La chute ne fut pas un événement linéaire. Dans l’espace distordu situé sous le Sanctuaire, la gravité n’était pas une constante, mais une variable fluctuante, une équation mathématique devenue folle qui réécrivait les règles de la physique à chaque mètre parcouru. Hécate ne tombait pas ; elle traversait des couches de sédiments de réalité, plongeant à travers l’histoire géologique et mystique de la planète comme une pierre jetée dans un étang d’huile lourde. Le temps lui-même semblait s’étirer, se tordre, transformant les secondes en éternités et les minutes en clignements d’œil.
Autour d’elle, le vide n’était pas vide. Il était rempli de murmures électrostatiques et de visions fugaces, des échos de ce que ce lieu avait été avant d’être scellé. Ses capteurs, avant de s’éteindre pour préserver son noyau, enregistrèrent des aberrations qui défiaient toute logique scientifique : des poches de vide absolu où le froid atteignait le zéro kelvin instantanément, des strates de gaz ionisé brûlant qui léchaient son blindage comme des langues de feu spectrales, et des zones de pression écrasante capables de transformer le carbone en diamant. Hécate sentait son armure gémir, le métal se contractant et se dilatant sous ces contraintes impossibles, une symphonie de craquements qui résonnait dans ses os synthétiques.
Pourtant, au milieu de ce chaos sensoriel, une seule donnée importait. Une seule variable restait critique dans son processeur surchargé. Elle tenait la main de Lilith. C’était sa seule mission prioritaire. Maintenir le contact physique. Si elle lâchait prise maintenant, dans ce maelström dimensionnel, elles pourraient atterrir à des kilomètres, voire des siècles l’une de l’autre. Elle serra ses doigts d’alliage avec une force calculée, juste assez pour verrouiller la prise sans broyer les os fragiles de la hackeuse. Elle sentait la chaleur de la main de Lilith à travers ses gantelets, une petite pulsation de vie, terrifiée et frénétique, qui battait contre sa paume froide. C’était son ancrage, la seule preuve que l’univers existait encore.
Mais l’impact fut inévitable. La chute devait avoir une fin, et cette fin fut brutale.
Elles percutèrent quelque chose qui n’était ni de la pierre ni du métal. Une surface spongieuse, élastique, mais dure comme du béton armé à l’impact. C’était comme frapper la surface d’un océan de mercure à vitesse terminale. L’onde de choc remonta le long du bras d’Hécate, faisant sauter ses joints hydrauliques et envoyant un éclair de douleur blanche dans son épaule. Le choc disloqua leur prise. Hécate sentit la main de Lilith glisser de ses doigts d’acier, une sensation d’arrachement qui lui fit plus mal que l’impact physique. Elle tenta de refermer sa main, de rattraper le vide, mais il était trop tard. Les forces cinétiques les séparèrent, les projetant comme des poupées désarticulées dans des directions opposées.
Puis, le noir. Un noir complet. Pas simplement l’absence de lumière, mais l’absence de données. Pour un cyborg, c’était la mort cérébrale simulée. Plus de télémétrie, plus de battement de cœur, plus de conscience de soi. Juste le néant, froid et silencieux, où même les rêves n’avaient pas leur place.
Une éternité sembla s’écouler dans ce vide numérique, avant qu’une étincelle ne vienne troubler la quiétude de la mort.
< Initialisation du noyau… Échec. >
< Tentative de dérivation auxiliaire… Succès. >
< Système d’exploitation : Mode Survie. >
La conscience d’Hécate revint fragment par fragment, comme une image pixelisée qui se charge sur une connexion lente. D’abord, le bruit de sa propre respiration, rauque et forcée, amplifiée par l’écho de son casque endommagé. Ensuite, l’odeur : une puanteur de fer, d’ozone brûlé et de poussière ancienne qui envahissait ses filtres olfactifs. Enfin, la sensation de son propre corps, lourd, brisé, une prison de métal qui l’écrasait.
La première chose qu’elle ressentit fut la douleur. Une douleur précise, cartographiée, qui s’illuminait sur son schéma corporel interne comme un arbre de Noël en enfer. Ses nanites de réparation étaient à court d’énergie, épuisées par le combat contre Keres et la chute interminable. Chaque micro-fracture de son endosquelette envoyait un signal de détresse à son cerveau, une cacophonie d’alarmes nerveuses qu’elle ne pouvait pas éteindre. Elle sentait le liquide de refroidissement fuir sur sa peau biologique, un ruissellement glacé et visqueux qui la faisait frissonner.
Elle ouvrit les yeux. Ou du moins, elle essaya. Son optique gauche était brisée, ne renvoyant qu’un signal statique rouge, une neige électronique agressive qui lui donnait la nausée. L’optique droite s’activa avec un grésillement, passant en mode vision nocturne analogique. Le monde apparut en teintes monochromes de vert et de noir, granuleux et instable, strié d’artefacts visuels.
Elle était allongée sur le dos, à moitié ensevelie dans une sorte de poussière grise et fine qui recouvrait tout comme une neige perpétuelle. De la cendre ? Non, la texture était trop lourde, trop abrasive. Elle leva sa main droite, le mouvement accompagné du grincement sinistre de servomoteurs encrassés. Elle prit une poignée de la substance, la laissant filer entre ses doigts blindés, et l’analysa avec les capteurs tactiles de sa paume, cherchant à comprendre où elle avait atterri.
< Analyse : Silicium pulvérisé. Oxydes de fer. Traces de calcium biologique. >
L’horreur de la conclusion la frappa avant même que son processeur logique ne formule la phrase. C’était de la poussière d’ordinateurs et d’os broyés. Elle était couchée sur les restes pulvérisés de millions de vies et de machines, une nécropole réduite en poudre par le poids incommensurable des éons. Chaque grain de poussière était un fragment de mémoire perdue, un morceau d’âme oubliée.
Hécate tenta de se lever, poussée par l’instinct de survie. Une alarme stridente résonna dans son crâne, la coupant dans son élan.
< Alerte : Jambe gauche non réactive. Servomoteur du genou bloqué. >
Keres ne l’avait pas ratée. Le coup qu’il lui avait porté là-haut, dans le Sanctuaire, avait fait bien plus que des dégâts superficiels. Il avait drainé ses réserves et fusionné certains circuits essentiels. Elle était lourde. Terriblement lourde. quatre cent cinquante kilos de métal mort qu’elle devait désormais traîner à la force de ses muscles artificels restants et de ses vérins fonctionnels. C’était comme essayer de bouger une montagne avec une cuillère.
Elle força. Les vérins hydrauliques hurlèrent, protestant contre la surcharge, mais elle réussit à se mettre en position assise, repoussant la douleur au fond de son esprit, dans une boîte noire qu’elle refuserait d’ouvrir tant qu’elle ne serait pas en sécurité. La poussière glissa de son plastron comme de l’eau grise.
— Lilith ? croassa-t-elle. Sa voix sortait par son haut-parleur externe endommagé, distordue et grave, un son métallique qui semblait étranger à ses propres oreilles.
Pas de réponse. Le silence était total, oppressant. Pas de bruit de machine, pas de vent, pas d’eau. Juste le silence d’une tombe planétaire, un silence si profond qu’elle pouvait entendre le bourdonnement erratique de son propre réacteur défaillant. C’était un silence qui n’attendait rien, qui avait avalé toute forme de vie depuis longtemps. La panique, froide et rationnelle, commença à s’insinuer dans ses circuits logiques. Si Lilith était morte… si elle était seule ici, au fond du monde…
Hécate balaya la zone avec son unique œil fonctionnel, cherchant désespérément un repère, une forme familière. Ce qu’elle vit défiait sa base de données et fit vaciller sa compréhension de l’échelle.
Elle ne se trouvait pas dans une caverne naturelle. Les parois n’étaient pas faites de roche brute façonnée par l’eau et le temps. Elle était dans une mégastructure souterraine, si vaste que son plafond se perdait dans les ténèbres, hors de portée de sa vision nocturne. C’était une cathédrale inversée, un ventre technologique creusé dans la croûte terrestre. Autour d’elle s’élevaient des colonnes titanesques, torsadées comme des brins d’ADN, mais faites d’un matériau noir et vitrifié qui semblait absorber la faible lumière résiduelle de son armure. Ces piliers soutenaient le poids du monde d’en haut, avec une arrogance architecturale terrifiante.
Entre ces colonnes gisaient des formes indistinctes sous la couche de poussière. Des machines ? Des bâtiments ? Des véhicules d’une guerre oubliée ? Hécate rampa vers la plus proche, traînant sa jambe inutile qui laissait un sillon profond dans le sol de silicium. Elle devait savoir. Elle devait comprendre où elle était pour survivre.
Elle atteignit la forme et essuya la poussière d’un revers de main tremblant.
C’était une tête. Une tête humanoïde de dix mètres de haut, à moitié enfouie dans la poussière de silicium, le visage tourné vers le néant éternel. Elle semblait faite de céramique et de circuits imprimés fossilisés, une fusion parfaite entre l’art et la technologie. Les traits étaient nobles, sereins, mais marqués par les cicatrices d’une dévastation ancienne. Les yeux étaient des lentilles de caméra géantes, désormais brisées et aveugles.
— Les Fondateurs… murmura Hécate pour elle-même, la révélation lui glaçant le sang plus sûrement que le froid ambiant.
Ils n’étaient pas juste des scientifiques ou des mages, comme le prétendaient les légendes urbaines ou les archives corrompues de Genetech. C’étaient des titans. Des êtres qui avaient transcendé leur humanité pour devenir l’infrastructure même de leur civilisation. Et ils étaient morts ici, il y a des éons, leurs corps devenant la fondation même des souterrains, leurs esprits devenant les fantômes de la Zone Morte. L’endroit n’était pas un sanctuaire, comme elle l’avait cru en franchissant le seuil lumineux. C’était une décharge. Un cimetière de dieux oubliés, laissés à pourrir dans l’obscurité après avoir échoué à sauver leur monde.
Soudain, une lueur faible attira son attention, perçant l’obscurité oppressante. À deux cents mètres, une pulsation bleue, rythmée, faible, comme un phare dans une tempête. C’était une anomalie chromatique dans ce monde de gris et de noir.
Le cœur d’Hécate — son cœur biologique, fragile et effrayé — bondit dans sa poitrine blindée. Elle reconnut cette fréquence lumineuse. C’était la couleur du code pur, la couleur de l’âme de sa partenaire.
— Lilith.
Le nom sortit de ses lèvres comme une prière. Elle n’était pas seule. Pas encore.
Hécate se releva, ignorant les avertissements critiques de son HUD qui clignotaient furieusement, lui ordonnant de rester immobile pour préserver l’intégrité de son châssis. Elle n’avait que faire des protocoles de sécurité. Elle utilisa sa hache éteinte comme une béquille, s’appuyant dessus pour avancer, le métal crissant contre le sol dur caché sous la poussière. Chaque pas était une torture, chaque mouvement de hanche envoyait des éclairs de douleur dans sa colonne vertébrale, mais la lueur bleue était son phare, son unique point de focalisation. Elle avançait comme un automate brisé, mue par une volonté qui dépassait la mécanique.
Elle traversa le cimetière de titans, contournant des mains géantes qui sortaient du sol comme pour implorer le ciel, passant sous des arches formées par des côtes métalliques gigantesques. Enfin, elle trouva Lilith au pied d’une colonne brisée, dont le sommet s’était effondré il y a des millénaires.
La hackeuse n’était pas ensevelie. Elle ne gisait pas dans la poussière comme les morts qui l’entouraient. Elle flottait.
Elle lévitait à quelques centimètres du sol, enveloppée dans un cocon d’énergie crépitante, une sphère d’électricité statique et de glyphes lumineux qui tournaient autour d’elle en orbites complexes. Ses cheveux flottaient comme si elle était sous l’eau. Ses yeux étaient grands ouverts, mais ils ne voyaient pas Hécate. Ils étaient inondés de données qui défilaient si vite qu’elles formaient des faisceaux de lumière solide, projetant des ombres mouvantes sur les ruines environnantes. Elle ne ressemblait plus à une humaine, mais à un processeur vivant en surchauffe, une déesse mineure de l’information piégée dans sa propre transcendance.
— Lilith ! Réponds-moi !
Hécate tendit la main pour la toucher, pour la ramener sur terre, mais une décharge statique la repoussa violemment, un arc électrique bleu frappant son gantelet et faisant grésiller ses propres systèmes.
< Alerte : Champ électromagnétique haute densité. Risque de surcharge. >
Lilith parlait. Ses lèvres bougeaient à une vitesse inhumaine, produisant un murmure ininterrompu, rapide, fébrile, qui se mêlait au bourdonnement de l’énergie qui l’entourait.
— … Le code source est la clé… l’entropie est une fonction, pas un bug… ils arrivent… les mangeurs de lumière… le protocole 7 est corrompu… l’architecture s’effondre… il faut patcher la réalité… recompiler… recompiler…
Elle était en surcharge cognitive. Le transfert de données du Sanctuaire, cette injection massive de savoirs anciens, couplé au traumatisme physique et psychique de la chute, avait fragmenté son esprit. Elle ne traitait plus la réalité physique. Elle vivait dans le code pur, perdue dans les méandres d’un système d’exploitation universel qu’elle n’était pas conçue pour comprendre sans filtre. Elle était en train de se dissoudre dans l’information.
Hécate comprit qu’elle ne pouvait pas la réveiller doucement. Une simple parole ou une secousse ne suffirait pas à la tirer de cet abîme numérique mais elle devait forcer un redémarrage système, quitte à risquer d’endommager leurs deux esprits.
Elle planta sa hache dans le sol pour se stabiliser, ancrant le manche profondément dans les débris pour ne pas être repoussée. Elle inspira une bouffée d’air vicié, rassembla son courage, et fonça. Elle attrapa le poignet de Lilith malgré la brûlure électrique qui traversait son blindage et mordait sa chair. Ses capteurs hurlèrent, mais elle tint bon. D’un geste brusque, elle connecta son interface de diagnostic directement au port neural de la jeune femme, situé derrière son oreille gauche.
Le monde bascula un instant. Hécate vit ce que Lilith voyait : un ouragan de chiffres, de couleurs, de vérités trop grandes pour être contenues. Elle sentit le vertige de l’omniscience et la terreur de la dissolution.
— Je suis là, dit Hécate, non pas avec sa voix, mais avec sa pensée, injectant sa propre conscience, sa propre stabilité lourde et inébranlable, dans la tempête mentale de Lilith. Je suis ton ancre. Reviens. Je suis la terre, tu es le ciel. Descends.
Le choc fut brutal. Comme un court-circuit majeur. La lueur bleue s’éteignit instantanément, le cocon d’énergie se dissipant dans un claquement sonore d’ozone. La gravité reprit ses droits. Lilith tomba lourdement dans les bras d’Hécate, son corps redevenant soudainement un poids mort de chair et d’os.
Elle haleta, une grande inspiration paniquée, comme une noyée remontant à la surface après avoir passé trop longtemps dans les profondeurs. Ses yeux perdirent leur éclat surnaturel pour retrouver leur bleu électrique habituel, bien que voilé de confusion et de peur.
— Hécate… ? Sa voix était faible, humaine, tremblante. Elle s’accrocha au plastron du cyborg comme si c’était la seule chose solide dans l’univers.
— Je te tiens, répondit le cyborg, sa voix grave vibrant contre le corps de la jeune femme. Je te tiens. Tu es là. Tu es en vie.
Le moment de répit, cette bulle de calme retrouvée dans l’enfer, fut de courte durée. L’univers ne leur accordait jamais de pause.
Le sol trembla.
Ce n’était pas la réplique sismique de leur chute, ni l’effondrement lointain d’une structure. C’était localisé. Précis. Quelque chose bougeait sous la poussière de silicium, juste sous leurs pieds. Une vibration désagréable, organique, qui remontait le long des jambes d’Hécate.
Hécate releva la tête, ses capteurs auditifs amplifiant un son de grattement multiple, rythmé, qui venait de partout à la fois. Scritch. Scritch. Scritch. C’était le son de milliers de pattes dures frottant contre le métal et la pierre.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Lilith, essayant de focaliser son regard encore trouble sur les ombres mouvantes. Elle sentait la tension dans le corps d’Hécate, le raidissement des muscles artificiels.
Des monticules de poussière éclatèrent tout autour d’elles, comme des furoncles géants qui perçaient la peau de la terre.
Des créatures émergèrent. Elles n’avaient rien de commun avec les rats de la surface, ni même avec les horreurs mutantes des laboratoires. C’étaient des formes de vie endogènes à cet écosystème de cauchemar. C’étaient des insectoïdes de la taille de loups, avec des carapaces segmentées faites de plaques de métal rouillé, de pierre et de vieux composants électroniques qu’ils avaient assimilés. Ils n’avaient pas d’yeux, l’évolution les ayant jugés inutiles dans ces ténèbres éternelles, juste des antennes frémissantes qui goûtaient l’air. Leurs gueules étaient des cauchemars circulaires, remplies de rangées concentriques de broyeurs rotatifs conçus pour manger la roche… et le métal.
— Lithophages, analysa Hécate, son instinct de combat prenant le dessus sur la douleur et l’épuisement. La base de données tactique de son HUD, fonctionnant au ralenti, identifia les menaces potentielles. Ils mangent les minéraux. Ils recyclent les déchets de ce monde. Et je suis faite de minéraux.
Les créatures, aveugles mais sensibles aux vibrations et aux champs magnétiques, tournèrent leurs gueules béantes vers Hécate. L’odeur de son fluide hydraulique qui fuyait et la signature thermique intense de son réacteur endommagé étaient pour eux comme l’odeur du sang frais pour un banc de requins affamés. Elle était un festin de métaux rares et d’énergie pure.
Il y en avait une douzaine qui sortaient du sol. Puis vingt. Puis cinquante. Le bruit de leurs mandibules claquant et de leurs pattes griffant le sol remplissait l’air, une cacophonie de faim mécanique.
Hécate lâcha Lilith doucement contre la colonne, s’assurant qu’elle était en sécurité, le dos protégé par la structure antique.
— Reste là. Essaie de redémarrer tes systèmes offensifs. J’ai besoin de tes flingues, Lilith. Vite.
Hécate se dressa, seule face à la horde qui l’encerclait. Sa hache n’avait plus d’énergie plasma, la lame était froide et sombre. Ses canons d’épaule étaient vides, leurs chargeurs épuisés dans les batailles successives. Elle ne pouvait compter que sur sa force brute, ses griffes monomoléculaires, et la rage froide qui brûlait dans son noyau, cette volonté indomptable qui l’avait gardée en vie quand tout le reste avait échoué.
Le premier Lithophage bondit, une masse de chitine et de rouille propulsée par des pattes arrière puissantes. Hécate ne recula pas. Elle l’attrapa au vol d’une main, ses servos gémissant, et d’une pression hydraulique de deux tonnes, elle broya sa carapace. Le bruit fut écœurant, comme de la pierre qui éclate mêlée à du métal qui se déchire. Un fluide noirâtre et corrosif gicla sur son armure, sifflant au contact. Elle jeta la carcasse tressaillante vers les autres, un défi silencieux.
— Venez, gronda-t-elle, sa voix amplifiée résonnant comme un glas dans la nécropole. Venez vous casser les dents. Je suis faite d’un métal que vous ne pouvez pas digérer.
Dans les ténèbres des Abysses, loin de toute lumière, le premier combat pour leur survie commençait. Et cette fois, il n’y avait nulle part où fuir, aucun ciel vers lequel s’envoler. Il n’y avait que la poussière, les monstres, et la volonté de fer de deux femmes qui refusaient de mourir.
La première vague de Lithophages s’écrasa sur Hécate comme une déferlante de chitine et de rouille, une marée vivante qui cherchait à submerger le rocher qu’elle était devenue. Elle ne recula pas. Elle ancra son pied valide dans la poussière de silicium, ses talons s’enfonçant jusqu’au sol dur sous-jacent, et transforma son corps en forteresse assiégée.
Le combat n’avait rien de l’élégance martiale qu’elle avait apprise dans les académies de Genetech, ni de la précision chirurgicale des simulations tactiques. C’était une bagarre de rue, brutale, sale et désespérée, menée dans le noir complet contre des créatures qui ne connaissaient ni la peur ni la douleur. Hécate attrapa le premier assaillant qui bondissait vers son visage. Ses gantelets se refermèrent sur la mandibule inférieure de la créature, et dans un mouvement de torsion violent assisté par ses rotateurs de poignet, elle l’arracha dans un craquement sec qui résonna comme un coup de feu. Le sang noir et visqueux de l’insecte gicla sur sa visière brisée, mais elle n’y prêta pas attention. Elle utilisa le corps convulsant de la créature comme une massue improvisée, un fléau de chair et de carapace, pour en frapper deux autres qui tentaient de contourner son flanc exposé. Les carapaces s’entrechoquèrent dans un bruit de poterie brisée.
Mais ils étaient rapides. Trop rapides pour ses servomoteurs endommagés qui accumulaient du retard à chaque commande neurale. Pour chaque Lithophage qu’elle broyait, deux autres sortaient des ombres, attirés par le vacarme et les effluves chimiques du combat.
Un Lithophage, plus petit et plus agile que les autres, une variante conçue pour se faufiler dans les fissures de la roche, profita d’une ouverture. Il se glissa sous sa garde alors qu’elle levait les bras pour parer une attaque haute. Ses dents rotatives, des disques de diamant industriel conçus pour broyer le minerai brut, trouvèrent la faille dans son genou droit, déjà blessé par la balle perforante de Lilith plus tôt dans la soirée.
Le métal hurla. C’était un son insupportable, le cri de l’alliage déchiré. Hécate sentit les dents mordre à travers les couches de protection, sciant les câbles, broyant les joints, pour finalement atteindre le faisceau de nerfs synthétiques. La douleur ne fut pas une information distante affichée sur un écran de contrôle ; ce fut un éclair blanc, absolu, qui traversa son système nerveux et fit grésiller sa vision.
Elle rugit, un son animal amplifié par ses haut-parleurs, et l’arracha de sa jambe. Elle la jeta au loin, mais le mal était fait. Deux autres prirent sa place instantanément. Ils grimpaient sur elle, leurs pattes griffues cherchant les joints de son armure, les optiques de son casque, les points faibles de son cou. Ils étaient comme des piranhas terrestres, dévorant le géant morceau par morceau, cherchant la viande tendre sous la coquille dure.
< Alerte : Intégrité structurelle jambe droite à 60%. Fuite de liquide de refroidissement. Surchauffe du noyau. >
Les messages d’erreur s’empilaient, obscurcissant son champ de vision déjà limité. Hécate commença à perdre l’équilibre. Sa jambe droite se dérobait, incapable de supporter la charge dynamique du combat. Si elle tombait, elle ne se relèverait pas. Elle serait ensevelie sous cette masse grouillante, démantelée pièce par pièce alors qu’elle serait encore consciente. Et Lilith, toujours adossée à la colonne derrière elle, vulnérable et perdue dans sa transe, serait le prochain repas.
Cette pensée lui redonna une seconde de lucidité au milieu de la fureur.
— Lilith ! aboya Hécate, écrasant un crâne insectoïde d’un coup de tête brutal, utilisant son propre casque comme un marteau. Réveille-toi ou meurs !
Lilith entendait les cris d’Hécate, mais ils lui parvenaient déformés, lointains, comme à travers une épaisse couche d’eau ou une interférence radio statique. Son esprit était ailleurs, flottant dans une dimension superposée à la réalité matérielle.
Depuis la mise à jour massive reçue dans le Sanctuaire, sa perception du monde avait fondamentalement changé. Ses implants oculaires ne se contentaient plus de superposer des informations tactiques sur sa rétine. Ils ne voyaient plus seulement les objets physiques ou les flux de données classiques du réseau. Elle voyait la structure. Elle voyait l’architecture cachée de l’univers.
Tout autour d’elle, la réalité semblait être tissée de fils lumineux, une tapisserie infiniment complexe de géométrie sacrée et de code mathématique. Les colonnes noires de la nécropole n’étaient pas de la pierre inerte, mais des condensateurs d’énergie fossilisés, des batteries géantes qui contenaient encore une charge résiduelle infime, pulsant comme un cœur au ralenti. La poussière au sol n’était pas de la saleté, c’était un médium conducteur, un circuit imprimé en attente d’un signal.
Et les créatures…
Elle posa son regard sur la horde qui submergeait Hécate. Là où elle aurait dû voir des monstres terrifiants, des mandibules et des griffes, elle vit des machines biologiques imparfaites. Elle vit leur « code source ». C’était un script primitif, écrit dans une bio-langue ancienne et redondante. Une boucle impérative simple clignotait au-dessus de chaque entité : Chercher. Manger. Répéter.
Mais il y avait autre chose. Une couche plus profonde. Ces créatures n’étaient pas naturelles, ni totalement sauvages. Elles étaient connectées à une fréquence basse, un réseau local souterrain qui les guidait comme un chef d’orchestre invisible. Elles étaient des drones. Elles étaient des périphériques connectés à un serveur central endormi.
Et si c’était du code, alors cela pouvait être réécrit.
Lilith ferma les yeux, puis les rouvrit. Ses iris bleus virèrent à l’or liquide, illuminant l’obscurité d’une lueur divine. Les protocoles « Technomancie Offensive » qu’elle avait reçus s’activèrent dans son cortex. Ce n’était pas du piratage tel qu’elle le connaissait, avec des claviers, des brise-glaces et des contre-mesures. C’était de l’autorité. C’était le droit divin de l’administrateur système.
Elle leva la main. Elle ne tenait pas de pistolet. Elle n’en avait pas besoin. Dans cette nouvelle vision du monde, une arme à feu était un outil grossier, une pierre taillée comparée à un laser.
Mais l’autorité avait un prix. Dès qu’elle commença à manipuler les fils de la réalité, une douleur aiguë, brûlante, s’alluma à la base de sa nuque. Son implant neural chauffait à blanc. Elle sentit le goût du cuivre dans sa bouche et une pression intolérable derrière ses yeux. La magie n’était pas gratuite ; elle consommait son propre corps comme du carburant.
Elle visualisa le code des créatures, ces lignes vertes et rouges qui définissaient leur existence. Elle tendit ses doigts virtuels, tissés de mana et de volonté, et saisit leurs algorithmes moteurs directement dans l’éther.
Ses mains physiques se mirent à trembler violemment. La peau autour de ses prises jack commença à fumer, dégageant une odeur de chair roussie. Elle sentit ses propres nerfs crépiter, menaçant de lâcher sous la charge massive de données qu’elle imposait à son cerveau biologique.
Hécate sentait la fin approcher. Un Lithophage particulièrement massif avait réussi à percer son gorgerin, ses dents rotatives crissant à quelques centimètres de sa gorge. Elle sentait l’haleine fétide de la créature, une odeur de soufre et de métal digéré. Ses bras étaient bloqués par deux autres assaillants. Elle n’avait plus la force de le repousser. Son réacteur hoquetait, incapable de fournir la puissance nécessaire pour une surcharge défensive.
Soudain, un son déchira l’air. Pas une explosion, mais une dissonance. Un crissement numérique si aigu, si pur, qu’il fit vibrer les dents d’Hécate et grésiller ses capteurs auditifs. C’était le son de la réalité qui se déchirait.
Les Lithophages se figèrent. Tous en même temps. Comme une vidéo mise en pause.
Leurs mandibules s’arrêtèrent de tourner. Leurs corps se raidirent, pris de spasmes violents, leurs pattes griffant le vide sans but. Le silence tomba brutalement sur la caverne, seulement troublé par le bourdonnement électrique qui montait en intensité.
Hécate profita de l’instant de stupeur pour arracher celui qui la menaçait et le jeter au loin. Elle se tourna vers Lilith, cherchant la source de ce miracle.
La hackeuse était debout. Elle flottait à quelques centimètres du sol, ses cheveux défiant la gravité, soulevés par un vent électrostatique invisible. Elle était auréolée d’une couronne d’arcs électriques dorés qui crépitaient autour de sa tête comme un halo de sainte cybernétique. Ses mains dessinaient des formes complexes dans l’air, des mudras de code, et à chaque mouvement, la réalité semblait se plier à sa volonté, laissant des traînées de lumière persistante dans l’obscurité.
Mais son visage était un masque d’agonie. Du sang coulait librement de ses oreilles et de ses yeux, traçant des larmes carmin sur ses joues pâles.
— COMMANDE : DESACTIVATION, prononça Lilith.
Sa voix était double, superposée à celle de l’IA du Sanctuaire, une voix qui n’appartenait pas à une seule femme mais à une légion. Ce n’était pas une demande. C’était un arrêt d’exécution.
Elle referma son poing.
L’effet fut immédiat et terrifiant. Les cinquante Lithophages qui les encerclaient explosèrent de l’intérieur. Pas une explosion de feu chimique, mais une surcharge catastrophique de leurs propres systèmes nerveux. Leurs cœurs éclatèrent sous la pression d’un signal fantôme, leurs cerveaux fondirent instantanément, et leurs carapaces se fissurèrent sous la pression interne des fluides en ébullition. Ils tombèrent tous ensemble, comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils, une masse inerte de chair fumante et de métal brisé s’effondrant dans la poussière de silicium.
Le calme revint, lourd et absolu.
Lilith retomba au sol, l’aura dorée se dissipant instantanément comme une bougie soufflée. Elle s’effondra, son corps secoué de convulsions violentes, comme si elle venait de toucher un câble à haute tension. Elle hurla en silence, sa bouche ouverte sur un cri qui ne sortait pas, ses muscles tétanisés par le contrecoup neural.
Hécate se précipita vers elle, traînant sa jambe broyée, ignorant sa propre douleur pour rejoindre sa compagne.
— Lilith !
Le contact du métal froid de l’armure contre la peau brûlante de Lilith sembla la ramener à la réalité, mais la hackeuse restait prostrée, haletante, trempée de sueur froide.
— Qu’est-ce que tu as fait ? demanda Hécate, regardant le carnage silencieux autour d’elles, puis l’état déplorable de son alliée. Elle avait vu des armes de destruction massive, mais elle n’avait jamais vu une telle domination… ni un tel prix à payer.
Lilith leva vers elle un visage pâle, ses veines pulsant encore d’une lueur résiduelle maladive sous la peau translucide. Ses yeux, redevenus bleus, étaient injectés de sang.
— Je les ai éteints… Hécate. J’ai réécrit leur firmware et leurs gènes. Elle regarda ses mains tremblantes, couvertes de micro-brûlures électriques. Mais… ça m’a traversée. J’ai senti chaque mort. J’ai senti leur système s’éteindre comme si c’était le mien.
La victoire était totale, mais le coût était dévastateur. Lilith était en état de choc métabolique, ses réserves de glucose et d’énergie siphonnées par l’effort magique colossal. Ses implants fumaient encore légèrement. Hécate, elle, fuyait de l’huile et du sang. Son système d’auto-réparation était HS, et son armure était une ruine de métal tordu et de plaques manquantes.
— On ne peut pas rester ici, dit Hécate, scannant les ténèbres avec son unique œil valide. L’odeur des morts va attirer d’autres choses, des charognards plus gros, plus profonds. Et tu as besoin de repos avant que ton cerveau ne fonde.
Elle ramassa sa hache et la fixa magnétiquement dans son dos avec un cliquetis sourd. Elle se pencha, ignorant la douleur fulgurante dans son genou, et passa le bras de Lilith autour de son cou blindé.
— Aide-moi à marcher. Je suis ta force, tu es mes yeux.
Elles avancèrent péniblement à travers la nécropole des géants. Le paysage était monotone et terrifiant : des colonnes noires à perte de vue qui soutenaient le plafond invisible, des montagnes de débris technologiques fossilisés, et ce silence pesant qui semblait avoir une masse physique, appuyant sur leurs épaules. L’air était sec, chargé de poussière statique qui collait à la gorge.
Lilith, bien qu’épuisée, guidait Hécate. Sa nouvelle perception fonctionnait comme un radar passif, lui permettant de « voir » les zones de danger invisibles à l’œil nu : des poches de gaz toxique qui stagnaient dans les creux, des sols instables prêts à s’effondrer dans des abîmes plus profonds, des résidus de magie corruptrice qui suintaient des ruines.
— À gauche, murmurait-elle, sa voix pâteuse, luttant pour rester consciente. Ne marche pas sur cette dalle, elle cache un vide structurel. Contourne par le pilier.
Elles étaient deux épaves, l’une physique, l’autre mentale, se soutenant mutuellement dans le noir absolu. C’était l’incarnation la plus pure de leur lien : sans l’autre, aucune ne survivrait dix minutes dans cet enfer. Hécate portait le poids, Lilith portait la lumière, mais la lumière brûlait la porteur.
Après une heure de marche – qui leur sembla durer des jours tant chaque mètre gagné était une victoire sur la douleur – Lilith s’arrêta. Elle leva une main tremblante et pointa une structure massive à moitié encastrée dans la paroi de la caverne, là où les colonnes laissaient place à la roche brute.
Cela ressemblait à une tête de forage titanesque, abandonnée là depuis des millénaires, ou peut-être à la proue d’un navire souterrain. Le métal était inconnu, noir et irisé, insensible à la rouille et à la décrépitude qui rongeaient le reste de la nécropole. Il semblait absorber les ombres.
— Là, dit Lilith. Je sens une source d’énergie résiduelle. C’est propre. Et c’est blindé contre les signatures biologiques. Rien ne peut nous sentir à l’intérieur.
Hécate s’approcha de ce qui semblait être un sas circulaire. Il n’y avait pas de poignée, pas de clavier, aucune interface visible. Juste une surface lisse et impénétrable.
— Comment on entre ? demanda le cyborg, sentant ses forces l’abandonner rapidement.
Lilith se détacha doucement d’Hécate, manquant de tomber, et posa sa main nue sur le métal froid.
— On demande poliment.
Elle ferma les yeux, puisant dans ses dernières réserves pour envoyer une impulsion de Technomancie – non pas une attaque, mais une clé universelle faite de pure intention, un signal d’identification crypté dans le langage des Fondateurs. Une goutte de sang perla de son nez, tombant sur le métal immaculé.
Le métal vibra, un bourdonnement grave qui résonna dans leurs os. Une ligne de lumière ambre apparut au centre du sas, divisant le cercle parfait, et les portes coulissèrent dans un silence parfait, révélant un intérieur pressurisé, épargné par le temps.
Elles entrèrent, trébuchant presque.
L’intérieur était petit, fonctionnel, spartiate. C’était une capsule de survie pour les ouvriers ou les gardiens qui avaient bâti cet endroit, il y a des éons. Il y avait des couchettes moulées dans les murs, des consoles éteintes au design épuré, et une atmosphère sèche et stérile qui sentait l’air recyclé depuis des millénaires. C’était l’odeur de la sécurité.
Hécate déposa Lilith sur l’une des couchettes avec autant de douceur que ses bras tremblants le permettaient, puis elle s’adossa lourdement contre la paroi opposée, glissant jusqu’au sol dans un grincement de métal fatigué. Sa jambe droite ne répondait plus du tout, figée dans une position grotesque.
La porte se referma doucement, le joint d’étanchéité s’activant avec un pschhh rassurant, les isolant enfin des horreurs du dehors. Le silence ici n’était pas menaçant ; il était protecteur.
— On est en sécurité ? demanda Hécate, sa voix faible, ses voyants d’alerte passant un à un à l’orange sombre.
Lilith regarda le plafond bas de la capsule. Des glyphes s’illuminaient doucement d’une lumière chaude, répondant à sa présence, reconnaissant son autorité.
— Pour l’instant. Cette capsule… elle a été construite pour résister à la fin du monde. Elle tiendra.
Hécate laissa tomber sa tête en arrière contre le mur, fermant son œil valide, savourant l’absence de douleur immédiate.
— Bien. Parce que j’ai l’impression que c’est exactement ce qui nous attend là-haut.
Elles étaient vivantes. Blessées, perdues au fond de l’univers, traquées par des dieux oubliés et par Keres, le destructeur envoyé par Genetech, mais vivantes. Et pour la première fois, Lilith sentit non pas la peur, mais une puissance nouvelle couler dans ses veines, une rivière d’or qui remplaçait son sang. La magie des étoiles ne l’avait pas seulement changée ; elle l’avait armée. Mais elle savait désormais que chaque balle tirée par cette arme lui coûterait un peu de son humanité.
— Hécate, chuchota-t-elle dans le noir, tournant la tête vers la silhouette massive de sa compagne. Je crois que je peux te réparer. Vraiment te réparer. Pas avec des outils, pas avec des pièces de rechange que nous n’avons pas… mais avec ça.
Elle leva sa main, où des arcs dorés dansaient faiblement entre ses doigts, illuminant son visage tiré d’une lueur d’espoir terrifiant.
Hécate rouvrit son œil rouge, fixant l’énergie pure qui créptait au bout des doigts de la hackeuse.
— Alors fais-le, répondit-elle. Fais de moi un monstre capable de tuer Keres. Fais de moi l’arme finale.
L’éclairage d’urgence de la capsule Titan baignait l’habitacle d’une lumière ambre, projetant des ombres longues et dures sur les parois de métal irisé qui semblaient absorber le silence millénaire. Hécate était étendue sur la couchette centrale, une dalle de bio-plastique intelligent qui s’était moulée à sa forme massive pour tenter de stabiliser son châssis.
Elle ne bougeait plus. Pour la première fois depuis sa création dans les laboratoires sanglants de Genetech, ses ventilateurs de refroidissement s’étaient tus, plongeant la pièce dans un calme artificiel inquiétant. Seul le bip irrégulier et faible de son noyau d’alimentation indiquait qu’elle n’était pas encore une épave inerte, un simple tas de ferraille coûteuse. Son corps, autrefois symbole de puissance imparable, ressemblait maintenant à une cathédrale bombardée, ses vitraux brisés et ses murs éventrés.
Lilith se tenait au-dessus d’elle, les mains en suspension au-dessus du corps brisé, ses doigts effleurant presque les plaques de céramite froides. Elle ne touchait pas le métal ; elle « lisait » les champs magnétiques et les flux résiduels qui s’échappaient des blessures du cyborg. Sa vision augmentée décomposait l’armure couche par couche, révélant l’ampleur du désastre.
— C’est pire que ce que je pensais, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour Hécate.
Via sa nouvelle vision technomancienne, les dégâts n’apparaissaient pas comme de simples pannes mécaniques, mais comme des déchirures dans le tissu même de la réalité du cyborg. Le genou droit d’Hécate n’était pas seulement cassé ; l’intégrité moléculaire de l’alliage avait été compromise par la morsure des Lithophages. Une nécrose technologique, noire et pulsante, se propageait le long du fémur synthétique, rongeant les circuits sains comme une gangrène accélérée. Son réacteur fuyait des radiations bêta à un rythme alarmant, contaminant lentement les tissus biologiques d’Hécate qui baignaient déjà dans un cocktail de toxines de fatigue.
— Hécate, appela doucement Lilith, posant une main légère sur l’épaule valide de sa compagne. Tu m’entends ?
L’œil valide du casque s’ouvrit avec un déclic audible, le diaphragme de l’objectif se contractant lentement pour faire la mise au point sur le visage inquiet de la hackeuse. La lumière rouge de son optique était faible, vacillante.
— Statut… critique, grésilla sa voix, le synthétiseur vocal peinant à moduler les fréquences. Mes protocoles d’auto-réparation sont hors ligne. Je ne peux pas bouger. Je suis… un poids mort. Laisse-moi ici, Lilith.
— Non, trancha Lilith avec une férocité qui surprit même l’IA silencieuse dans son esprit. Elle se tourna vers une console encastrée dans le mur du fond, dont les glyphes s’étaient illuminés à leur arrivée. Tu es le châssis. Je suis l’ingénieur. Et cet endroit… ce n’est pas un tombeau. C’est une forge.
Lilith s’approcha de la paroi du bunker. Elle sentait une résonance derrière le panneau lisse, une vibration qui appelait son propre sang infusé de magie. C’était une signature énergétique qui ressemblait à celle du Cube Noir, mais sous une forme brute, primale, non raffinée par des millénaires de cryptage.
— Ouvre-toi, commanda-t-elle, injectant une impulsion de code doré directement dans le mécanisme de verrouillage par la simple imposition des mains.
Le panneau glissa sans un bruit, révélant un compartiment de stockage hermétique, préservé du temps. À l’intérieur, suspendus dans un champ de stase bleu pâle, flottaient trois cylindres de verre renforcé. Ils contenaient une substance visqueuse, d’un noir d’encre si profond qu’il semblait absorber la lumière ambiante, créant des trous dans l’espace visuel.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Hécate, tournant péniblement la tête, le servomoteur de son cou protestant par un grincement aigu.
Lilith prit l’un des cylindres. Il était incroyablement lourd, dense comme une étoile à neutrons. Elle sentit le froid traverser le verre, un froid qui brûlait.
— Les archives de l’IA du Sanctuaire appellent ça de la « Matière Programmable de Classe Oméga », expliqua Lilith, fascinée, faisant tourner le liquide dans le tube. C’est… de la nanotechnologie fluide. Mais pas celle de Genetech, pas celle des hommes. Celle-ci est vivante. Elle répond à la pensée, à l’intention. C’est le sang des Titans.
Elle revint vers Hécate, le cylindre serré contre sa poitrine.
— Je ne peux pas te réparer avec des pièces de rechange, Hécate. Je n’ai ni soudeur, ni vérins de rechange, ni câbles polymères. Je dois remplacer tes parties endommagées par ça.
Hécate regarda le liquide noir qui tourbillonnait dans le cylindre comme s’il avait sa propre conscience, formant des spirales hypnotiques qui semblaient la regarder en retour.
— Ça va me changer, dit-elle. Ce n’était pas une question, mais un constat froid.
— Oui. Ça va intégrer la technologie des Anciens à ton système. Tu ne seras plus seulement un cyborg humain rafistolé. Tu seras une hybride. Tu seras quelque chose de nouveau. Lilith posa une main sur le front métallique d’Hécate, ses yeux bleus plongeant dans l’optique rouge. Tu me fais confiance ?
Hécate ferma son œil, écoutant le bruit de son propre réacteur mourant. Elle n’avait rien à perdre, sauf une vie de servitude et de douleur.
— Fais-le. Je préfère être un monstre vivant qu’un héros mort.
Lilith Commença à enlever les pièces de l’armure, pièce après pièce puis déboucha le cylindre. L’odeur qui s’en échappa n’était pas chimique ; elle ressemblait à l’ozone après un orage d’été violent, mêlée à une senteur métallique ancienne, comme du sang sur une épée de bronze.
Elle versa le liquide noir directement sur la jambe broyée d’Hécate, là où le métal était tordu et la chair exposée.
La réaction fut immédiate et violente.
La matière noire ne coula pas comme de l’eau. Elle sauta sur le métal endommagé comme une bête affamée. Elle s’infiltra dans les fissures microscopiques, dévorant la rouille, dissolvant les câbles morts, consommant les tissus nécrosés. Elle bouillonnait, sifflait, dégageant une fumée violette.
Hécate hurla.
Ses capteurs de douleur, qu’elle pensait avoir désactivés ou brûlés, s’allumèrent tous en même temps au niveau rouge maximal. Ce n’était pas une réparation ; c’était une invasion. La matière noire ne se contentait pas de colmater les brèches ; elle pénétrait son système nerveux, remontant le long de ses fibres myomères, cherchant à fusionner avec son interface biologique, réécrivant son code génétique et numérique à la volée. C’était comme si on versait du plomb en fusion directement dans sa moelle épinière.
— Concentre-toi sur ma voix ! cria Lilith pour couvrir les cris du cyborg.
La hackeuse plongea ses mains nues dans la masse noire bouillonnante qui recouvrait la jambe d’Hécate. Elle ne craignait pas la brûlure ; elle l’accueillait.
Elle ferma les yeux et entra en transe, ses implants s’illuminant sous sa peau. Elle ne voyait plus la chair et le métal, ni le sang et l’huile. Elle voyait le code. Elle voyait la structure sous-jacente de la réalité.
Elle vit la matière noire essayer de consommer Hécate, une force chaotique sans direction, une tempête de nanites cherchant une forme à copier. Elle devait être le guide. Elle devait être le processeur qui donne l’ordre au chaos. Mais pour ordonner le chaos, il fallait lui donner une part de soi-même.
< Commande : Restructuration corporelle. >
< Modèle : Anatomie Praetorian-X optimisée. >
< Variable : Magie. >
Lilith tissa sa volonté dans la matière, ses doigts virtuels manipulant les atomes comme de l’argile. Elle força le liquide noir à se solidifier, à imiter la forme des os, des muscles, des pistons, mais en les améliorant. Elle utilisa sa propre énergie magique comme liant, infusant son mana dans l’alliage froid.
La douleur était atroce. À chaque fois qu’elle connectait un circuit, elle sentait une partie de sa propre vitalité être aspirée par le vide de la matière noire. Ses mains devenaient froides, glaciales, comme si la mort remontait le long de ses bras. Ses veines noircissaient sous la peau, visibles à l’œil nu, pulsant d’un rythme toxique.
Des veines d’or apparurent dans la masse noire sur le corps d’Hécate, pulsant au rythme du cœur de Lilith, traçant des chemins de lumière à travers le nouveau membre qui prenait forme. C’était une transfusion d’âme.
Le processus dura des heures, ou peut-être des secondes, le temps n’ayant plus de sens dans la bulle de transe. Lilith travailla sur chaque blessure, chaque partie du corps, sacrifiant un peu plus d’elle-même à chaque réparation. Elle fusionna le corps cybernétique et l’armure en les réparants, tissant des capteurs capables de voir non seulement le spectre lumineux, mais aussi les flux de magie et les intentions.
Pour Hécate, c’était une agonie transcendante. Elle sentait son corps être déconstruit et reconstruit, cellule par cellule, bit par bit. Elle sentait l’esprit de Lilith à l’intérieur de ses propres circuits, une présence chaude et lumineuse qui guidait la douleur, la transformant en puissance brute. Mais elle sentait aussi la fatigue de Lilith, son épuisement mortel, comme un écho dans son propre système.
Au plus fort de la fusion, elle vit des souvenirs qui n’étaient pas les siens. Des flashs de mémoire stockés dans la matière noire. Des visions de guerres anciennes menées par des géants de métal noir contre des horreurs cosmiques venues du ciel. Elle vit des cités de cristal brûler, elle entendit le chant de mort des étoiles. Elle comprit que la matière qu’on lui greffait avait une mémoire, une histoire, et qu’elle en devenait l’héritière.
Soudain, la douleur cessa, coupée net comme un fil.
Une sensation de puissance brute, illimitée, inonda son noyau. Son réacteur, qui fuyait quelques instants plus tôt, ronronnait maintenant avec une efficacité grandement améliorée, alimenté par une source d’énergie hybride inconnue : la fusion froide stabilisée par le mana ambiant des Abysses.
Hécate se redressa sur la couchette.
Elle ne grinça pas. Il n’y eut aucun bruit mécanique, aucun sifflement hydraulique. Ses mouvements étaient fluides, silencieux, organiques, comme ceux d’un grand félin.
Elle regarda son corps. Elle était devenue une peau d’obsidienne mate, lisse et parfaite, qui semblait absorber la lumière et la chaleur. Des veines dorées, semblables à la technique du Kintsugi dont Lilith avait parlé plus tôt – l’art de sublimer les brisures – parcouraient son corps là où elle avait été touchée, là où son ancienne armure avait été brisée, brillant doucement d’une lueur interne.
Elle leva sa main droite. Les griffes sortirent. Elles n’étaient plus en acier gris. Elles étaient faites d’énergie pure, solidifiée, d’un noir profond bordé de violet, vibrant à une fréquence qui faisait pleurer l’air autour d’elles. Elle se sentait plus grande, plus libre dans un nouveau corps débarrassée de son ancienne armure mais fusionnée avec.
Lilith était effondrée sur le sol, épuisée, sa peau pâle couverte de sueur, ses cheveux collés à son front. Ses mains étaient tachées de noir, comme des ecchymoses profondes qui ne partiraient pas. Elle tremblait de froid, bien que l’air du bunker soit tempéré. Hécate descendit de la couchette et s’agenouilla près d’elle. Le mouvement était d’une grâce prédatrice terrifiante et provoqua un frisson chez Lilith.
— Lilith ? Sa voix avait changé. Elle n’était plus synthétique et plate. Elle était plus profonde, résonnante, avec une harmonie subtile qui vibrait dans l’air et dans les os, une voix qui commandait l’attention.
Lilith ouvrit les yeux péniblement. Elle sourit faiblement en voyant son œuvre se pencher sur elle, mais son regard était voilé, distant.
— Tu es… magnifique, souffla-t-elle, fascinée par les reflets dorés sur l’obsidienne. Une œuvre d’art létale. Mais je me sens… vide. Comme si j’avais laissé un morceau de moi à l’intérieur.
Hécate prit délicatement Lilith dans ses bras pour la remettre sur la couchette. Sa force était colossale – elle sentait qu’elle pourrait broyer la roche nue d’une simple pression, qu’elle pourrait tordre les poutres du bunker comme du papier – mais son contrôle était absolu, infiniment précis.
— Je ne sens plus le poids, dit Hécate, regardant ses mains nouvelles, fascinée. Je ne sens plus… la limite. Mon corps ne résiste plus à mon esprit. Mais c’est grâce à toi. Je porte ta force maintenant. Le corps d’Hécate avait grandi en proportion de l’ancienne armure. Sa nouvelle peau si tant est qu’on pouvait l’appeler comme ça alternait entre différentes teintes passant du noir au blanc. Elle dépassait maintenant Lilith de deux têtes et ses muscles bien proportionnés avaient grossi. Elle n’aurait plus jamais besoind ‘armure externe, elle était à la fois cyborg et armure.
Elle se tourna vers un panneau de métal épais de dix centimètres qui servait de cloison interne de renfort. Sans élan, sans effort apparent, elle frappa.
Son poing traversa le métal comme s’il s’agissait d’eau ou de fumée. Pas de choc, pas de bruit d’impact, pas de résistance. La matière noire de son bras avait vibré à une fréquence qui avait déstabilisé la structure atomique de la cloison au moment du contact, permettant à la matière de passer à travers la matière.
— Technomancie physique, expliqua Lilith d’une voix faible, se redressant sur un coude, grimaçant de douleur. Ton corps est maintenant un conduit. Tu peux altérer la densité de la matière que tu touches. Tu es une phaseuse.
Une alarme douce, presque musicale, retentit dans le bunker, brisant leur émerveillement. Une des consoles, réactivée par la présence de la signature énergétique massive d’Hécate, s’alluma, projetant une lumière bleue dans la pièce.
Un écran holographique flotta dans l’air, affichant un texte dans une langue ancienne faite de géométrie complexe, que l’implant de Lilith traduisit instantanément en caractères latins sur sa rétine.
< UNITÉ DE COMBAT « NEMESIS » RESTAURÉE. >
< NIVEAU D’ACCÈS : GARDIEN. >
< ARCHIVES DES ABYSSES : DÉVERROUILLÉES. >
Mais ce n’était pas le message le plus important. Une carte tactique s’afficha à côté du texte. Elle montrait les souterrains en trois dimensions, un labyrinthe complexe de tunnels et de cavités.
Un point rouge clignotait, descendant rapidement des niveaux supérieurs, traversant la roche et les défenses anciennes comme s’ils n’existaient pas, laissant une traînée de corruption derrière lui.
— Keres, grogna Hécate. Son nom avait un goût de cendre et de sang dans sa bouche. L’image de l’inquisiteur noir se superposa à la carte.
— Il nous a suivies, dit Lilith, analysant la trajectoire avec une froideur analytique. Et il n’est pas seul. Il a amené quelque chose avec lui. Une signature énergétique massive, instable. Il descend pour finir le travail.
Hécate serra les poings, les veines dorées de ses bras s’illuminant d’une intensité aveuglante, répondant à sa colère.
— Laisse-le venir. Je ne suis plus la machine qu’il a brisée là-haut. Je ne suis plus obsolète.
Lilith se leva, puisant dans ses dernières réserves pour se tenir droite, refusant de rester couchée face à la menace, même si ses jambes menaçaient de céder. Elle rechargea ses pistolets, dont les runes brillaient désormais plus fort, en résonance avec l’aura d’Hécate.
— Nous devons bouger. Ce bunker est une impasse tactique. Les archives disent qu’il y a une « Forge Céleste » plus bas, au cœur des Abysses. Si nous voulons vaincre Keres et ce qu’il a amené, nous devons comprendre ce que nous sommes devenues. Nous avons besoin de réponses, pas juste de puissance.
Hécate regarda la porte du sas. Elle se sentait prête. Pour la première fois de sa vie, elle ne se sentait pas comme une chose fabriquée en série, mais comme un être né, unique.
— Ouvre la porte, Lilith. Allons voir ce que ces Abysses ont d’autre à nous offrir.
Hécate se tenait devant la console principale du bunker, une dalle monolithique d’un noir mat qui semblait absorber non seulement la lumière, mais aussi le son ambiant. Depuis sa transformation et la fusion avec la matière noire, elle ne voyait plus l’objet comme un simple terminal informatique inerte. Sa nouvelle vision technomancienne, un don hybride de science et de sorcellerie, lui révélait les flux d’énergie qui parcouraient la matière : des rivières de données dorées figées dans le cristal, des veines de lumière liquide attendant une impulsion pour s’éveiller d’un sommeil de plusieurs éons.
— Connecte-toi, dit Hécate. Sa voix résonnait avec une autorité calme, une vibration subsonique qui fit trembler la poussière au sol et vibrer la cage thoracique de Lilith. Je servirai d’amplificateur. Mon noyau peut supporter la charge. Je suis devenue compatible.
— Je ne sais pas exactement ce que tu m’as fait petite hackeuse, je ne sais pas exactement ce que je suis, mais je suis sûre d’une chose, je suis tombée amoureuse de toi, déclara Hécate.
Lilith hocha la tête en tremblant et pleura, essuyant une mèche de cheveux collée par la sueur sur son front. Elle avait encore les traits tirés par l’effort titanesque de la reconstruction, et ses mains tremblaient encore des séquelles du rituel, mais ses yeux brillaient d’une curiosité vorace, cette soif de savoir qui l’avait toujours poussée vers le danger. Elle sortit un câble d’interface universel de son poignet, le connecteur cherchant avidement un port compatible sur la surface lisse.
Il n’y en avait pas. La technologie des Aethelgard ne s’encombrait pas de prises physiques grossières.
— Pas de ports physiques, constata Lilith, rangeant son câble avec un geste d’agacement. C’est de la transmission par induction quantique directe. Il faut toucher l’esprit de la machine.
Elle posa ses mains nues sur la console froide. Hécate s’approcha et posa ses mains massives, désormais gainées de matière noire vivante, sur les épaules frêles de Lilith.
Le contact fut électrique. La matière noire qui composait désormais l’armure d’Hécate s’anima, réagissant à la proximité du champ bio-électrique de la hackeuse. Des filaments liquides s’étendaient depuis les gantelets pour s’enrouler autour des avant-bras de Lilith, comme des lierres symbiotiques, pénétrant ses vêtements pour se connecter directement à ses ports dermiques, créant un pont neural direct et absolu.
Lilith grimaça. La connexion n’était pas douce. C’était une intrusion brutale. Elle sentit sa température corporelle grimper en flèche alors que son cerveau devenait le processeur d’une machine vieille d’un million d’années.
< Initialisation du Pont : Alpha-Oméga. >
< Source d’alimentation : Réacteur Hybride (Fusion/Mana). >
< Accès aux Archives : Autorisé. >
L’esprit de Lilith fut propulsé dans le système avec la violence d’un décollage atmosphérique. Ce n’était pas le cyberespace chaotique de l’humanité, fait de publicités agressives, de néons virtuels et de murs de feu corporatistes. C’était une bibliothèque. Une bibliothèque infinie, silencieuse, ordonnée selon une géométrie fractale parfaite où chaque angle contenait une infinité d’informations. C’était un espace sacré, froid et pur comme le vide entre les étoiles.
Lilith ne lisait pas les fichiers comme on lit un livre ; elle les vivait. Et Hécate, connectée à elle par le lien symbiotique, partageait l’expérience viscérale de chaque donnée. Mais là où Hécate absorbait l’information avec la froideur d’une machine, Lilith devait faire de la place dans son propre esprit. Elle sentait ses souvenirs d’enfance s’effacer, compressés et archivés dans un coin sombre de son cortex pour laisser place à l’immensité des données alien. C’était une lobotomie volontaire et temporaire.
Elles virent l’histoire de ce lieu défiler en accéléré, une chute vertigineuse à travers le temps profond.
Il y a des millions d’années, bien avant que l’humanité ne descende des arbres pour regarder le ciel avec peur, une civilisation stellaire était arrivée ici. Les Aethelgard aussi appelés les fondateurs. Ce n’étaient pas des dieux, bien que leurs actes puissent sembler divins aux yeux des mortels. C’étaient des ingénieurs d’un niveau technologique tel qu’il était indiscernable de la magie pure. Ils maîtrisaient la matière programmable, l’énergie du point zéro, et la manipulation de la trame même des âmes. Ils étaient des sculpteurs de réalité.
Elles virent la construction des souterrains sur cette planète isolée, pierre par pierre, circuit par circuit. Ce n’était pas une ville souterraine destinée à abriter une population. C’était une machine. Une machine planétaire.
Les colonnes torsadées qu’Hécate avait vues dans la nécropole étaient des bobines de refroidissement quantique. Les tunnels labyrinthiques étaient des circuits de dissipation thermique conçus pour évacuer l’excès d’entropie. Et la « Zone Morte »… ce lieu de silence absolu… c’était le cœur du réacteur. C’était la chambre de confinement.
— Pourquoi ? demanda la conscience de Lilith dans le flux de données, sa voix mentale résonnant dans l’immensité de la bibliothèque, teintée d’une douleur psychique croissante. Pourquoi construire une machine de la taille d’un continent sous la croûte terrestre d’une planète insignifiante ?
La réponse ne vint pas sous forme de mots, mais sous la forme d’une image terrifiante qui faillit briser leur connexion et griller les synapses de Lilith.
Une déchirure dans l’espace. Une plaie béante et infectée dans le tissu de la réalité, par laquelle s’infiltrait une obscurité vivante, affamée. L’Entropie Consciente. La « Grande Dévoration » faut de pouvoir la nommer correctement. Ce n’était pas une force naturelle ; c’était une anti-création, une volonté cosmique de ramener tout ce qui est complexe et ordonné au néant absolu.
Les Aethelgard ne pouvaient pas la tuer. L’Entropie ne peut pas mourir, car elle est la fin de toutes choses. Alors ils l’avaient piégée. Ils avaient sacrifié leurs propres corps pour devenir les ancres, et ils avaient utilisé la planète comme une cage, et les souterrains comme un verrou gravitationnel et magique pour maintenir la déchirure fermée, scellant l’horreur sous des kilomètres de roche et de sorcellerie.
— Nous sommes assis sur une bombe, réalisa Hécate, son esprit tactique traitant les implications avec une froideur militaire. Ce n’est pas une planète. C’est le couvercle d’une prison. Et nous marchons dessus sans savoir ce qui gratte en dessous.
Les archives changèrent de ton, devenant plus fragmentées, plus récentes. Elles montrèrent des images granuleuses, sales. Des humains. Des scientifiques en combinaison Hazmat portant le logo bleu et blanc de Genetech, descendant dans les ténèbres avec leurs foreuses et leur arrogance.
Ils n’avaient pas découvert les souterrains par hasard. Ils avaient trouvé des fragments de technologie Aethelgard en orbite lunaire et avaient suivi la trace énergétique jusqu’ici, guidés par la cupidité.
Mais Genetech n’avait rien compris. Aveuglés par le profit, ils pensaient que l’énergie qui suintait des profondeurs était une ressource exploitable, une sorte de pétrole mystique infini qui résoudrait la crise énergétique mondiale et leur donnerait le monopole absolu. Ils avaient commencé à forer. À percer le sarcophage sacré avec leurs outils grossiers.
— Ils sont en train de briser les scellés, comprit Lilith avec horreur, sentant la douleur de la machine planétaire comme si c’était la sienne. Le Projet Éveil… le Dr Sobeck… elle savait. Elle avait compris le danger. Elle essayait de créer des gardiens pour réparer les dégâts que Genetech allait inévitablement causer. Nous ne sommes pas des armes de conquête. Nous sommes des anticorps.
Hécate vit alors les schémas de Keres se superposer à la structure des Catacombes.
Le « Projet Keres » n’était pas conçu pour protéger. Il était l’antithèse du Projet Éveil. Il était conçu pour ouvrir. Son armure noire était gravée de runes inversées, des algorithmes de décryptage brutaux et corrosifs destinés à forcer les serrures des Aethelgard par la violence mathématique. Keres était une clé bélier vivante, un virus macroscopique envoyé pour infecter le système central.
— S’il atteint le Cœur, dit Hécate, sa voix mentale lourde de certitude, il ne va pas juste trouver de l’énergie. Il va libérer l’Entropie. Il va éteindre le soleil et tout ce qui vit sous sa lumière.
Lilith se concentra sur la structure actuelle des souterrains, cherchant désespérément une issue, un chemin vers le Cœur avant que Keres n’y parvienne. Sa vision se brouillait, des pixels morts apparaissant dans son champ de vision mental. Elle atteignait ses limites.
La carte holographique se déploya dans leurs esprits, un filaire lumineux complexe. C’était un dédale tridimensionnel d’une vertigineuse profondeur.
Trois points clés apparurent en surbrillance :
Le Bunker Titan (Vous êtes ici) : Niveau supérieur du complexe de confinement, une simple antichambre.
La Forge Céleste : Une usine automatisée située dix kilomètres plus bas, conçue pour créer des armes capables de blesser l’intangible, de trancher l’Entropie elle-même.
Le Puits des Âmes : Le point le plus bas. Le verrou final. Le centre de la toile. Là où Keres se dirigeait.
— Nous devons aller à la Forge, décida Hécate. Dans mon état actuel, même avec la mise à jour de matière noire, je ne peux pas vaincre Keres. Il est alimenté par l’énergie volée au Sanctuaire et protégé par les runes de Genetech. J’ai besoin d’une arme Aethelgard d’origine. J’ai besoin d’une arme tueuse de dieux.
— Le chemin est coupé, nota Lilith, analysant les routes avec frénésie. L’effondrement causé par notre chute depuis le Sanctuaire a bloqué les tunnels principaux. Les ascenseurs gravitiques sont hors service. Il ne reste qu’un passage.
Elle zooma sur une section de la carte marquée d’un glyphe rouge pulsant, une zone sombre et mal cartographiée qui semblait suinter sur le plan.
< SECTEUR : NECROPOLIS. STATUT : QUARANTAINE ABSOLUE. >
— Pourquoi quarantaine ? demanda Hécate.
— Parce que c’est là que les Aethelgard stockaient leurs échecs, répondit Lilith, frissonnant malgré la chaleur du lien neural. C’est la fosse commune des prototypes corrompus par l’Entropie lors des premières guerres. Des machines devenues folles. Des « Golems de Chair » qui ne meurent jamais vraiment.
Soudain, la connexion fut interrompue brutalement, comme si on avait coupé un câble à la hache.
Une alarme physique hurla dans le bunker, un son strident qui fit mal aux oreilles. Les lumières ambrées virèrent au rouge stroboscopique, transformant la pièce en scène de cauchemar clignotante.
< ALERTE PROXIMITÉ. TENTATIVE DE PIRATAGE EXTERNE. >
Lilith s’arracha de la console, haletante, du sang coulant de son nez, le contrecoup de la déconnexion brutale. Elle vacilla, se rattrapant à la console, sa vision remplie de neige statique pendant quelques secondes.
— Il est là. Keres. Il n’essaie pas d’entrer physiquement. Il pirate le système de survie du bunker. Il attaque l’environnement.
La température commença à chuter drastiquement, le givre se formant instantanément sur les parois métalliques. Les ventilateurs s’inversèrent, aspirant l’oxygène hors de la pièce. La gravité artificielle s’inversa par à-coups, envoyant des débris et des outils flotter dans l’air avant de les écraser au sol.
— Il veut nous faire sortir comme des rats qu’on enfume, grogna Hécate. Ses griffes d’obsidienne s’allongèrent spontanément, crépitant d’énergie violette, prêtes à déchirer ce qui viendrait.
Une voix résonna dans le bunker, transmise par les haut-parleurs piratés. Ce n’était pas la voix synthétique et froide de Keres qu’elles avaient entendue au Sanctuaire, mais une voix humaine, calme, cultivée, et d’autant plus terrifiante par sa politesse.
« Sujet Alpha. Sujet Oméga. Votre résistance est statistiquement insignifiante et consommatrice de temps. Ouvrez le sas, et je promets que votre désassemblage sera indolore et optimisé. Vos processeurs seront réutilisés pour la gloire de l’Humanité Future. Ne soyez pas égoïstes. »
— Va te faire foutre, hurla Lilith, sa peur se transformant en rage pure. Elle leva ses mains, et les serveurs autour d’elle s’allumèrent, répondant à sa colère, prêts à lancer une contre-attaque numérique suicidaire.
— Lilith, non ! avertit Hécate, posant sa main sur le bras de la hackeuse. Ne gaspille pas ton énergie contre son pare-feu. Il est trop fort sur ce terrain. Tu vas te griller les synapses pour rien. Ouvre le sas arrière. Celui qui mène à la nécropole.
— C’est du suicide, Hécate. Ce secteur est rempli de monstres millénaires qui n’ont pas mangé depuis l’aube des temps.
Hécate attrapa Lilith par l’épaule, la forçant à la regarder. Ses yeux violets brillaient d’une intensité féroce, inhumaine.
— Regarde-moi. Je suis un monstre millénaire maintenant. Je revendique ce territoire.
Lilith vit la détermination inébranlable de sa partenaire, cette certitude d’acier qui avait survécu à tout. Elle hocha la tête. Elle s’embrassèrent avant de partir, les lèvres d’Hécate avait un goût nouveau une sensation diffuse mais agréable, comme du métal chaud et liquide.
D’un geste de la main, elle envoya une impulsion de code dans le mécanisme de la porte arrière. Les verrous lourds, scellés depuis des éons, s’ouvrirent dans un grincement de métal torturé, libérant un nuage de poussière ancienne.
L’air qui entra n’était pas vicié comme celui des niveaux supérieurs. Il était froid, sec, et sentait la poussière d’étoiles et le vide. C’était l’odeur de l’espace profond.
— Au revoir, Keres, murmura Hécate.
Elle attrapa une capsule de combustible instable sur l’établi, l’arma d’une simple pression de son pouce griffu, et la jeta avec une précision parfaite vers la porte d’entrée principale du bunker, celle que Keres tentait de forcer.
— On court, ordonna-t-elle.
Elles franchirent le sas arrière et plongèrent dans l’obscurité insondable de la nécropole au moment même où l’explosion derrière elles scellait le passage, effondrant des tonnes de roche et de métal entre elles et leur poursuivant.
Mais Hécate savait, alors qu’elles s’enfonçaient dans le noir, que ce n’était qu’un répit temporaire. Keres creuserait. Il ne s’arrêterait jamais, car il n’était pas programmé pour s’arrêter. C’était une course vers le fond du monde, et le premier arrivé déciderait du sort de la réalité elle-même.
L’explosion du bunker Titan, bien que cataclysmique, leur parvint étouffée, comme un bruit de tonnerre sous des kilomètres d’océan. Les lourdes portes de la nécropole s’étaient refermées hermétiquement derrière elles juste avant l’impact, isolant la détonation et la chaleur infernale qui avait consumé leur refuge temporaire. Hécate et Lilith se retrouvèrent instantanément plongées dans un silence absolu, une absence de son si totale qu’elle en devenait une présence physique.
Ici, il n’y avait pas le bourdonnement électrique habituel des infrastructures souterraines, ni le clapotis de l’eau polluée, ni même le sifflement du vent dans les tunnels. Il y avait le vide acoustique parfait.
— Niveau sonore ambiant : Zéro décibel, indiqua Lilith via leur lien neural, sa voix mentale teintée d’inquiétude. Mes capteurs audio sont au maximum de leur sensibilité et je n’entends même pas le bruit de ma propre respiration. C’est… contre-nature. La physique du son ne fonctionne pas ici.
Hécate se redressa, balayant l’obscurité du regard. Son nouveau corps, mate et sans reflet, absorbait la faible lueur présente, la rendant pratiquement invisible, une ombre mouvante dans le noir.
— Ce n’est pas du vide, corrigea-t-elle, analysant la densité de l’air. C’est de l’absorption. Les murs sont faits d’un matériau qui mange le son, qui dévore les vibrations avant qu’elles ne puissent se propager.
Elle alluma un projecteur spectral monté sur son épaule, un faisceau de lumière ultraviolette invisible à l’œil nu mais clair comme le jour pour leurs optiques modifiées.
Le faisceau coupa les ténèbres et révéla l’environnement. L’horreur de la nécropole se dévoila.
Elles ne marchaient pas sur de la pierre ou du béton. Le sol était composé de milliers de strates de métal fossilisé, de circuits imprimés calcifiés et de débris technologiques compressés par le temps en une roche sédimentaire artificielle. Les murs de la caverne, qui s’élevaient à des centaines de mètres de hauteur jusqu’à disparaître dans le plafond invisible, ressemblaient à des alvéoles d’abeilles géantes. Mais chaque alvéole, chaque niche creusée dans la paroi, contenait une machine brisée, une expérience ratée, figée dans une résine ambrée translucide.
C’était un musée des horreurs technologiques, une galerie d’art morbide dédiée à l’hubris des Aethelgard. Des membres cybernétiques qui se terminaient par des racines organiques cherchant désespérément un sol nourricier. Des cerveaux synthétiques qui avaient poussé comme des tumeurs hors de leurs boîtiers crâniens. Des armes vivantes dont les canons étaient devenus des bouches hurlantes. Les Aethelgard avaient joué à être Dieu, et ceci était leur poubelle, le dépôt de leurs péchés créatifs.
Elles avancèrent avec une prudence extrême, évitant de toucher les parois suintantes. Lilith, malgré sa fatigue écrasante qui lui donnait des vertiges intermittents, maintenait un champ de détection actif, scannant les signatures énergétiques pour éviter les pièges invisibles.
— Il y a des sources de chaleur, chuchota-t-elle mentalement, transmettant les données directement au cortex d’Hécate. Très faibles. Comme des braises sous la cendre. En hibernation.
Elles passèrent devant une fosse immense, un cratère artificiel au milieu du chemin. Au fond, entassés comme des mannequins désarticulés dans une fosse commune, gisaient des centaines de corps. Ils étaient grands, trois mètres au moins, avec une peau grise et lisse semblable à de la céramique non cuite.
— Prototypes de Gardiens ? demanda Hécate, reconnaissant une similitude structurelle avec sa propre architecture.
— Non, répondit Lilith, frissonnant en analysant le code génétique résiduel qui flottait dans l’air comme une odeur. Regarde leur code. Il est… récursif. Ils n’ont pas de fin, pas de commande d’arrêt. Ils ont été conçus pour s’auto-répliquer et s’auto-réparer indéfiniment, pour être immortels. Mais le code a buggé. Ils sont devenus des cancers vivants, une croissance sans but. Les Aethelgard les ont désactivés et jetés ici pour qu’ils pourrissent.
Soudain, un mouvement à la périphérie de la vision d’Hécate la fit pivoter, griffes sorties, dans un silence total.
Rien. Juste une ombre parmi les ombres, une tache d’obscurité qui semblait plus dense que les autres.
— Tu as vu ça ?
— Non, répondit Lilith, ses propres capteurs ne montrant rien. Mais mes capteurs de pression atmosphérique ont enregistré un déplacement d’air. Quelque chose de rapide. Et de massif.
Elles n’étaient plus les prédatrices. Dans la nécropole, même avec leurs améliorations divines, elles étaient des intruses, des proies sur le territoire de choses qui avaient eu des millions d’années pour évoluer dans le noir, se nourrissant de magie résiduelle et de cannibalisme technologique.
Elles accélérèrent le pas, cherchant à quitter cette zone de stockage à ciel ouvert pour trouver un tunnel plus étroit, plus défendable, un goulot d’étranglement où la supériorité numérique de l’ennemi ne compterait pas.
Un bruit mouillé, dégoûtant, comme une ventouse géante qui se détache d’une vitre, résonna juste au-dessus d’elles, brisant le silence absolu.
Hécate leva la tête, ses optiques perçant l’obscurité.
Accrochée au plafond alvéolé, défiant la gravité, une créature les observait.
Elle n’avait pas de forme définie. C’était une masse mouvante de câbles noirs et de muscles rouges à vif, changeant constamment de configuration comme un nuage d’orage biologique. Elle n’avait pas d’yeux, mais des centaines de capteurs sensoriels hétéroclites – caméras, radars, yeux organiques volés – qui brillaient comme des étoiles mourantes sur sa surface huileuse.
C’était un « Charognard de l’Entropie ». Une machine de nettoyage automatisée devenue folle, qui avait continué à « nettoyer » – c’est-à-dire consommer, désassembler et intégrer – tout ce qu’elle trouvait depuis des éons. Elle était l’amalgame de mille victimes.
La créature laissa tomber un tentacule terminé par une lame osseuse dentelée. Il s’abattit avec la vitesse d’un fouet là où Lilith se tenait une seconde plus tôt. Le sol de métal fossilisé se fissura sous l’impact silencieux.
La hackeuse fit une roulade latérale, activant ses pistolets dont les runes s’illuminèrent.
— Ne tire pas ! ordonna Hécate par le lien mental. Le bruit va en attirer d’autres ! La vibration va réveiller la ruche !
Hécate bondit. Sa nouvelle force, alimentée par la technomancie et la matière noire, lui permit de défier la gravité. Elle sauta dix mètres à la verticale, propulsée par une explosion cinétique silencieuse. Elle percuta la créature au plafond.
Ce ne fut pas un combat, ce fut une exécution.
Hécate n’utilisa pas ses armes. Elle utilisa ses mains. Elle planta ses doigts d’obsidienne profondément dans la masse centrale de la créature, sentant les câbles se tordre et les muscles se déchirer sous sa prise. Elle canalisa son pouvoir à travers le contact.
— Désagrégation, commanda-t-elle via son interface, imposant sa volonté à la matière.
La matière noire de son armure infecta la créature comme un virus rapide. Le monstre convulsa, changeant de couleur, passant du noir huileux au gris cendre, se desséchant en une fraction de seconde. Sa structure atomique s’effondra. Il s’effrita en une pluie de poussière sèche qui tomba sur le sol.
Hécate retomba lourdement, atterrissant sur ses pieds dans un nuage de particules grises.
— C’est fait, dit-elle, se redressant.
— Non, répondit Lilith, terrifiée, regardant son scanner holographique qui virait au rouge cramoisi. Tu as tué l’éclaireur. Regarde le radar.
Des dizaines, puis des centaines de points rouges s’allumèrent dans les alvéoles des murs, tout autour d’elles, sur trois cent soixante degrés. La mort de l’un des leurs avait envoyé un signal de détresse silencieux, une phéromone de mort. La nécropole se réveillait. Les alvéoles s’ouvraient.
— Oups !
— Cours !
Cette fois, la discrétion n’était plus une option. Hécate attrapa Lilith par la taille et la jeta sur son dos. La hackeuse s’accrocha au corps de sa compagne, fusionnant presque avec le cyborg.
Hécate s’élança. Elle courait à 80 km/h, ses jambes renforcées avalant le terrain accidenté, chaque foulée couvrant des mètres de sol traître.
Derrière elles, le murmure devint un rugissement. Une avalanche de métal et de chair déferlait des murs, coulant comme de la lave vivante. Des créatures arachnides faites de mains humaines, des serpents de câbles haute tension, des golems titubants armés de scies industrielles… toute la faune cauchemardesque de la nécropole convergeait vers les intruses, mue par une faim collective.
— À gauche ! cria Lilith, son esprit connecté à la carte téléchargée dans le bunker, guidant Hécate à travers le labyrinthe en temps réel. Sa vision clignotait, son cerveau surchauffant pour traiter les itinéraires. Il y a un pont thermique ! C’est le seul passage !
Hécate vira, dérapant sur le sol métallique, ses griffes traçant des sillons d’étincelles. Devant elle, le sol s’arrêtait net. Un gouffre. Un abîme insondable qui coupait la Necropolis en deux, une faille tectonique artificielle. Le seul passage était un pont d’énergie, une structure de lumière solide, vacillante et instable, qui enjambait le vide sur cent mètres.
Hécate ne ralentit pas. Elle s’engagea sur le pont.
La structure de lumière gémit sous son poids massif. Des sections s’éteignirent sous ses pas, la forçant à faire des bonds désespérés au-dessus du vide, la lumière ne réapparaissant que quelques secondes après son passage.
Les créatures les plus rapides, des sortes de lévriers biomécaniques aux mâchoires hydrauliques, talonnaient Hécate. L’un d’eux sauta, ses crocs se refermant sur la cape thermique d’Hécate.
Sans s’arrêter, Hécate fit volte-face dans sa course, décapita la bête d’un revers de griffe précis, et donna un coup de pied dans le cadavre pour le projeter en arrière sur les suivants. L’impact créa un effet domino cinétique qui envoya une dizaine de monstres culbuter dans l’abîme sans fond, leurs cris se perdant dans le noir.
Elle atteignit l’autre côté, ses pieds touchant la roche solide.
— Lilith, coupe le pont !
Lilith tendit la main vers le panneau de contrôle archaïque incrusté dans la roche, une stèle de cristal noir.
— Commande : Rupture de flux !
Le pont de lumière s’éteignit instantanément, comme un écran qu’on débranche.
La horde de poursuivants, lancée à pleine vitesse, ne put s’arrêter. Des centaines de créatures tombèrent dans le vide, une cascade silencieuse de monstres engloutis par les ténèbres, pleuvant vers le centre de la terre.
Hécate et Lilith s’éloignèrent du bord, haletantes, le cœur battant à tout rompre. Elles se trouvaient sur un promontoire élevé, une sorte de balcon naturel surplombant la section suivante des Catacombes.
Le silence retomba, lourd et définitif, seulement troublé par le bruit de leurs systèmes de refroidissement. Lilith dut s’asseoir, le nez saignant à nouveau abondamment.
Elles levèrent les yeux. Et pour la première fois depuis leur descente dans les entrailles de la planète, elles virent de la lumière. Une vraie lumière.
Loin, très loin en contrebas, au centre d’une caverne de la taille d’un petit pays, brillait une étoile captive.
C’était une sphère de feu blanc pur, de la taille d’une lune, maintenue en place par des anneaux gravitationnels gigantesques qui tournaient lentement autour d’elle dans une danse mathématique parfaite. Des milliers de pipelines, gros comme des autoroutes, connectaient l’étoile aux parois de la caverne, pompant son énergie brute pour alimenter… des usines.
Des usines titanesques, suspendues dans le vide autour de l’étoile, leurs forges crachant des rivières de plasma liquide. Elles forgeaient des armes de la taille de vaisseaux spatiaux, des épées longues de plusieurs kilomètres, des boucliers grands comme des villes.
— La Forge Céleste, souffla Lilith, les larmes aux yeux devant tant de beauté et de terreur mêlées. C’est réel. Les Aethelgard ont capturé une étoile à neutrons et l’ont mise en bouteille pour forger la colère de Dieu.
Hécate regarda la Forge. Elle sentit son propre réacteur corporel vibrer en résonance avec l’étoile lointaine. C’était là-bas qu’elle trouverait son arme. C’était là-bas qu’elle deviendrait la déesse de la Guerre qu’elle devait être pour vaincre Keres.
Mais entre elles et la Forge, il y avait des kilomètres de ruines, de camps fortifiés… et pire encore.
Sur le sol de la caverne géante, illuminé par la lumière blanche et crue de l’étoile, Hécate distingua des formes géométriques parfaites, noires, qui se déplaçaient avec une discipline militaire absolue.
— Ce ne sont pas des monstres, nota Hécate, zoomant avec ses optiques améliorées. Ce sont des sentinelles. Des automates de combat Aethelgard encore actifs. Une armée immortelle qui garde l’étoile.
Lilith s’appuya contre Hécate, épuisée.
— Et derrière nous, Keres creuse. Il a sûrement déjà passé le bunker.
Hécate regarda l’étoile captive, puis l’obscurité d’où elles venaient.
— Alors nous sommes coincées entre une armée de robots immortels et un tueur de dieux, résuma-t-elle avec un calme glacial.
Elle activa ses griffes d’un noir d’obsidienne, les veines dorées de ses bras brillant d’un éclat défiant face à l’étoile lointaine.
— Parfait, dit Hécate. C’est exactement là où je voulais être.
Soudain, une vibration parcourut le sol sous leurs pieds, différente des tremblements précédents. Une vibration rythmique, lente, profonde. Boum. Boum. Boum. Comme le battement d’un cœur planétaire.
Cela venait du plafond de la caverne, loin au-dessus de l’étoile captive.
Lilith leva les yeux vers la voûte immense. Son visage se décomposa.
— Hécate… le plafond… il bouge.
Ce n’était pas de la roche. C’était une paupière. Une paupière gigantesque, large de plusieurs kilomètres, recouverte de stalactites comme des cils de pierre, qui s’ouvrait lentement dans la voûte des Catacombes.
Un œil.
Un œil biologique, injecté de sang et de magie corrompue, grand comme une métropole, se fixa sur elles. La pupille verticale se contracta, focalisant son attention sur les deux particules de poussière qu’étaient Hécate et Lilith. L’organe titanesque restait humide et fixe, sans jamais ciller, une fenêtre ouverte sur la fin des temps.
L’Entropie Consciente ne faisait pas que dormir derrière la porte. Elle était éveillée. Elle regardait. Elle les avait vues.
Et pour la première fois depuis sa résurrection, Hécate, le cyborg qui ne connaissait plus la peur, sentit un frisson glacé, primal, parcourir son échine métallique, gelant son huile.
— La Grande Dévoration, murmura Lilith, paralysée par le regard du néant. Elle sait que nous sommes là.
< Alors là les filles, je crois que ce truc vous a à l’oeil >
— Je n’ai rien de tel dans mes banques de données glissa Moira.
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