tomba lourdement au sol, roula sur le côté dans un fracas de métal, et se releva en une milliseconde, hache en main, malgré les alertes de dommages critiques qui inondaient sa vision.
— Lilith ! J’espère que tu as fini ta sieste ! Je ne peux pas la tuer, elle se régénère trop vite ! Les tissus se recousent !
L’appel désespéré d’Hécate atteignit Lilith au moment même où elle émergeait de sa transe, ses yeux brillant d’une lumière dorée qui s’estompait lentement. Elle tenait le cube noir dans ses mains. Il ne flottait plus. Il était lourd, froid et inerte. Les câbles qui le reliaient au sol avaient été sectionnés net par son attaque virale.
— C’est bon ! hurla-t-elle, sa voix cassée par l’effort. J’ai le paquet ! Mais j’ai déclenché quelque chose… Moira dit que le réacteur du labo est entré en fusion critique !
— Combien de temps ? demanda Hécate, parant un coup de griffe désespéré de la Chimère aveuglée.
— Moins de temps qu’il ne faut pour hurler Merde !
La salle commença à trembler. Ce n’était pas une métaphore. Les murs blancs se fissuraient. Le liquide vert des cuves entrait en ébullition. La magie contenue dans l’artefact, maintenant déconnecté, créait une réaction en chaîne avec la technologie du complexe. Une tempête d’éclairs statiques commençait à se former au plafond, zébrant l’air de violets et de verts.
La Chimère, bien que grièvement blessée, se releva. Sa tête écrasée pendait lamentablement, mais les deux autres avaient pris le relais. Elle ne se souciait pas de l’explosion imminente. Son seul but était de récupérer l’artefact. C’était sa fonction, gravée dans sa chair.
Elle ignora Hécate et se tourna vers Lilith. Elle chargea, une montagne de viande et de métal fonçant sur la frêle hackeuse.
Lilith, épuisée par le hack, chancela. Mais ses mains bougèrent par réflexe. Elle leva ses pistolets.
— Charybde, munitions perforantes. Scylla, munitions cryogéniques.
Elle tira. Une symphonie de détonations.
La balle cryogénique de Scylla frappa le sol devant la Chimère, créant une plaque de glace instantanée à zéro absolu. La bête, dans son élan, glissa. Ses pattes griffues crissèrent sur la glace, perdant toute adhérence.
Alors qu’elle tentait de se rétablir, la balle perforante de Charybde frappa son épaule droite, là où le blindage était le plus fin. La balle pénétra, traversa l’os, et fit exploser un vérin hydraulique interne.
La Chimère s’écrasa lourdement contre un pilier de soutien, faisant s’effondrer une partie de la passerelle supérieure sur elle dans un nuage de poussière et de débris.
— Cours ! hurla Hécate.
Le cyborg lourd fonça vers Lilith. Elle l’attrapa par la taille avec son bras valide, la soulevant comme une poupée de chiffon. Lilith s’accrocha aux plaques pectorales de l’armure.
Hécate activa ses propulseurs dorsaux à pleine puissance.
Avec l’infrastructure qui s’effondrait autour d’elles, la verticalité devint leur seule issue de secours. Elles ne prirent pas l’escalier, Hécate visa le plafond fragilisé par les éclairs statiques.
— Accroche-toi !
Lilith la serra, enfouissant son visage contre le métal froid du casque.
Elles traversèrent le plafond dans une explosion de plâtre et de câbles. Elles atterrirent au Niveau -1, la Salle des Serveurs.
Hécate ne s’arrêta pas. Elle courait à travers les rangées de supercalculateurs, renversant les baies de stockage comme des dominos pour créer des obstacles derrière elles. Son armure, lourde et imparable, transformait l’environnement en champ de ruines.
Le sol sous leurs pieds devenait brûlant. Le réacteur, enterré au plus profond, était sur le point de transformer ce quartier en cratère.
— La sortie ! Là ! indiqua Lilith, pointant vers un monte-charge industriel au fond de la salle.
La cage d’ascenseur était vide, la cabine étant restée en bas.
— On grimpe, dit Hécate.
Elle n’avait pas le temps pour la finesse. Elle planta ses griffes dans le béton de la cage d’ascenseur et commença à escalader, portant Lilith sur son dos. C’était une ascension brutale, mécanique. Chaque coup de griffe faisait trembler la structure, arrachant des morceaux de mur.
En bas, dans les ténèbres du puits, un rugissement monta. La Chimère n’était pas morte. Elle grimpait aussi, utilisant ses membres arachnoïdes pour monter le long des parois à une vitesse terrifiante.
— Elle arrive ! cria Lilith, regardant vers le bas. Elle voyait les yeux rouges du monstre briller dans le noir.
Elle dégaina Scylla d’une main, l’autre agrippée au col de l’armure d’Hécate, et tira à l’aveugle dans le puits.
Les flashs des coups de feu illuminaient brièvement le visage monstrueux de la Chimère qui montait, inarrêtable, ses yeux crevés suintant de la lumière noire.
Hécate atteignit le rez-de-chaussée. Elle s’extirpa du puits, jeta Lilith vers la sortie de l’entrepôt.
— Continue !
Hécate se retourna. Elle arracha le panneau de contrôle du monte-charge, exposant les câbles haute tension. Elle dégoupilla une grenade à fragmentation – la dernière qui lui restait – et la balança dans le puits.
— Mange ça, Miller, murmura-t-elle, une prière et une insulte à la fois.
L’explosion fut sourde, contenue par les parois du puits. Mais elle fut suivie immédiatement par un grondement bien plus profond, venant des entrailles de la terre. Le réacteur venait de lâcher.
Elles coururent. Elles traversèrent l’entrepôt en enjambant les débris, franchirent la porte blindée défoncée, et se jetèrent dans la nuit pluvieuse de la ville.
Elles eurent à peine le temps de mettre une distance dérisoire entre elles et le piège avant que l’inévitable conséquence ne les rattrape. Elles n’avaient parcouru que deux cents mètres quand le sol se souleva.
Ce ne fut pas une boule de feu classique. C’était une implosion gravitationnelle suivie d’une expansion magique. Le bâtiment de Genetech s’effondra sur lui-même, compacté en une sphère de matière ultra-dense, avant d’exploser vers l’extérieur dans une onde de choc cyan qui balaya la rue.
L’onde frappa Hécate dans le dos.
Ses capteurs hurlèrent avant de s’éteindre pour se protéger de la surcharge IEM. L’impact la souleva de terre malgré ses huit cents kilos combinés. Elle fut projetée en avant. En l’air, elle eut le réflexe de se rouler en boule autour de Lilith, formant une coquille protectrice avec son propre corps.
Elles heurtèrent le bitume mouillé, roulant, glissant sur cinquante mètres dans un chaos de débris, de voitures stationnées renversées et de verre brisé. L’armure d’Hécate racla le sol, faisant jaillir des étincelles qui se mêlèrent à la pluie.
Le silence revint, lentement. Puis, les sirènes. Des centaines de sirènes. La police corporatiste. Les équipes d’intervention traumatique.
Hécate bougea. Ses servos gémirent, protestant contre l’abus. Son armure était rayée, brûlée, cabossée. Son niveau d’énergie était critique. À l’intérieur, son corps humain était couvert de bleus, secoué par le choc, mais entier.
Elle se redressa sur ses bras, regardant sous elle.
Lilith était là, recroquevillée dans l’espace formé par le corps du titan, serrant le cube noir contre sa poitrine comme un enfant protège son doudou. Elle respirait, mais elle saignait du nez et des oreilles.
Lilith ouvrit un œil, bleu électrique, vacillant. Elle sourit, les dents tachées de sang.
— On… on l’a eu.
Hécate regarda le cratère fumant où se tenait le laboratoire quelques secondes plus tôt. Des volutes d’énergie magique résiduelle s’élevaient encore vers le ciel, formant des formes spectrales qui se dissipaient sous la pluie.
— Oui, dit Hécate, sa voix rauque résonnant sans amplification. Elle aida la petite hackeuse à se relever. Mais maintenant, nous sommes les cibles numéro un de la corpo.
Dans le lointain, les gyrophares des véhicules aériens de Genetech approchaient, tels des prédateurs fondant sur une carcasse.
Hécate verrouilla son casque. Le masque de mort reprit sa place.
— On bouge, ordonna-t-elle. Direction les bas-fonds. Moira, trace un itinéraire sans caméra.
— Itinéraire calculé, répondit l’IA, sa voix grésillante à cause des interférences. Et… mesdames ? Bien joué.
— Hey, interrompit Lilith, comment tu peux parler à Moira directement ?
— Je ne sais pas, répondit Hécate, surprise elle-même. On est reliées depuis qu’on a découvert l’artefact. C’est dans ma tête.
Elles disparurent dans les ombres des ruelles, laissant derrière elles la destruction et emportant avec elles le secret qui allait changer la face de l’univers.
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