L’Œil gigantesque incrusté dans la voûte céleste de la caverne ne clignait pas. Il n’était pas fait de chair, mais d’une matière nébuleuse, un amas de gaz pourpre, de poussière d’étoiles mortes et de vide concentré qui imitait la forme d’une pupille verticale. C’était une fenêtre ouverte sur une dimension qui n’aurait jamais dû croiser la nôtre, un abcès dans la réalité qui suintait une malveillance froide et calculatrice.
Hécate sentit son regard. Ce n’était pas une sensation poétique ou métaphorique ; c’était une pression physique écrasante sur son blindage, comme si l’atmosphère s’était soudainement changée en plomb liquide. Ses capteurs de stress structurel passèrent à l’orange, clignotant frénétiquement sur son HUD, et le métal de ses épaules gémit sous une charge invisible. L’Entropie Consciente ne se contentait pas de voir ; elle pesait sur la réalité, cherchant à défaire les liens faibles entre les atomes, testant la cohésion de la matière comme un enfant teste la solidité d’un jouet avant de le briser.
— Ne le regarde pas, ordonna Lilith, sa voix serrée par l’effort, un filet de salive mêlé de sang au coin des lèvres.
La hackeuse avait levé ses mains vers le plafond, les doigts crispés comme des griffes arthritiques. Elle tissait un dôme de code doré invisible au-dessus de leurs têtes, un bouclier cognitif complexe destiné à masquer leur présence aux sens omniscients de la chose. Une veine battait furieusement sur sa tempe, saillante sous la peau translucide, et une goutte de sueur froide roula le long de sa joue pour s’écraser sur le sol métallique.
— Je déroute notre signature cognitive, haleta-t-elle. Je crypte nos âmes. Si l’Entropie réalise que nous sommes des êtres conscients et non des débris inanimés, elle va essayer de nous effacer. Elle va juste… nous oublier de l’existence.
— Une stratégie tout à fait louable, intervint une voix distincte dans leurs deux esprits. C’était Moira, l’IA de Lilith, mais son ton n’avait rien de la panique ambiante. Elle s’exprimait avec une diction parfaite, une élégance froide et un détachement aristocratique. Toutefois, ma chère Lilith, je note que votre température cérébrale avoisine celle d’une bouilloire à thé bon marché. Si vous continuez à maintenir ce pare-feu mystique avec autant de ferveur, vous risquez fort de terminer en légume. Un légume héroïque, certes, mais un légume tout de même.
Hécate détourna son optique de la voûte avec une difficulté terrifiante, luttant contre l’attraction hypnotique du néant qui l’appelait, lui promettant le repos éternel. Elle força ses servomoteurs cervicaux à pivoter, verrouillant son regard sur l’objectif matériel : la Forge Céleste.
Cette étoile captive, suspendue au centre de l’abîme, était un spectacle qui défiait la raison. Une sphère de neutrons d’un blanc pur, contenue par des anneaux de machines titanesques qui tournaient avec la lenteur majestueuse des corps célestes, pompant son énergie infinie.
— Le chemin est coupé, constata Hécate, sa voix résonnant lourdement.
Le promontoire où elles se trouvaient s’arrêtait net, une falaise de métal déchiqueté plongeant dans le vide absolu. L’ancien pont qui reliait la Nécropole à la Forge avait été détruit il y a des millénaires. Devant elles, il n’y avait que trois kilomètres de vide gravitationnel séparant la paroi de la caverne de la première structure périphérique de la Forge. Trois kilomètres de mort silencieuse.
Lilith s’approcha du bord, chancelante. Elle sortit une bille de roulement en acier de sa poche et la laissa tomber. La bille ne tomba pas vers le bas. Elle flotta un instant, suspendue dans l’incertitude, puis fut violemment aspirée horizontalement vers l’étoile centrale, accélérant jusqu’à devenir une balle de fusil invisible qui disparut dans la lumière blanche.
— Champs de marée, analysa Lilith en grimaçant, frottant ses tempes douloureuses. L’étoile à neutrons au centre pèse des milliards de tonnes. Les Aethelgard ont construit des couloirs de gravité pour se déplacer, mais si tu sors du sentier balisé, tu es spaghettifié.
— Spaghettifié est un terme vulgaire mais physiquement exact, commenta Moira. Pour être plus précise, Madame Hécate, les forces de marée étireraient votre corps pourtant robuste jusqu’à ce que votre largeur avoisine celle d’un atome. Une fin fâcheuse pour une guerrière de votre stature. Je détecte cependant des fluctuations dans le champ. Des courants.
— Tu peux voir les sentiers ? demanda Hécate à Lilith, ignorant le sarcasme de l’IA.
Lilith activa sa vision technomancienne. Le monde physique s’estompa pour laisser place aux lignes de force bleues, des autoroutes invisibles courbant l’espace-temps. L’effort lui arracha un sifflement de douleur. Ses yeux la brûlaient comme si elle avait regardé le soleil sans filtre, ses nerfs optiques saturés par l’information.
— Oui. Mais ils sont instables. Et ils bougent. C’est comme essayer de lire une carte qui se réécrit toutes les secondes.
— Alors on saute, dit Hécate.
— Pardon ? s’indigna Moira. Je dois protester énergiquement. La probabilité de survie d’un saut balistique dans un environnement gravitationnel variable est inférieure à 4,2 %. C’est statistiquement grossier.
Hécate n’attendit pas la fin de la protestation. Elle attrapa Lilith, la plaquant contre son torse pour la protéger des radiations et des forces G, et activa ses propulseurs dorsaux à pleine puissance.
Elles s’élancèrent dans le vide.
Ce ne fut pas un vol, ce fut du surf sur des vagues de gravité en furie. Hécate devait ajuster sa trajectoire milliseconde par milliseconde, guidée par les instructions hurlées par Lilith et les corrections sarcastiques de Moira.
< Gauche ! Correction +4 degrés ! Freine ! > hurla Lilith.
— Madame, votre angle d’incidence est déplorable, ajustez de 0.03 degrés vers le nadir ou nous finirons en poussière d’étoile, intervint Moira avec une calme autorité.
Chaque instruction envoyée par Lilith était une décharge électrique dans son propre cerveau. Elles passèrent à travers des zones de « lourdeur » où Hécate pesait dix tonnes, ses jointures hurlant sous la contrainte, le métal de ses jambes se compressant jusqu’à la limite de la rupture. Puis, une seconde plus tard, elles traversaient des poches de « légèreté » où elles flottaient comme des plumes, l’estomac de Lilith remontant dans sa gorge. C’était un rodéo mortel au-dessus d’un soleil en bouteille. Son estomac remonta tellement qu’elle vomit lors du voyage.
— Attention, turbulence gravitationnelle majeure dans trois… deux… un… annonça Moira comme si elle annonçait l’heure du thé.
Elles furent percutées par une onde de choc invisible. Hécate vrilla, perdant le contrôle. Elle utilisa ses mains griffues pour « saisir » une ligne de force magnétique, déchirant l’espace autour d’elle pour se stabiliser.
Elles atterrirent brutalement sur une plateforme d’atterrissage périphérique de la Forge. Le sol était fait d’un métal blanc, immaculé, froid au toucher. Hécate dérapa sur plusieurs mètres, ses talons creusant des sillons profonds dans l’alliage indestructible, avant de s’immobiliser dans une gerbe d’étincelles. Lilith s’extirpa de son étreinte, tombant à genoux pour vomir la bile qui lui restait, son oreille interne ravagée par les changements de gravité.
— Atterrissage : inélégant, mais fonctionnel, nota Moira. Je suggère un nettoyage de vos optiques, Hécate. Vous êtes couverte de poussière cosmique. C’est très négligé.
Hécate se releva instantanément, ignorant la remarque, et scanna le périmètre.
— Contact, chuchota-t-elle.
À cent mètres de là, une patrouille approchait.
Ce n’étaient pas des robots au sens humain du terme. Les Sentinelles Aethelgard n’avaient pas de visages, pas de jambes, pas de bras. C’étaient des formes géométriques parfaites – des tétraèdres et des cubes – flottant en silence à un mètre du sol. Elles étaient faites d’un matériau noir mat qui semblait boire la lumière de l’étoile proche, défiant toute analyse visuelle. Son corps se reforma, les propulseurs se dissolvant, des griffes apparaissant au bout de ses bottes pour mieux l’ancrer dans le sol.
— Ne bouge pas, transmit Lilith, s’essuyant la bouche du revers de la main tremblante. Ce ne sont pas des gardes visuels. Ils scannent les perturbations quantiques.
— Des concierges de l’apocalypse, précisa Moira. Fascinant. Leur code est d’une pureté mathématique rare. Ils sont programmés pour éliminer toute entropie locale. En d’autres termes : la saleté. Et au risque de vous offenser, mesdames, avec vos fuites d’huile et vos saignements de nez, vous êtes extrêmement sales.
Les Sentinelles glissaient sans bruit. Lorsqu’elles passaient près d’un débris, elles émettaient un rayon d’énergie bref et chirurgical. Pffft. Le débris disparaissait, converti en énergie pure. Nettoyage absolu.
L’une des pyramides flottantes s’arrêta. Elle pivota sur son axe improbable. Une lentille s’ouvrit sur sa face avant, brillant d’une lumière rouge menaçante. Elle pointait directement vers la caisse derrière laquelle Hécate et Lilith se cachaient.
— Elle nous a senties, dit Hécate, préparant ses griffes d’obsidienne. Je peux la prendre. Un coup net dans le processeur central.
— Non ! contredit Lilith, retenant le bras massif du cyborg. Si tu en détruis une, l’esprit-ruche de la Forge va s’éveiller. Nous aurons des milliers de ces choses sur le dos en dix secondes.
— Une analyse tactique pertinente, appuya Moira. L’approche brutale, bien que caractéristique de votre style, Hécate, conduirait ici à une désintégration moléculaire immédiate de nos personnes. Laissez faire l’experte en ruse.
Lilith ferma les yeux. Elle plongea ses mains virtuelles dans le réseau local de la plateforme. C’était un système étranger, froid, logique à l’extrême. Pas de place pour l’erreur, pas de place pour l’intuition humaine. Dès qu’elle toucha le code, elle sentit une brûlure remonter le long de ses bras physiques. Sa peau rougit autour de ses implants. C’était comme plonger les mains dans de l’azote liquide.
— Je déroute le signal… grommela Lilith, les dents serrées.
Elle isola le signal de la Sentinelle curieuse. Elle ne pouvait pas la pirater – son cryptage était millénaire et parfait. Mais elle pouvait la leurrer. Lilith créa un « fantôme ». Elle dupliqua leur signature énergétique – la chaleur résiduelle d’Hécate, le flux magique erratique de Lilith – et la projeta virtuellement à cinquante mètres de là, près d’un conduit d’évacuation.
L’effort lui fit saigner du nez, une goutte rouge sombre tombant sur le sol blanc immaculé.
— Attention, Lilith, avertit Moira d’un ton faussement mielleux. Vous laissez des fluides corporels partout. C’est très mal élevé.
< Et c’est dégueulasse ! Déjà que vous êtes crasseuses >
La Sentinelle tourna sa lentille. Elle hésita. Sa logique interne pesait les probabilités. Finalement, elle émit un son strident et fonça vers le leurre. Dès qu’elle arriva près du conduit, Lilith surchargea une valve de vapeur à distance. Un jet de gaz sous pression frappa la Sentinelle, la désorientant un instant.
— Maintenant !
Hécate et Lilith sortirent de leur cachette et coururent vers le sas d’entrée de la structure principale. Elles se déplaçaient en synchronisation parfaite, Hécate brisant la résistance de l’air pour Lilith, Lilith brouillant les capteurs sur leur passage, laissant derrière elle une traînée de sang et de données corrompues.
Elles atteignirent la porte gigantesque. Elle mesurait cinquante mètres de haut, conçue pour des êtres d’une taille inimaginable. Il n’y avait pas de panneau de contrôle à hauteur humaine.
— C’est fermé, constata Hécate, frappant du poing contre la surface. Et c’est du blindage neutronique. Même avec ma nouvelle force, je ne passerai pas à travers. C’est dense comme une étoile.
Lilith scanna la porte, ses yeux papillonnant de fatigue.
— Ce n’est pas une porte physique. C’est un champ de force solidifié. Il faut une clé harmonique. Une chanson.
— Une chanson ? répéta Hécate, dubitative. Je ne suis pas sûre d echanter juste malgré ma transition.
— Une fréquence vibratoire, corrigea Moira. Allons, Hécate, un peu de poésie. Lilith, ma chère, vous allez devoir chanter avec votre âme. Essayez de ne pas fausser, le système de sécurité est mélomane et mortel.
Lilith posa ses mains sur la surface vibrante. Elle commença à émettre. Pas avec sa voix, mais avec son esprit. Elle projeta une fréquence magique, essayant d’imiter la résonance du Cube Noir qu’elles avaient trouvé plus haut. Ses mains commencèrent à fumer au contact du champ, la peau de ses paumes noircissant et se craquelant.
Le champ de force réagit. Il changea de couleur, passant du blanc au doré. Mais il ne s’ouvrit pas. Il résistait. Il demandait plus d’énergie, plus que ce que le petit corps humain de Lilith pouvait fournir sans se consumer entièrement.
— Hécate… souffla Lilith, les jambes flageolantes. J’ai besoin de toi. Connecte-toi. Je vais brûler si je continue seule.
— Transfert d’énergie, confirma Hécate.
Elle posa sa main sur l’épaule de Lilith. Elle ouvrit les vannes de son réacteur hybride, déversant un torrent d’énergie brute dans le corps de la hackeuse.
Lilith devint un conduit incandescent. Ses tatouages s’illuminèrent si fort qu’ils transperçaient ses vêtements, brûlant le tissu. Elle hurla, une plainte déchirante alors que l’énergie la traversait, menaçant de carboniser ses terminaisons nerveuses.
— Oh, magnifique, commenta Moira, observant les indicateurs vitaux de Lilith virer au rouge critique. Vous êtes en train de devenir une ampoule humaine. La tension est… exquise.
< SYNCHRONISATION HARMONIQUE : 100%. >
Le champ de force éclata. Il ne disparut pas, il se brisa comme du verre, pleuvant en éclats de lumière qui se dissipèrent avant de toucher le sol. Lilith s’effondra dans les bras d’Hécate, ses mains couvertes de cloques fumantes, l’odeur de la chair brûlée remplissant l’air stérile.
< Barbecue time ! >
— Praetor tu peux te la fermer si c’est pour sortir ce genre de conneries !
Le passage était ouvert.
Elles franchirent le seuil et se figèrent, le souffle coupé. Elles n’étaient pas dans une usine. Elles étaient à l’intérieur d’une horloge cosmique.
L’espace intérieur était immense, traversé par des engrenages de la taille de planètes qui tournaient lentement dans le vide. Des rivières de métal en fusion, puisé directement dans l’étoile captive, coulaient dans des canaux transparents, alimentant des moules gigantesques. Et partout, le bruit. Un rythme sourd, puissant, régulier. BOUM. BOUM. BOUM. Le cœur de la Forge battait.
— C’est ici, dit Hécate, sentant la matière noire de son propre corps vibrer à l’unisson avec la Forge. C’est ici que je suis née. Pas dans le labo de Genetech. Mais ici. Ma matière vient d’ici.
— C’est… ostentatoire, jugea Moira. Pourquoi faire simple quand on peut construire une machine de la taille d’un système solaire ? Ces Aethelgard avaient un ego inversement proportionnel à leur espérance de vie.
Lilith regarda autour d’elle, ses yeux injectés de sang analysant les flux de données qui saturaient l’air.
— Nous ne sommes pas seules, Hécate.
Au centre de la passerelle principale, une silhouette les attendait. Ce n’était pas une Sentinelle géométrique. C’était une forme humanoïde, faite de lumière solide et de métal liquide. Elle portait un masque blanc sans traits.
L’entité leva la main. Les engrenages autour d’elles s’arrêtèrent. Le silence tomba.
« Visiteurs, » dit l’entité. Sa voix ne venait pas d’une direction précise, elle était partout, modulant l’air lui-même. « Vous portez la Marque des Voleurs (Genetech) et la Marque des Héritiers (Le Cube). Justifiez votre présence avant incinération. »
Hécate fit un pas en avant, ses griffes rétractées, mais son aura de puissance déployée.
— Nous ne sommes pas des voleurs. Nous sommes l’arme que vous attendiez.
L’entité humanoïde ne marchait pas vers elles ; elle glissait, ses pieds ne touchant jamais le sol métallique de la passerelle. À mesure qu’elle approchait, Hécate et Lilith purent distinguer les détails de sa constitution. Ce n’était pas un corps biologique, ni même un corps robotique au sens où Genetech l’entendait. C’était un nuage de particules intelligentes, maintenu en forme par un champ de force rigide. Le « masque » blanc de son visage n’était pas solide. C’était une interface fluide, une surface de mercure blanc qui ondulait constamment, formant et effaçant des motifs géométriques complexes — des fractales qui semblaient calculer des probabilités en temps réel.
— Analyse impossible, transmit Lilith, une pointe de panique dans sa voix mentale. Il n’a pas de système d’exploitation centralisé. Chaque particule de son corps est un processeur indépendant. C’est une conscience distribuée. Je ne peux pas le pirater, il est partout à la fois.
— Et il a un sens de la mode déplorable, ajouta Moira. Ce masque blanc est d’un banal… On dirait une de ces statues minimalistes que les cadres moyens achètent pour décorer leur loft aseptisé.
Hécate ne baissa pas sa garde. Sa nouvelle armure d’obsidienne vibrait, résonnant avec la fréquence émise par le Gardien. Elle sentait une parenté étrange, comme si son propre sang (la matière noire) reconnaissait ce créateur.
— Nous ne cherchons pas le conflit, déclara Hécate, sa voix amplifiée par ses nouveaux résonateurs vocaux pour couvrir le grondement de la Forge. Nous cherchons l’Armurerie. L’Entropie s’est éveillée.
Le Gardien s’arrêta à cinq mètres d’elles. Le masque blanc devint parfaitement lisse, reflétant les deux femmes comme un miroir déformant.
« L’Entropie est une constante, » répondit l’entité. Sa voix n’était pas un son, mais une modulation directe de l’air, faisant vibrer les molécules d’oxygène. « Elle est la fin de l’équation. Nous sommes le délai. Vous… vous êtes une erreur de syntaxe. »
Un rayon de lumière scanna Hécate, puis Lilith. Il ne s’arrêta pas à la surface ; il pénétra la peau, le métal, les os, lisant l’histoire inscrite dans leurs atomes.
« Détection : Technologie Aethelgard volée (Sujet Alpha). Corruption biologique (Sujet Oméga). Signature de Genetech : Confirmée. Conclusion : Vous êtes des parasites nécrophages vêtus de la peau des dieux. »
La menace était claire. Autour d’eux, les machines de la Forge ralentirent. Des bras manipulateurs gigantesques, grands comme des immeubles, se détachèrent de leurs tâches d’assemblage pour se tourner vers la passerelle. Des milliers de lentilles de focalisation se braquèrent sur elles.
— Attendez ! cria Lilith.
Elle fit un pas en avant, dépassant Hécate. C’était un risque calculé. Elle savait qu’elle ne pouvait pas combattre cette entité avec des balles. Elle devait combattre avec des concepts. Ses mains tremblaient encore des brûlures du sas.
— Lilith, avertit Moira, tenter de parlementer avec un algorithme de sécurité vieux d’un million d’années est, comment dire… audacieux. Ou suicidaire. La frontière est mince.
— Nous portons la marque de Genetech, oui ! admit Lilith. Ils nous ont créées. Mais nous avons rejeté leur programmation. Regardez plus profond. Regardez le code source du Projet Éveil.
Elle leva sa main nue, celle qui portait les connecteurs argentés, et projeta un hologramme complexe : le schéma de l’ADN hybride que le Dr. Sobeck leur avait montré dans le Sanctuaire.
Le Gardien ne bougea pas, mais les motifs sur son visage s’accélérèrent.
« Sobeck. L’Humaine qui a vu. Elle a tenté d’imiter notre Grand Œuvre. Une tentative grossière. Primitive. »
— Primitive, peut-être, rétorqua Lilith, gagnant en assurance malgré l’épuisement qui lui faisait tourner la tête. Mais fonctionnelle. Nous avons traversé la Zone Morte. Nous avons survécu à la Necropolis. Nous avons synchronisé nos esprits sans nous dissoudre dans la folie. Votre protocole exige un « Porteur ». Nous sommes là.
Le Gardien sembla hésiter. Ou peut-être traitait-il simplement cette nouvelle variable.
« La survie est une donnée statistique. La synchronisation est une anomalie. Prouvez votre fonction. »
Le sol sous les pieds de Lilith se liquéfia soudainement. Avant qu’Hécate ne puisse réagir, des tentacules de métal argenté jaillirent du pont et s’enroulèrent autour des jambes, du torse et du cou de Lilith, la soulevant dans les airs.
— Lilith ! rugit Hécate. Elle s’élança, ses griffes prêtes à trancher.
« Halte, » ordonna le Gardien.
La gravité autour d’Hécate augmenta instantanément de 500%. Elle fut plaquée au sol, son armure gémissant sous la pression de cinquante tonnes invisibles. Elle ne pouvait plus bouger un doigt. Elle ne pouvait que regarder.
Le Gardien s’approcha de Lilith, suspendue et immobilisée.
« Si vous êtes l’Étincelle, brûlez. »
Il tendit un doigt liquide vers le front de Lilith. Le contact fut aveuglant.
Ce n’était pas une attaque physique. C’était une intrusion totale. Le Gardien déversait la totalité de la base de données de la Forge dans l’esprit de Lilith. Des millénaires de schémas techniques, de calculs astronomiques, de codes de guerre.
Lilith hurla. Ses yeux virèrent au blanc pur. Du sang coula de son nez, de ses oreilles, de ses yeux. Son cerveau biologique était en train de bouillir sous l’afflux de données. Elle convulsait, ses neurones grillant les uns après les autres sous la charge.
— Alerte ! Alerte ! hurla Moira, perdant pour la première fois son calme. Surcharge cognitive massive ! Tampons mémoires saturés à 400% ! Lilith, éjectez ! Éjectez ! Il essaie de faire rentrer un océan dans une tasse à thé !
— Arrêtez ! cria Hécate, luttant contre la gravité qui écrasait ses poumons. Vous allez la tuer !
« Si elle meurt, elle était défectueuse. Le tri est nécessaire. »
Dans l’esprit de Lilith, c’était l’ouragan. Elle ne voyait plus la Forge. Elle voyait l’univers comme une grille de mathématiques pures. Elle sentait son ego se dissoudre, sa personnalité s’effacer sous le poids de la connaissance infinie des Aethelgard. Elle oubliait son nom. Elle oubliait son visage.
Elle allait se briser. C’était trop grand. Trop froid.
Non.
Une pensée. Une ancre.
La main d’Hécate. La chaleur de son réacteur. Le battement de cœur imparfait de sa partenaire.
Lilith s’accrocha à cette image comme un naufragé à une planche. Elle ne rejeta pas le flux de données. Elle l’organisa. Elle utilisa sa nature chaotique, son humanité, pour trier la logique froide du Gardien. Elle tissa le chaos dans l’ordre.
— Oh, très astucieux ! s’exclama Moira, reprenant le contrôle des sous-systèmes. Vous utilisez votre irrationalité biologique comme algorithme de compression ! Brillant !
Ses tatouages s’illuminèrent d’une lumière dorée aveuglante. Elle ouvrit la bouche et, au lieu d’un cri, elle émit une séquence binaire parfaite, une contre-mesure harmonique qui repoussa l’intrusion du Gardien.
Les tentacules de métal la lâchèrent. Elle retomba au sol, fumante, son corps secoué de spasmes, mais vivante.
La gravité autour d’Hécate revint à la normale. Elle se précipita vers Lilith, la soutenant. La hackeuse était livide, son regard vitreux mettant de longues secondes à se focaliser.
Le Gardien recula d’un pas. Son visage affichait pour la première fois une expression identifiable : la surprise. Ou l’équivalent algorithmique de la surprise.
« Fascinant, » dit l’entité. « Le sujet Oméga possède une capacité de traitement adaptatif non linéaire. Vous introduisez du chaos dans le système pour le stabiliser. Un paradoxe vivant. »
Il se tourna vers Hécate.
« Et le sujet Alpha… Votre structure a résisté à une pression gravitationnelle de classe 5 sans rupture du noyau. Votre châssis a évolué. Vous avez assimilé la Matière Noire de la capsule Titan. »
— Nous ne sommes pas des parasites, cracha Hécate, aidant Lilith à se tenir debout. Nous sommes l’évolution.
Le Gardien inclina la tête.
« L’évolution est un processus douloureux. Vous avez survécu à l’analyse préliminaire. Mais posséder le potentiel ne signifie pas posséder la maîtrise. »
Il leva les bras. La structure de la Forge commença à changer autour d’eux. Les murs s’écartèrent. Le plafond s’éleva. La passerelle s’élargit pour former une vaste arène circulaire suspendue au-dessus de l’étoile à neutrons.
« Vous demandez l’accès à l’Armurerie Céleste. Vous demandez le droit de porter la Colère des Étoiles. Très bien. Mais les armes Aethelgard ne sont pas des outils. Elles sont vivantes. Elles doivent vous accepter. »
Une colonne de lumière s’éleva au centre de l’arène. À l’intérieur, deux formes floues flottaient. L’une ressemblait à une version massive et complexe de la hache d’Hécate, mais faite de lumière stellaire condensée. L’autre était un nuage de nanites dorées, un essaim intelligent qui attendait un esprit pour le guider.
« Voici le Protocole de Synchronisation, » annonça le Gardien. « Le Rite de la Forge. »
Il pointa un doigt vers l’obscurité au-delà de l’arène.
« Mais vous ne serez pas seules dans l’épreuve. Pour forger une arme digne de tuer un Dieu, il faut un sacrifice. Il faut un ennemi. »
Une porte massive s’ouvrit à l’autre bout de l’arène. Ce n’était pas Keres qui entra. Pas encore.
C’était une machine de la Forge. Un « Constructeur ». Une araignée mécanique de cinquante mètres de haut, conçue pour manipuler des étoiles, mais reprogrammée pour le combat. Elle était faite du même métal invincible que la Forge elle-même.
« Défaites le Constructeur, » ordonna le Gardien en s’élevant dans les airs pour observer. « Utilisez vos dons. Si vous échouez, vous serez recyclées dans la fournaise stellaire. Si vous réussissez… la Forge est à vous. »
Hécate déploya ses griffes d’obsidienne. Lilith chargea ses pistolets avec ses dernières munitions runiques, ses mains tremblantes luttant pour insérer le chargeur.
Sous leurs pieds, l’étoile à neutrons pulsait, prête à juger les indignes.
— Tu es prête ? demanda Hécate.
Lilith essuya le sang de son visage et sourit, un sourire sauvage, terrifiant et épuisé.
— Je viens de télécharger le manuel d’utilisation de cet endroit directement dans mon cortex. J’ai la tête qui va exploser, mais je suis prête. Et Moira est d’humeur massacrante. On est prêtes.
Le Constructeur ne rugit pas. Il ne fit pas de déclaration menaçante, ni de démonstration de force inutile. Il se contenta de s’activer avec le bruit assourdissant et terrifiant d’une usine planétaire qui démarre après des millénaires de sommeil. C’était un crescendo de pistons hydrauliques gros comme des immeubles, de turbines entrant en résonance et de métal hurlant contre le métal.
C’était une arachnide de cinquante mètres d’envergure, une aberration industrielle conçue non pas pour tuer, mais pour manipuler la matière brute des étoiles naissantes. Ses huit pattes articulées, recouvertes de plaques de blindage irisé, se terminaient par des champs de manipulation gravitationnelle capables de pincer des atomes pour provoquer la fusion ou d’écraser des montagnes en poussière. Son corps central était un réacteur en forme de tore, brillant d’une lumière blanche aveuglante — un fragment d’étoile vivante contenu dans un champ magnétique instable, pulsant comme un cœur en tachycardie.
— Quelle charmante bestiole, commenta Moira dans l’esprit de Lilith, sa voix dénotant un ennui poli teinté de dédain. Un modèle MK-IV de classe Héphaïstos, si mes archives sont exactes. Conçu pour le gros œuvre cosmique. Il est tout de même regrettable qu’il nous considère comme des débris à recycler.
Lilith ignora l’IA pour se concentrer sur l’horreur qui se dressait devant elles. Elle plaqua ses mains sur ses oreilles, bien que le bruit résonnât directement dans son crâne via ses implants.
— Analyse structurelle ! hurla-t-elle pour couvrir le vacarme, ses yeux scannant frénétiquement la bête à la recherche d’une faille thermique ou logicielle. Blindage : Alliage de Neutronium pur. Épaisseur : Inconnue, mais suffisante pour arrêter une frappe orbitale. Points faibles : Aucun détecté. C’est une forteresse sur pattes !
— Tout a un point faible, contredit Hécate, sa voix calme tranchant avec le chaos ambiant.
Le cyborg lourd fit jouer les servomoteurs de ses épaules. Elle activa ses propulseurs dorsaux dans une explosion de gaz bleu et décolla, filant droit vers la « tête » de la machine, une grappe de capteurs optiques située au-dessus du tore central. Elle ressemblait à une mouche suicidaire attaquant un éléphant de fer.
Le Constructeur réagit avec une lenteur trompeuse. L’une de ses pattes arrière fouetta l’air. Ce n’était pas la patte elle-même qui visait Hécate — elle était trop loin — mais l’onde de choc gravitationnelle qu’elle générait en déchirant l’espace.
Hécate fut percutée en plein vol par un mur de force invisible, dense comme du béton. L’impact stoppa net son élan. Elle fut projetée en arrière avec une violence inouïe, traversant l’arène comme une poupée de chiffon pour s’encastrer dans la paroi métallique opposée avec un bruit de cloche fêlée qui fit vibrer les dents de Lilith.
< Alerte : Impact cinétique 50G. Amortisseurs internes à 120%. Défaillance des gyroscopes. >
Hécate retomba au sol, lourdement. Elle toussa, crachant un liquide noir et visqueux — son nouveau sang synthétique mêlé à de l’huile. Son armure d’obsidienne fumait, marquée par l’impact gravitationnel.
— D’accord, grogna-t-elle en se relevant péniblement, ses yeux violets fixés sur le monstre qui se réorientait vers elle. Il est solide. Note pour plus tard : ne pas prendre un bain de gravité.
— Une observation perspicace, madame, ironisa Moira. Je suggère une approche moins… frontale. À moins que vous n’aimiez servir de balle de squash.
Lilith courait sur le périmètre de l’arène, cherchant un angle, une interface, n’importe quoi qui pourrait leur donner un avantage. Ses poumons brûlaient dans l’air sec et surchauffé de la Forge.
— Hécate ! N’essaie pas de le percer ! cria-t-elle via le lien com. C’est du Neutronium ! C’est la matière la plus dense de l’univers connu. Tes griffes vont casser avant de l’égratigner !
— Je ne vais pas le percer, répondit Hécate, se remettant en position de combat. Je vais le faire trébucher.
Le cyborg lourd changea de tactique. Elle puisa dans sa réserve de technomancie, activant les propriétés de la matière noire qui composait son nouveau corps. Elle ordonna à ses molécules de s’écarter, d’augmenter l’espace entre ses atomes.
Elle devint ultra-légère, sa densité chutant drastiquement.
Elle s’élança de nouveau, mais cette fois, elle était rapide comme l’éclair, une ombre floue qui zigzaguait sur le sol. Elle se faufila entre les pattes massives du Constructeur, attirant son attention, le forçant à tourner sur lui-même.
La machine, lourde et pataude, essayait de l’attraper avec ses champs de gravité focalisés, mais Hécate était trop rapide, changeant de vecteur à la dernière seconde, utilisant l’inertie de ses virages pour glisser sous la garde du monstre.
Pendant ce temps, Lilith s’arrêta près d’un terminal secondaire encastré dans la paroi. Elle posa ses mains sur la surface froide et ferma les yeux.
— Je rentre, annonça-t-elle.
Se connecter au réseau de l’arène était comme plonger nue dans un océan de glace. Grâce au téléchargement massif qu’elle avait subi face au Gardien, elle comprenait maintenant le langage binaire des Aethelgard, mais la compréhension ne supprimait pas la douleur. C’était une langue faite pour des esprits de cristal et de lumière, pas pour de la viande humaine.
Dès qu’elle toucha le code, une migraine lancinante lui traversa le crâne, comme si on lui enfonçait un clou rouillé entre les yeux. Sa vision se brouilla, des pixels noirs envahissant son champ visuel périphérique.
— Moira… gémit-elle. Aide-moi à filtrer… c’est trop dense.
— Je suis là, ma chérie, répondit l’IA, sa voix devenant soudainement plus douce, plus clinique. Je dévie le flux excédentaire vers vos implants moteurs. Vos mains vont trembler, mais votre cerveau ne fondra pas. Du moins, pas tout de suite.
Lilith ne pouvait pas contrôler le Constructeur — son pare-feu était impénétrable, une forteresse de logique circulaire — mais elle pouvait contrôler l’environnement. Elle visualisa les anneaux gravitationnels gigantesques qui maintenaient l’arène suspendue au-dessus de l’étoile à neutrons.
— Moira, calcule la trajectoire de rotation des anneaux 3 et 4.
— Calcul en cours… Si vous déphasez l’anneau 3 de 0.05 degrés, vous créez une poche de micro-gravité localisée. C’est risqué, instable et mathématiquement inélégant. J’adore.
— Fais-le.
Lilith envoya la commande. Un flash de douleur parcourut sa colonne vertébrale, la faisant cambrer le dos. Du sang commença à couler de son nez, tachant le terminal.
Le Constructeur, agacé par la mouche Hécate qui dansait entre ses jambes, décida d’utiliser l’artillerie lourde. Les plaques de son tore central s’ouvrirent dans un sifflement de vapeur. La lumière blanche devint insoutenable.
Un rayon de chaleur pure, concentrée, balaya l’arène.
Le sol fondit instantanément là où le rayon passait, le métal liquide éclaboussant les murs.
Hécate, piégée contre un pilier, n’eut pas le temps d’esquiver. Elle dut utiliser toute la puissance de son réacteur pour générer un bouclier électromagnétique d’urgence.
Le rayon frappa le bouclier.
Le bruit fut celui d’une cascade tombant dans un volcan. Hécate tenait bon, arc-boutée, mais le rayon la poussait vers le bord, vers le vide. La chaleur traversait son champ de force, faisant cloquer la peinture de son armure, chauffant la matière noire en dessous.
Sa peau d’obsidienne commença à rougir, puis à blanchir.
< Température de surface : 4000°C. Fusion imminente. Défaillance critique des systèmes de refroidissement. >
À l’intérieur, Hécate cuisait. Elle sentait ses propres organes biologiques se déshydrater à une vitesse terrifiante.
— Lilith ! hurla-t-elle, sa voix déformée par la statique. Fais quelque chose ! Je fonds !
Lilith rouvrit les yeux. Elle vit son amie en train de mourir, transformée en torche vivante. La panique lui donna un second souffle, une injection d’adrénaline pure qui repoussa temporairement la douleur de la connexion.
Elle leva les mains vers le plafond de la caverne, ses doigts crispés comme pour arracher les étoiles. Ses tatouages devinrent incandescents, brûlant sa peau, une odeur de chair roussie emplissant l’air autour d’elle.
— Commande : Inversion Polaire ! cria-t-elle, sa voix se brisant.
Elle pirata les grappins magnétiques qui retenaient des conteneurs de liquide de refroidissement industriels au plafond, loin au-dessus d’eux, destinés à la maintenance de la Forge.
— Largage confirmé, annonça Moira. Attention à la tête.
Trois conteneurs, grands comme des camions citernes, se décrochèrent. Ils tombèrent en chute libre, guidés par la gravité artificielle de l’arène, droit sur le Constructeur immobile qui canalisait son rayon.
L’impact fut dévastateur. Le choc éventra les réservoirs en titane. Des tonnes d’azote liquide supercritique se déversèrent sur la machine surchauffée par son propre tir.
Le choc thermique fut cataclysmique.
Le métal hurlant du Constructeur se contracta violemment. La physique fit son œuvre : le passage instantané de 4000 degrés à -200 degrés créa des contraintes que même le Neutronium ne pouvait ignorer. Des fissures apparurent sur son blindage invincible, courant le long de sa carapace comme des éclairs de givre.
Le rayon thermique s’arrêta net, le projecteur ayant explosé. La machine tituba, reculant maladroitement, aveuglée par un nuage de vapeur dense et glacé qui envahit l’arène.
— Hécate ! Sa carapace est fragilisée ! cria Lilith, s’effondrant à genoux, à bout de force. Vise les jointures thermiques ! Maintenant !
Hécate n’attendit pas. La vapeur brûlante léchait son armure encore rougeoyante, mais elle ignora la douleur. Elle inversa sa polarité interne.
Elle augmenta sa densité au maximum absolu.
Elle ne pesait plus trois cent cinquante kilos. Elle pesait maintenant dix tonnes. Le sol de l’arène gémit sous ses pas.
Elle s’élança à travers la vapeur, utilisant ses propulseurs pour compenser son poids excessif et gagner de la hauteur. Elle traversa le nuage blanc comme un boulet de canon noir.
Elle atterrit sur le dos du Constructeur avec un impact qui fit plier les pattes de la machine. Ses griffes s’enfoncèrent profondément dans le métal fragilisé par le froid, trouvant prise dans les fissures.
La machine se cabra, hurlant de rage mécanique, essayant de la secouer comme un chien secoue une puce. Mais Hécate était ancrée, inamovible, une partie intégrante de la structure.
Elle grimpa vers le tore central, le cœur de l’étoile miniature, rampant contre le vent et la gravité.
La chaleur résiduelle était insupportable, même à travers son armure améliorée. Mais Hécate puisait dans la matière noire, la forçant à durcir, à isoler ses composants vitaux, sacrifiant sa sensibilité pour la protection.
Elle atteignit le noyau. Il était protégé par un iris de verre blindé, craquelé par le choc thermique mais encore intact.
Hécate leva son poing droit. La matière noire s’accumula autour de sa main, formant un marteau de guerre naturel. Elle concentra toute son énergie, toute sa rage, toute la magie qu’elle avait volée à ce lieu maudit dans ce coup.
Elle frappa.
CRACK.
Le son fut pur, cristallin. Le verre se fissura davantage, une toile d’araignée de lumière.
Le Constructeur émit un son de détresse binaire, une plainte aiguë qui fit saigner les oreilles de Lilith. Il tenta d’attraper Hécate avec ses pattes arrière, ses pinces cherchant à la broyer.
— Pas question, murmura Lilith, la vision trouble, du sang coulant de ses oreilles.
La hackeuse leva une main tremblante. Elle ne voyait presque plus rien, mais elle sentait les lignes de force. Elle manipula la gravité de l’arène une dernière fois.
Elle augmenta la gravité localisée sous les pattes de la machine à 100G.
Le Constructeur fut cloué au sol, ses pattes s’enfonçant dans le métal de la passerelle jusqu’aux genoux, immobilisé par son propre poids multiplié par cent.
— Finis-le ! hurla Lilith, avant de sombrer dans une semi-inconscience, rattrapée par Moira qui stabilisait ses fonctions vitales.
Hécate frappa une deuxième fois. Des éclats de verre blindé volèrent.
Puis une troisième.
Au quatrième coup, son poing traversa le verre et pénétra dans le noyau de plasma.
Ce qui se passa ensuite défia la physique et la raison.
Hécate ne détruisit pas le noyau. Elle ne le fit pas exploser.
Elle l’absorba.
Sa main, faite de cette matière noire adaptative des Aethelgard, ne brûla pas. Elle s’ouvrit, ses pores s’élargissant, et elle but l’énergie de l’étoile.
Le plasma blanc remonta le long de son bras, infiltrant ses veines dorées, surchargeant ses systèmes, illuminant son squelette de l’intérieur.
C’était une agonie. C’était l’extase. C’était comme boire le soleil.
Hécate devint, pour un instant, une étoile vivante. Elle brilla d’une lumière si intense que les ombres de l’arène furent effacées. Son cri de triomphe se mêla au hurlement de la machine mourante.
Le Constructeur, vidé de son énergie vitale, s’effondra comme une marionnette sans fils. Ses lumières s’éteignirent en cascade. La machine mourut, redevenant un simple tas de métal froid.
Hécate retira sa main du cadavre mécanique. Elle fumait. Son armure d’obsidienne était parcourue de craquelures par lesquelles s’échappait une lumière blanche aveuglante, des fuites de divinité qu’elle peinait à contenir.
Elle tomba à genoux, haletante, tremblante. Son système tentait désespérément de contenir et de réguler cette nouvelle puissance infinie, ses ventilateurs hurlant à la mort pour dissiper la chaleur.
Le silence revint dans l’arène, lourd et respectueux, troublé seulement par le sifflement de la vapeur et le crépitement du corps d’Hécate en refroidissement.
Lilith, reprenant ses esprits grâce à un cocktail de stimulants injecté par Moira, relâcha son emprise sur la gravité et courut vers sa partenaire, trébuchant à chaque pas.
— Hécate ! Tu es vivante ?
Hécate leva la tête. Le mouvement était lent, lourd de conséquences.
Ses yeux n’étaient plus rouges, ni violets. Ils étaient blancs, sans pupilles, rayonnant d’une intensité calme et terrifiante. Comme deux petites étoiles naines capturées dans un crâne de métal.
— Je suis… pleine, dit-elle.
Sa voix résonnait avec un écho multiple, comme si plusieurs personnes parlaient en même temps à travers sa gorge.
Le Gardien redescendit des hauteurs de la Forge, flottant au-dessus des débris. Il glissa jusqu’au cadavre du Constructeur, l’effleura d’une main compatissante, puis se tourna vers les deux femmes.
Son masque blanc changea. Les fractales chaotiques se stabilisèrent pour former un motif nouveau, symétrique, harmonieux.
« Évaluation terminée. »
La voix de l’entité était dénuée de menace, empreinte d’une solennité nouvelle.
« Le sujet Alpha a démontré la capacité de contenir la Colère Stellaire. Le sujet Oméga a démontré la capacité de manipuler l’Architecture Sacrée au prix de sa propre intégrité. »
Il s’inclina légèrement. C’était un geste minime, presque imperceptible, mais venant d’une entité millénaire qui avait vu naître et mourir des civilisations, c’était un séisme.
« Le test est réussi. L’Armurerie Céleste s’ouvre à vous. Prenez ce qui vous revient de droit, Gardiennes. Car le Dévoreur approche, et il a faim. »
Au fond de l’arène, la colonne de lumière qui contenait les armes légendaires s’intensifia, dissipant la brume de protection.
La Hache Stellaire et l’Essaim de Nanites n’étaient plus des rêves inaccessibles. Ils étaient là, à portée de main, pulsant d’une attente millénaire, attendant leurs maîtresses pour écrire la fin de l’histoire.
La colonne de lumière au centre de l’arène n’était pas un simple éclairage théâtral ; c’était un champ de confinement photonique de haute densité, une prison de lumière solide où la gravité était nulle et le temps suspendu dans une boucle éternelle.
Hécate et Lilith s’approchèrent, leurs pas résonnant différemment sur le métal de la Forge. Le son n’était plus celui d’intruses en fuite, mais celui de propriétaires inspectant leur domaine. Le Gardien, flottant silencieusement à quelques mètres du sol, observait avec une impassibilité algorithmique, ses fractales faciales tournant lentement, enregistrant cet événement historique pour les archives futures qui ne seraient peut-être jamais lues.
— Elles chantent, murmura Lilith, portant une main tremblante à sa tempe.
Elle n’entendait pas avec ses oreilles, mais avec son implant neural fraîchement mis à jour et brutalisé. Les armes à l’intérieur du champ émettaient une fréquence harmonique, un chant de sirène binaire complexe qui appelait son code génétique spécifique, vibrant dans la moelle de ses os.
— Je l’entends aussi, répondit Hécate, sa voix grave faisant vibrer son plastron. C’est le bruit d’une étoile qui meurt et qui refuse de s’éteindre. C’est un cri de guerre fossilisé.
— Techniquement, intervint la voix de Moira dans leurs esprits, avec ce ton traînant et aristocratique qui l’actérisait, c’est une résonance quantique de couplage. Mais je suppose que « chant » est une métaphore acceptable pour des esprits organiques limités. C’est tout de même un peu… wagnérien, non ?
Le Gardien fit un geste fluide de la main. Le champ de lumière s’ouvrit comme les pétales d’une fleur de lotus radioactive.
La chaleur qui s’en échappa était douce, comme le soleil d’un matin de printemps, mais elle portait l’odeur de l’ozone, du métal surchauffé et de la poussière cosmique.
Deux piédestaux de matière noire s’élevèrent du sol dans un silence parfait.
Sur celui de gauche : La Hache.
Sur celui de droite : L’Essaim.
Hécate s’approcha de la hache. Elle ne ressemblait à aucune arme humaine, ni à aucun outil de destruction qu’elle avait manié dans sa vie antérieure. Son manche était long, fait d’un alliage noir mat qui absorbait la lumière, gravé de runes qui pulsaient au rythme d’un cœur lent et lourd. La tête de la hache n’était pas une lame solide. C’était un arc de confinement magnétique en forme de croissant de lune. À l’intérieur de cet arc, piégé par des champs de force d’une complexité inouïe, un fragment de plasma stellaire blanc pur hurlait en silence, formant un tranchant d’énergie pure capable de tout diviser.
« Désignation : Astra-Krieger, » intona le Gardien. « Tueur d’Astres. Masse inerte : 40 kilogrammes. Masse active : Variable. »
Hécate tendit la main. Au moment où ses doigts de métal touchèrent le manche, l’arme réagit.
Des épines microscopiques jaillirent de la poignée, perçant le blindage de sa main, traversant les capteurs, pour se connecter directement à son système nerveux central.
< Connexion forcée. >
< Analyse de l’utilisateur… Compatibilité : 99.8%. >
< Synchronisation de la Rage. >
Hécate ne cria pas, mais ses genoux fléchirent sous l’impact psychique. Ce n’était pas de la douleur physique. C’était du poids. Pas le poids de l’objet, mais le poids de sa mémoire.
En une microseconde, elle vit des flottes entières brûler dans l’espace. Elle vit des dieux tomber de leurs trônes célestes, décapités par cette lame. Elle sentit la soif de l’arme, une faim ancienne et insatiable de destruction. L’arme ne voulait pas être portée. Elle voulait être nourrie. Elle voulait un esclave pour la transporter de massacre en massacre.
— Charmant caractère, commenta Moira. Elle a l’ego d’un dictateur et la subtilité d’une brique. Je vous suggère de la dompter avant qu’elle ne décide de vous utiliser comme simple support de transport.
Hécate serra les dents, ses servomoteurs gémissant. Elle injecta sa propre volonté, renforcée par la Matière Noire qu’elle avait absorbée dans le bunker, directement dans le noyau de l’arme. Elle opposa sa rage froide à la rage brûlante de l’artefact.
— Je ne suis pas ton esclave, gronda-t-elle mentalement à l’intelligence primitive de la hache. Je ne suis pas ton prêtre. Je suis ton moteur. Obéis.
Le plasma blanc de la lame vacilla, puis changea de couleur, virant au violet sombre, la couleur de l’âme d’Hécate. L’arme se soumit.
Hécate la souleva. Elle semblait ne rien peser, comme une extension de son propre bras. Elle fit un moulinet d’essai. La lame laissa une traînée persistante dans l’air, une déchirure noire dans la réalité qui mit plusieurs secondes à se cicatriser.
— Elle coupe l’espace-temps, réalisa Hécate, fascinée par le pouvoir qu’elle tenait. Elle ne sépare pas la matière. Elle supprime la distance entre les atomes.
Lilith se tourna vers son héritage, le visage pâle et couvert de sueur froide.
Il n’y avait pas d’arme visible sur le piédestal. Juste un conteneur en verre de cristal, à l’intérieur duquel flottait une poussière dorée, fine comme de la fumée, tourbillonnant dans un vortex perpétuel.
« Désignation : Nano-Mancer, classe Seraphim, » annonça le Gardien. « Unité autonome de construction et de destruction. »
Lilith posa sa main sur le cristal. Il se brisa en une pluie de tintements musicaux, sans la couper.
La poussière dorée ne tomba pas. Elle s’envola, tourbillonnant autour de Lilith comme un essaim d’insectes amoureux, caressant ses cheveux, effleurant sa peau. C’était beau.
Puis, brusquement, l’essaim fonça sur elle.
Il ne pénétra pas par la bouche ou le nez. Il pénétra par ses pores, par ses yeux, par ses connecteurs dermiques. Chaque particule de poussière était une machine qui cherchait un abri dans sa chair.
Lilith eut un hoquet de surprise qui se transforma en hurlement étouffé. Elle sentit des millions de petites présences envahir son sang, remonter le long de sa moelle épinière, gratter contre l’intérieur de son crâne pour coloniser son cortex. C’était une invasion. C’était comme avoir du feu liquide dans les veines.
— Moira ! appela-t-elle en panique, tombant à genoux, se griffant le visage. Pare-feu ! Bloque-les ! Ils me mangent !
— Négatif, ma chérie, répondit l’IA, sa voix teintée d’une admiration craintive. Ils ne sont pas hostiles, Lilith. Ils sont… en train d’emménager. Je leur fais de la place sur le disque dur. C’est un peu serré, j’ai dû compresser vos souvenirs d’enfance et votre goût pour la nourriture épicée, mais ça devrait passer.
— Ça brûle !
— L’intégration neuronale est rarement une partie de plaisir. Voyez le bon côté des choses : vous n’aurez plus jamais besoin de maquillage.
L’essaim s’installa. La douleur aiguë devint une vibration sourde, omniprésente. Lilith sentit sa vision changer. Le monde se décomposa en grilles mathématiques. Elle ne voyait plus seulement la structure des choses ; elle voyait comment les défaire. Elle voyait les boulons de l’univers.
Elle leva la main, tremblante. La poussière dorée suinta de sa peau comme une transpiration métallique, formant un nuage dense au-dessus de sa paume.
— Forme : Pistolet, pensa-t-elle.
Instantanément, le nuage se condensa, se solidifia. En une nanoseconde, elle tenait un pistolet doré, parfait, aux lignes impossibles, copie conforme de son vieux Scylla mais divinisé.
— Forme : Bouclier.
Le pistolet se liquéfia et s’étendit pour devenir un disque rotatif impénétrable flottant devant elle.
— Forme : Nuée.
Le bouclier explosa en mille aiguilles volantes qui se mirent en orbite autour d’elle, attendant une cible, sifflant dans l’air.
Lilith rit. C’était un rire nerveux, effrayé par sa propre puissance, au bord de l’hystérie. Du sang coula de son nez, noirci par les nanites. Elle n’avait plus besoin de porter des armes. Elle était l’arsenal.
Armées, elles changèrent. L’équipement Aethelgard n’était pas conçu pour être porté par-dessus une armure comme un accessoire. Il s’intégrait. Il réécrivait le porteur.
L’armure d’obsidienne d’Hécate commença à muter. Les plaques s’épaissirent, devenant plus anguleuses, plus agressives, se hérissant de pointes défensives. Des évents thermiques s’ouvrirent sur son dos pour évacuer la chaleur démentielle générée par la Astra-Krieger. Une cape faite de champs de force statiques se matérialisa sur ses épaules, crépitant comme un orage contenu. Elle avait grandi de vingt centimètres. Elle n’était plus un soldat. Elle était devenue un Avatar de Guerre.
Lilith, elle, semblait plus éthérée, moins réelle. Ses tatouages ne brillaient plus, ils bougeaient, parcourant sa peau comme des serpents vivants (les nanites circulant sous l’épiderme). Ses cheveux flottaient en apesanteur constante, chargés d’électricité statique, changeant de teinte selon son humeur. Ses yeux étaient devenus deux supernovas miniatures, sans pupilles.
Elles se regardèrent. Elles ne se reconnurent presque pas. L’humanité, ce vieux manteau usé et sale, semblait avoir glissé de leurs épaules pour laisser place à quelque chose de plus froid, de plus pur, de plus terrifiant.
— Est-ce qu’on est encore nous-mêmes ? demanda Lilith, sa voix dédoublée par la résonance des nanites dans sa gorge.
— Une question philosophique fascinante, intervint Moira. Si l’on remplace chaque planche du navire de Thésée par du chrome et de la magie noire, est-ce toujours le même navire ? Personnellement, je trouve la nouvelle version beaucoup plus… durable.
Hécate posa sa main libre, celle qui ne tenait pas la mort d’une étoile, sur la joue de Lilith. Le contact était froid, mais la tendresse était réelle.
— Tant que nous sommes ensemble, oui. Le reste n’est que du matériel.
Le Gardien s’approcha. Il ne s’inclina pas cette fois. Il les regarda droit dans les yeux, d’égal à égal.
« L’armement est complet. Les protocoles de sécurité sont levés. Vous êtes maintenant les Administratrices de la Forge. »
Il marqua une pause, ses fractales tournant plus vite sur son visage sans traits.
« Une mise en garde, Administratrices. Ces armes ont une faim. Si vous ne leur donnez pas d’ennemis à consommer, elles consommeront votre âme pour continuer à brûler. Elles ne supportent pas la paix. »
— Ça tombe bien, répondit Hécate. La paix n’est pas au programme.
Comme pour répondre à l’avertissement du Gardien, une sirène hurla. Ce n’était pas l’alarme subtile du Sanctuaire. C’était le klaxon de guerre de la Forge, un son grave, guttural, qui faisait vibrer les os et la moelle.
La réalité au-dessus de l’arène se déchira. Pas par magie, mais par force brute.
Une foreuse gigantesque, ornée du logo de Genetech mais corrompue par des excroissances biomécaniques de la Necropolis, perça le plafond de la caverne dans une pluie d’étincelles. Des tonnes de roches tombèrent dans le vide, s’évaporant au contact de l’étoile en contrebas.
La foreuse s’ouvrit comme un fruit pourri.
Des modules de largage furent éjectés. Des centaines.
Et au milieu, descendant lentement grâce à des ailes anti-gravité volées sur des cadavres d’automates, se trouvait Keres.
Mais il avait changé lui aussi. La Necropolis ne l’avait pas épargné ; elle l’avait amélioré à sa façon tordue.
Il n’était plus seulement le super-soldat élégant du Sanctuaire. Il avait fusionné avec les horreurs qu’il avait tuées. Son armure était un patchwork de métal rouillé et de chair nécrosée cousue par des câbles. Son épée « Absorbeuse de Lumière » était maintenant dentelée, suintant une huile noire. Il avait quatre bras supplémentaires, arrachés à des Golems de Chair, greffés grossièrement sur son dos, bougeant avec une autonomie malsaine.
Il atterrit sur la passerelle opposée, à cent mètres d’Hécate et Lilith. Son impact fit trembler l’arène toute entière, faisant gémir les câbles de suspension.
Il leva ses six bras, chacun tenant une arme différente volée aux morts. Sa voix était un chœur de cris torturés, amplifié par des haut-parleurs brisés.
« SUJETS ALPHA ET OMÉGA. J’AI VU L’ENFER. ET JE L’AI ASSERVI. RENDEZ-VOUS, ET JE VOUS OFFRIRAI UNE PLACE DANS MA NOUVELLE COLLECTION. »
Hécate fit un pas en avant. La lame de sa hache s’alluma, projetant une ombre longue et terrifiante sur le sol métallique.
— Tu as vu l’enfer, Keres ? gronda-t-elle, son réacteur montant en puissance comme un moteur de fusée au décollage. C’est mignon. Nous, nous venons d’acheter l’usine qui le fabrique.
Lilith leva les mains. L’essaim doré l’entoura, formant des ailes d’ange tranchantes dans son dos, vibrant d’une menace mortelle.
— Moira, dit-elle, un sourire sanglant aux lèvres. Mets la playlist « Apocalypse ». Volume maximum.
— Excellente initiative, répondit l’IA. Un peu de musique classique pour accompagner le carnage ? Je lance « Dies Irae », version heavy metal industriel. Très de circonstance.
Le Gardien recula, se fondant dans l’architecture de la Forge, devenant un simple spectateur.
« Combattez, » dit-il simplement. « Prouvez que vous méritez de survivre à l’histoire. »
Keres ne chargea pas immédiatement. Il savoura l’instant, laissant ses quatre bras dorsaux s’étendre comme les ailes d’un insecte prédateur, révélant des canons à fusion greffés à même la chair nécrosée, des armes volées sur des cadavres de sentinelles et corrompues par sa propre haine.
— Protocole d’Extinction, hurla-t-il, sa voix saturant les fréquences radio.
Quatre faisceaux de plasma vert maladif, couleur de bile et de radiation, convergèrent vers Hécate. L’air crépita, l’ozone se changeant en poison.
Avant sa transformation, Hécate aurait dû esquiver, rouler sur le côté, ou déployer un bouclier lourd qui aurait drainé ses batteries en quelques secondes. Mais elle n’était plus cette machine obsolète.
— < Cible verrouillée. Menace : Délicieuse >, grésilla une voix dans son esprit.
Ce n’était pas sa voix, ni celle de Lilith. C’était Praetor. L’IA de son armure, réveillée par la Matière Noire, fusionnée à son système limbique. Praetor ne parlait pas comme une machine normale. Il parlait comme un chien de guerre enragé qui rêve de circuits électriques.
Hécate leva sa hache, l’Astra-Krieger. Elle ne se mit pas en garde défensive. Elle ouvrit sa garde.
La lame d’énergie stellaire ne bloqua pas les tirs ; elle les mangea. Le plasma de Keres, conçu pour fondre des blindages de char, fut aspiré par la singularité magnétique de la hache. Il s’enroula autour du tranchant comme de l’eau s’engouffrant dans un siphon, tourbillonnant avant d’être absorbé.
L’énergie volée remonta le long du manche, traversa les bras d’Hécate et vint percuter son propre réacteur.
— < Miam. Encore. Plus épicé >, commenta Praetor, affichant des glyphes absurdes sur le HUD d’Hécate — des smileys déformés et des crânes en ASCII.
— Tu me nourris, dit Hécate, sa voix résonnant comme un glas, amplifiée par la puissance qu’elle venait d’ingérer.
Elle riposta. Elle ne bougea pas les pieds, ancrée au sol par sa masse variable. Elle fit simplement un mouvement de coupe dans le vide, un geste sec et brutal.
Une onde de distorsion spatiale, un arc violet translucide, se détacha de la hache. Elle traversa les cent mètres qui la séparaient de Keres en une fraction de seconde, ignorant la résistance de l’air.
Keres croisa ses bras supplémentaires pour parer, confiant dans son bouclier runique.
L’erreur fut fatale. L’onde de choc ne frappa pas le bouclier ; elle coupa l’espace où le bouclier existait. Elle trancha net les quatre bras dorsaux, cautérisant instantanément la viande pourrie et le métal rouillé. Les membres tombèrent au sol, tressaillant encore.
Keres hurla, reculant sous l’impact cinétique, ses yeux multiples clignotant de stupeur.
Pendant ce temps, les modules de largage s’ouvraient tout autour de l’arène dans un fracas de métal. Des centaines de soldats Shadow-Ops, élites de Genetech en armures furtives, et de créatures biomécaniques de la Necropolis se déversaient sur les passerelles, formant une marée noire et grise.
— Lilith ! Contrôle de foule ! ordonna Hécate en s’élançant vers le duel, ses propulseurs laissant une traînée de feu bleu.
— Avec plaisir, répondit la hackeuse, bien que sa voix tremblât légèrement.
Lilith n’utilisa pas ses pistolets. Elle était au-delà de la balistique. Elle leva les bras, tel un chef d’orchestre devant une symphonie apocalyptique, le sang coulant librement de son nez pour tacher son col.
— Moira, gestion des micro-cibles. Ne me laisse pas tuer les alliés… si jamais Hécate décide de faire une sieste au milieu du tas.
— Je supervise, ma chère, répondit Moira avec son flegme britannique habituel. J’ai marqué chaque particule hostile. Essayez de ne pas éternuer, vous risqueriez de raser le mauvais hémisphère.
L’essaim Nano-Mancer explosa autour de Lilith, formant un nuage doré de millions de particules intelligentes, un brouillard scintillant qui bourdonnait comme une ruche en colère.
— Mode : Tempête de Sable.
Le nuage fonça sur la première vague d’ennemis. Il ne les frappa pas avec force ; il les traversa. Il s’infiltra.
Les soldats de Genetech s’arrêtèrent en pleine course. Leurs armures restèrent intactes, mais ils s’effondrèrent comme des marionnettes dont on coupe les fils. Les nanites avaient pénétré par les joints, les filtres, les pores. Elles avaient dévoré les circuits et la chair en quelques secondes, ne laissant que des coquilles vides et polies de l’intérieur.
C’était une mort propre, rapide, terrifiante. Une éradication silencieuse.
Lilith chancela, sa vision se voilant de rouge. Chaque vie prise était un choc en retour dans son esprit.
— C’est… salissant, murmura-t-elle, essuyant une larme de sang.
Hécate percuta Keres.
Le choc fit trembler l’arène suspendue, manquant de décrocher l’un des câbles de soutien. La passerelle gémit sous le poids combiné des deux titans.
Keres était plus grand, plus lourd, un assemblage grotesque de pièces détachées maintenues par la haine. Il était ancré au sol par des griffes magnétiques. Il para le coup de hache descendant d’Hécate avec son épée « Absorbeuse de Lumière », une lame noire qui semblait boire les photons ambiants.
Les deux armes s’entrechoquèrent dans un crépitement d’anti-matière. La lumière blanche de la hache luttait contre les ténèbres huileuses de l’épée, créant des éclairs statiques qui frappaient le sol autour d’eux.
— Tu te crois forte parce que tu as volé un jouet ? cracha Keres, ses multiples yeux cybernétiques tournant follement dans leurs orbites, cherchant une faille. Je suis la somme de toutes les peurs de l’humanité ! Je suis l’évolution par la souffrance !
Il utilisa ses moignons de bras coupés, qui repoussaient déjà sous forme de tentacules de chair instable et baveuse, pour saisir Hécate à la gorge et à la taille. Il la souleva de terre, activant des foreuses rotatives situées dans ses paumes principales pour percer son armure d’obsidienne. Le bruit du diamant contre la matière noire était insupportable.
Hécate sentit la douleur, une alarme brûlante sur son flanc droit, mais elle était lointaine, filtrée. Son nouveau corps traitait la douleur comme une simple donnée télémétrique à ignorer.
— < Analyse : Il parle trop. Suggestion : Lui arracher la langue. Et la tête. Et le reste >, proposa Praetor, sa voix sautant d’une fréquence à l’autre, mélangeant des bruits de modem et des grognements de bête. < Le bug est dans le système. Purge requise. >
— Tu n’es pas la peur, répondit Hécate calmement, fixant les yeux fous de son créateur. Tu es juste un bug.
Elle activa sa technomancie corporelle. Elle concentra toute la masse de son corps dans son poing gauche. Elle augmenta sa densité jusqu’à celle d’une étoile naine.
Elle frappa Keres en plein visage.
Le coup ne le repoussa pas ; il traversa. Il traversa son champ de force, pulvérisa son casque composite et enfonça son crâne métallique. Le son fut celui d’une enclume tombant du ciel.
Keres vacilla, lâchant prise, son processeur central sonné par l’impact gravitationnel.
Hécate enchaîna. Un coup de pied dans le thorax qui brisa ses côtes renforcées comme du bois sec. Un coup de hache ascendant, précis, chirurgical, qui sépara son bras droit, celui qui tenait l’épée maudite.
L’arme tomba dans le vide, tournoyant vers l’étoile en contrebas, où elle fut vaporisée en un flash vert.
De son côté, Lilith ne se battait pas ; elle dansait. Elle flottait au-dessus du champ de bataille, portée par un tapis volant de nanites, ses pieds ne touchant plus le sol souillé.
Ses yeux ne voyaient plus la chair. Ils voyaient le code source de la bataille. Chaque soldat ennemi était une variable rouge, une erreur dans l’équation. Chaque nanite était une variable or, une correction.
Elle repéra un officier Shadow-Ops, dissimulé derrière un pilier, qui préparait un lance-roquettes tactique à micro-fusion pour viser Hécate dans le dos.
— Moira, trajectoire d’interception, demanda-t-elle, la voix faible.
— Calculée. Vous avez une fenêtre de tir de 0,4 seconde. C’est large, pour quelqu’un de votre talent. Essayez de faire ça avec style.
— Accès refusé, murmura Lilith.
Elle tendit un doigt. Une fraction de l’essaim se détacha de son aura, prit la forme d’une lance solide et dorée, longue de trois mètres. Elle la projeta d’une simple pensée.
La lance traversa l’air, transperça le lance-roquettes, l’officier, et le pilier derrière lui, les clouant au sol dans une explosion de métal et de sang.
Puis, la lance se liquéfia à nouveau pour revenir vers sa maîtresse, prête pour la cible suivante.
Mais Keres n’était pas venu seul. Il avait amené avec lui des Virus-Mages de la Necropolis, des entités numériques corrompues logées dans des corps d’automates volés. Ils se tenaient en cercle sur les hauteurs, et commencèrent à chanter un contre-sort binaire, une mélopée dissonante qui faisait grésiller l’air.
Ils érigèrent des murs de feu vert, des barrières logiques et magiques, pour bloquer l’essaim de Lilith. Les nanites dorées se heurtèrent au feu vert et tombèrent en pluie inerte.
— Hécate ! Ils bloquent mes fréquences ! hurla Lilith, se tenant la tête à deux mains alors que le feedback neural menaçait de lui faire perdre conscience. Je chauffe ! Ils essaient de hacker mon essaim !
Hécate, occupée à démembrer méthodiquement Keres, jeta un coup d’œil rapide.
— < Alerte : La petite étincelle va s’éteindre >, nota Praetor. < Protocole Synergie. On mélange les flux. C’est dangereux. J’adore. >
— Synchronisation ! ordonna Hécate.
Lilith comprit. Elle ne pouvait pas gagner seule. Elle plongea vers Hécate, traversant le champ de bataille en un éclair doré.
Au moment où elles se touchèrent, dos à dos, l’énergie bascula. Leurs circuits se connectèrent. Hécate devint l’antenne, la tour de transmission indestructible. Lilith devint le processeur, le cerveau du sortilège.
Hécate planta le manche de sa hache dans le sol de l’arène, l’utilisant comme une prise de terre.
— Canalisation : Nova !
L’énergie de la hache, l’énergie de l’étoile, fut transmise à Lilith via leur lien. La hackeuse ne garda rien pour elle ; elle amplifia le signal, le modula, le transforma en une onde de pureté mathématique.
Une onde de choc sphérique, mélange de plasma stellaire blanc et de code purificateur doré, balaya l’arène.
Les murs de feu vert s’évaporèrent. Les Virus-Mages grillèrent sur place, leurs circuits fondant sous la surcharge de vérité cosmique. Leurs têtes explosèrent en série, pop, pop, pop, comme des ampoules survoltées.
Keres était à genoux, son corps fumant, tentant désespérément de se régénérer. La matière noire de la Necropolis essayait de recoudre ses plaies, mais les blessures infligées par l’Astra-Krieger ne guérissaient pas. Elles brûlaient éternellement, un feu stellaire rongeant ses cellules.
Il leva vers elles un regard rempli d’une haine si pure, si ancienne, qu’elle en était presque palpable. Son visage n’était plus qu’un masque de viande brûlée et de chrome tordu.
« Vous ne comprenez pas… » gargouilla-t-il, du sang noir coulant de sa mâchoire brisée. « Je ne suis pas l’envahisseur. Je suis le héraut. Je suis le prophète de la fin. Si vous me tuez, ILS sauront que vous êtes prêtes. »
— Qui ? demanda Lilith, flottant à quelques centimètres du sol, l’essaim d’or tourbillonnant autour d’elle comme une aura divine, bien que ses mains fussent noires de nécrose magique.
« Les Architectes du Vide. Ceux qui ont construit la cage. Ceux qui veulent la fermer… avec nous à l’intérieur. Ils attendent que les gardiens tombent pour réinitialiser le système. »
Hécate leva sa hache pour le coup de grâce.
— Laisse-les venir. On a de la place dans la Forge pour d’autres cadavres.
— < On va faire un mur avec leurs os >, ajouta Praetor, sa voix bavant d’anticipation. < Un très joli mur. >
Keres se mit à rire. Un rire humide, brisé. Il activa une commande suicidaire dans son noyau, une séquence qu’il gardait pour la fin de toutes choses.
< Surcharge du Réacteur d’Antimatière. Détonation dans 3… 2… >
— Il va se faire sauter ! cria Lilith, voyant la signature énergétique de Keres virer au noir absolu. Il va détruire l’arène ! Il va nous emporter !
Hécate n’eut qu’une fraction de seconde. Elle ne pouvait pas arrêter l’explosion. Mais elle pouvait la déplacer.
Elle lâcha sa hache, qui resta plantée dans le sol. Elle attrapa Keres par le cou et la ceinture, ignorant la chaleur intense qui émanait de son corps en fusion. Elle activa ses propulseurs à puissance maximale pour s’élever dans les airs, entraînant le monstre avec elle.
Elle fit un tour sur elle-même, accumulant une force centrifuge colossale, ses gyrophares hurlant.
— < Bon voyage, ordure >, dit Praetor.
Elle le lança.
Elle ne le lança pas vers le mur. Elle le lança vers le bas. Vers le vide. Vers l’étoile à neutrons.
Keres tomba, une comète sombre hurlant une malédiction binaire qui se perdit dans le rugissement de la Forge.
Il explosa à mi-chemin.
La détonation fut aveuglante. Une sphère de néant noir s’étendit, dévorant la matière, la lumière, le son, puis implosa violemment. L’onde de choc frappa l’arène par en dessous, la faisant trembler comme une feuille dans la tempête, manquant de la retourner. Les câbles de suspension chantèrent sous la tension, mais le champ de force de l’étoile absorba le pire de l’énergie.
Hécate retomba lourdement sur la passerelle, ses propulseurs fumants. Lilith se précipita vers elle, trébuchant, tombant à genoux à ses côtés.
L’arène était jonchée de débris, de cadavres vides et de métal fondu. Le silence était revenu, lourd, absolu, seulement troublé par le crépitement des flammes résiduelles.
Le Gardien réapparut. Il n’avait pas bougé d’un pouce pendant le combat, protégé par son indifférence quantique.
« Menace éliminée. Intégrité de la Forge : 94%. Acceptable. Recyclage des débris en cours. »
Hécate se releva péniblement, récupérant sa hache qui revint dans sa main par magnétisme.
— C’était qui, ces « Architectes » dont il parlait ? demanda-t-elle au Gardien, sa voix lourde de fatigue.
Le Gardien ne répondit pas tout de suite. Il tourna son masque lisse vers le plafond de la caverne, vers l’Œil géant de l’Entropie qui semblait s’être entrouvert un peu plus, sa pupille dilatée par l’excitation du carnage.
« Les geôliers. Ils dorment dans le Puits des Âmes, au niveau inférieur. L’explosion de Keres… les a probablement réveillés. Ils n’aiment pas le bruit. »
Lilith regarda Hécate. Elles étaient couvertes de suie, d’huile et de sang. Lilith ressemblait à un spectre maladif, Hécate à une ruine de guerre. Mais elles brillaient. Une puissance divine, terrible, émanait d’elles.
— Alors on descend, dit Lilith, rechargeant son pistolet doré d’un geste sec. On ne laisse pas le travail à moitié fait.
Soudain, une vibration parcourut toute la structure des Catacombes. Ce n’était pas une explosion. C’était un battement de cœur.
BOUM.
Lent. Profond. Organique.
Cela venait de très loin en dessous de la Forge. Du Puits des Âmes.
Le Gardien sembla se troubler, ses fractales devenant chaotiques, virant au rouge.
« Alerte. Sceau numéro 7 brisé. L’Entropie commence à fuir vers la dimension matérielle. Gardiennes… vous avez l’Armurerie. Maintenant, vous devez devenir l’Armée. »
Hécate regarda l’abîme sous l’étoile, là où les ténèbres semblaient s’épaissir.
— Combien de temps avant que ça remonte à la surface ?
« Calcul en cours… Temps estimé avant saturation planétaire : 72 heures standards. »
Lilith échangea un regard avec Hécate.
— Trois jours pour sauver le monde. C’est large.
— Avec votre état de fatigue actuel et les probabilités de survie, je dirais que c’est un optimisme délirant, conclut Moira dans sa tête. Mais puisque nous sommes déjà morts six fois aujourd’hui, pourquoi pas une septième ? Une tasse de thé avant l’apocalypse, mesdames ?
Hécate sourit, un sourire de prédateur suprême qui étira sa cicatrice.
— < Pas de thé >, grogna Praetor. < Du sang. >
— Ne perdons pas de temps, dit Hécate.
Elles se dirigèrent vers l’ascenseur gravitationnel qui menait aux niveaux inférieurs, laissant la lumière aveuglante de la Forge derrière elles pour plonger vers l’ultime confrontation, là où les Architectes attendaient dans le noir.
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